COURS
DE
LITTÉRATURE CELTIQUE
II
LE CYCLE
MYTHOLOGIQUE
IRLANDAIS
ET LA MYTHOLOGIE CELTIQUE
PAR
H. D'ARBOIS DE JUBAINVILLE
PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE
PARIS
ERNEST THORIN, ÉDITEUR
LIBRAIRE DU COLLÈGE DE FRANCE, DE L'ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE DES ÉCOLES
FRANÇAISES D'ATHÈNES ET DE ROME
7, RUE DE MÉDICIS, 7
1884
[Pg v]PRÉFACE
Un des documents le plus souvent cités sur la religion celtique est
un passage de César, _De bello gallico_, où le conquérant de la Gaule
raconte quels sont, suivant lui, les principaux dieux des peuples qu'il
a vaincus dans cette contrée:
«Le dieu qu'ils révèrent surtout est Mercure; ses statues sont
nombreuses. Les Gaulois le considèrent comme l'inventeur de tous les
arts, le guide dans les chemins et les voyages; ils lui attribuent
une très grande influence sur les gains d'argent et sur le commerce.
Après lui viennent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve. De ceux-ci ils
ont presque la même opinion que les autres nations: Apollon chasse les
maladies; Minerve instruit les débutants dans les arts et les métiers;
Jupiter a l'empire du ciel; Mars a celui de la guerre. Quant ils ont
résolu de livrer bataille, ils lui consacrent d'avance par un vœu le
butin qu'ils comptent faire[1]...»
Si nous prenons ce texte au pied de la lettre, il paraît
[Pg vi]que les Gaulois auraient eu cinq dieux presque identiques à
autant de grands dieux romains: Mercure, Apollon, Mars, Jupiter et
Minerve; la différence n'aurait guère consisté que dans les noms.
Cette doctrine semble confirmée par des inscriptions romaines, où
des noms gaulois sont juxtaposés comme épithètes ou par apposition
aux noms de ces dieux romains. On pourrait donner de nombreux
exemples. Nous citerons: 1° pour Mercure, les dédicaces _Mercurio
Atusmerio_[2], _Genio Mercurii Alauni_[3], _Mercurio Touren[o]_[4],
_Visucio Mercuri[o]_[5], _Mercurio Mocco_[6]; 2° pour Apollon, les
dédicaces _Apollini Granno_[7], _[A]pollini Mapon[o]_[8], _Apollini
Beleno_[9]; 3° pour Mars les dédicaces _Marti Toutati_[10], _Marti
Belatucadro_[11], _Marti Camulo_[12], _Marti Caturigi_[13]; 4° pour
Jupiter, les dédicaces _Jovi Taranuco_[14], _Jovi Tarano_[15]; et 5°
pour
[Pg vii]Minerve les dédicaces _Deæ Suli Minervæ_[16], _Minervæ
Belisamæ_[17]. Ce sont les cinq dieux dont parle César.
Avant de tirer du passage précité de César, des inscriptions que
nous venons de mentionner et des documents analogues, une conclusion
quelconque, il est indispensable d'en déterminer exactement le sens.
Le texte de César commence par le mot «dieu»: _Deum maxime Mercurium
colunt_. Que signifie le mot «dieu» dans la langue que parlait César
quand il dictait ses _Commentaires_? Cicéron, dans son traité _De
inventione rhetorica_, distingue entre ce qui est nécessaire ou certain
et ce qui est probable; comme exemple de propositions probables, il
cite celle-ci: «Ceux qui s'occupent de philosophie ne croient pas
qu'il y ait des dieux[18].» Pour Lucrèce, les dieux sont une création
de l'esprit humain, développée par les hallucinations du rêve[19].
Le mot «dieu,» aux yeux de la plupart des membres de l'aristocratie
romaine contemporains de César, désignait une conception sans valeur
objective[20].
Nous pensons pourtant être en droit d'affirmer que la langue employée
par César dans les _Commentaires_ est celle d'un croyant; peu nous
importe ce qu'il pouvait penser au fond de sa conscience. César est un
homme
[Pg viii]politique dont le but, quand il parle, est de préparer
ses auditeurs à lui obéir quand il commandera. Il est, parmi ses
compatriotes, un de ceux qui ont le mieux su mettre en pratique les
vers fameux de Virgile:
Tu regere imperio populos, Romane memento;
Hæ tibi erunt artes, pacique imponere morem
Parcere subjectis, et debellare superbos[21].
Placée en face de populations qui croient à leurs dieux, l'aristocratie
romaine, sceptique ou non, admet officiellement l'existence des dieux
et s'en fait un moyen de gouvernement. Pour comprendre César, il faut
admettre que, dans la langue dont il se sert, le mot «dieu» désigne
des êtres dont l'existence réelle est considérée comme indiscutable,
et qu'on ne peut sans erreur manifeste se figurer comme de simples
conceptions de l'esprit humain, comme des fictions plus ou moins
fantaisistes, plus ou moins logiques. La langue de César fut, après
lui, celle des inscriptions romaines de la Gaule.
Notre manière d'envisager les doctrines mythologiques est toute
différente de celle qu'avaient adoptée les hommes politiques de Rome et
les croyants qui ont dicté les inscriptions romaines de la Gaule. Nous
ne sommes ni, comme les premiers, appelés à gouverner une population
que des habitudes séculaires attachaient au culte de ses dieux, ni,
comme les seconds, des païens. Les dieux des Gaulois, comme ceux des
Romains, sont, à nos yeux, une création de l'esprit humain, inspirée à
une population ignorante par le besoin d'expliquer le monde. Il est,
par conséquent, très difficile de nous satisfaire,
[Pg ix]quand on prétend démontrer que deux divinités, l'une romaine,
née de la combinaison de la mythologie romaine et de la mythologie
grecque, l'autre gauloise et issue du génie propre à la race celtique,
sont identiques l'une à l'autre. Il ne suffit pas que les deux figures
divines se superposent à peu près l'une à l'autre par quelque côté; il
faut, sinon concordance complète, au moins accord sur tous les points
fondamentaux.
Lorsqu'il s'agit d'affirmer l'identité d'un personnage réel, on est
beaucoup moins difficile. J'ai connu tel professeur illustre; à son
cours j'ai admiré sa science profonde des textes, la justesse et la
nouveauté des conclusions qu'il en tirait, l'élégante netteté de son
langage, le charme de sa diction, l'éclat de son regard, l'animation
de ses traits. Dans son cabinet il a achevé de me séduire par la
bienveillance de son accueil, par la finesse de son sourire, par la
spirituelle simplicité de sa conversation savante d'où tout pédantisme
était absent. Ensuite, je le rencontre dans la rue. Je ne lui parle
pas; il ne me dit rien; ses yeux, si vifs il y a un instant, sont
mornes et ternes; rien, dans sa physionomie, ne révèle l'homme
éminent qui se manifestait avec tant de supériorité dans la chaire du
professeur devant un nombreux auditoire, ou au coin de la cheminée sans
témoins pendant un entretien familier. Maintenant il semble ne penser à
rien: que dis-je? La pensée qui l'occupe et que j'ignore est peut-être
la plus triviale et la plus vulgaire. Mais les traits de son visage,
tout à l'heure inspirés, en ce moment insignifiants et presque sans
vie, offrent à mon regard un ensemble de lignes que je reconnais. Je
m'écrie: C'est lui! et je ne me suis pas trompé.
Les Romains procédaient d'une manière analogue
[Pg x]quand il était question de leurs dieux. Leur Jupiter, par
exemple, portait comme insigne caractéristique la foudre dans la main
droite; les Gaulois avaient aussi un dieu qui maniait la foudre.
Sur ce simple indice, les Romains crurent reconnaître dans le dieu
gaulois leur Jupiter. De ce que les deux dieux, l'un national, l'autre
étranger, avaient un attribut identique, les Romains conclurent que ces
deux dieux n'en faisaient qu'un; ils le conclurent sans se préoccuper
des différences que, sur d'autres points beaucoup plus importants,
pouvaient offrir ces deux figures mythiques.
Du reste, quand il s'agissait de grands dieux, qui dans le monde
exerçaient, croyait-on, un pouvoir général, il ne pouvait pas en être
autrement. Il était inadmissible que la foudre obéît à deux maîtres,
l'un en Gaule, l'autre en Italie. Si l'explication qu'on donnait du
phénomène de la foudre au sud des Alpes était bonne, il fallait bien
qu'elle restât bonne au nord-ouest des Alpes.
Le Mars romain décidait du sort des batailles. De deux choses l'une:
ou le dieu gaulois de la guerre était identique au Mars romain, et
dès lors son culte pouvait être maintenu dans la Gaule conquise; ou
il était inférieur, en ce cas c'était un dieu vaincu, dont le culte
devenait inutile.
Le résultat de la conquête devait être nécessairement ou la suppression
du culte des grands dieux gaulois, ou la confusion de ce culte avec
le culte des grands dieux romains; et la seconde alternative était
celle dont la réalisation était le plus facile à obtenir, puisqu'elle
n'infligeait aux vaincus aucune humiliation. Elle avait l'avantage
d'empêcher toute lutte religieuse entre les vaincus et les vainqueurs
qui voulaient se les assimiler; elle
[Pg xi]rapprochait par là l'époque de cette assimilation. La confusion
des deux cultes était par conséquent la solution qu'un homme politique
devait préférer.
César a donc affirmé l'identité de cinq grands dieux de Rome avec les
grands dieux de la Gaule, et cette identité a été admise après César.
Elle l'a été d'autant plus facilement que les Romains croyant à la
réalité de leurs dieux se contentaient pour les reconnaître d'attributs
tout à fait secondaires; alors, avant de prononcer que deux divinités
sont identiques, on ne se livrait point à l'enquête minutieuse
qu'entreprend de nos jours tout savant qui applique à l'étude de la
mythologie les procédés de l'érudition moderne.
Notre conclusion sera par conséquent celle-ci:
Nous ne pouvons accepter sans vérification les assertions de César
d'où l'on semblerait en droit de conclure que la religion des Gaulois
et celle des Romains étaient à peu près les mêmes. Il faut consulter
d'autres textes que celui par la citation duquel nous avons commencé,
et que les inscriptions qui semblent être la confirmation de ce
document. Telle est la raison qui nous a fait entreprendre le travail
contenu dans ce volume. Sans prétendre y résoudre les innombrables
questions que soulève l'étude de la mythologie celtique, nous y
proposons une solution à quelques-unes des principales difficultés qui
peuvent être agitées à propos d'un sujet si digne d'attirer l'attention
de l'historien.
Ce n'est pas une mythologie celtique que nous livrons au public, c'est
un essai sur les principes fondamentaux de cette mythologie. Nous avons
pris pour base de notre étude le traité que les Irlandais connaissent
sous le nom de _Lebar Gabala_, «Livre des conquêtes» ou «des invasions.»
[Pg xii]Notre travail est un commentaire de ce document, tel qu'on
le trouve dans le Livre de Leinster, manuscrit du milieu du douzième
siècle, dont l'Académie royale d'Irlande a publié un fac-similé. Les
nombreux textes que nous citons, outre celui-là, n'ont d'autre objet
que de l'expliquer.
Notre œuvre aura les inconvénients que présente la méthode exégétique;
le principal sera celui des répétitions; les légendes, analogues à des
légendes déjà exposées, demanderont souvent le retour d'explications
données précédemment. Mais nous espérons qu'on nous saura gré d'avoir
respecté l'ordre antique dans lequel l'Irlande a jadis classé les
récits fabuleux qui constituent la forme traditionnelle de sa
mythologie. En substituant à ce vieux plan consacré par les siècles un
classement plus méthodique, mais nouveau et arbitraire, nous aurions
brisé de nos mains le tableau même que nous voulions mettre sous les
yeux du lecteur[22].
[Footnote 1: _De bello gallico_, livre VI, chap. XVII.]
[Footnote 2: _Bulletin des antiquaires de France_, 1882, p. 310.]
[Footnote 3: _Brambach, Corpus inscriptionum rhenarum_, 1717.]
[Footnote 4: _Ibid._, n° 1830.]
[Footnote 5: _Ibid._, n° 1696.]
[Footnote 6: Inscription de Langres, chez De Wal, _Mythologiæ
septentrionalis monumenta latina_, vol. I, n° CLXVII. _Moccus_ paraît
être le cochon ou sanglier, en vieil irlandais _mucc_, génitif _mucce_,
thème féminin en _a_; en gallois, _moch_, et en breton, _moc'h_.]
[Footnote 7: Brambach, nos 566, 1614, 1915; _Corpus inscriptionum
latinarum_, t. III, nos 5588, 5861, 5870, 5871, 5873, 5874, 5876, 5881;
t. VII, n° 1082.]
[Footnote 8: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. VII, n° 218.]
[Footnote 9: _Ibid._, t. V, nos 737, 741, 748, 749, 753.]
[Footnote 10: _Ibid._, t. III, n° 5320; t. VII, n° 84.]
[Footnote 11: _Ibid._, t. VII, nos 746, 957.]
[Footnote 12: _Ibid._, t. VII, n° 1103; Brambach, n° 164; Mommsen,
_Inscriptiones confœderationis Helveticæ_, n° 70.]
[Footnote 13: Brambach, n° 1588.]
[Footnote 14: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, n° 2804.]
[Footnote 15: _Ibid._, t. VII, n° 168.]
[Footnote 16: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. VII, nos 42, 43.]
[Footnote 17: De Wal, _Mythologiæ septentrionalis monumenta latina_,
vol. 1, n° LII.]
[Footnote 18: _De inventione_, livre I, chap. XXIX, § 46.]
[Footnote 19:
Quippe etenim jam tum divum mortalia sæcla
Egregias animo facies vigilante videbant,
Et magis in somnis mirando corporis auctu
.... Livre V, vers 1168 et suivants.
]
[Footnote 20: Comparez Boissier, _La religion romaine d'Auguste aux
Antonins_, t. I, p. V-VI.]
[Footnote 21: Virgile, _Enéide_, livre VI, vers 851-853.]
[Footnote 22: L'exception que nous avons faite pour la légende de
Cessair n'est qu'apparente, puisque cette légende est une addition
chrétienne au cycle mythologique irlandais.]
[Pg 1]LE
CYCLE MYTHOLOGIQUE IRLANDAIS
ET LA
MYTHOLOGIE CELTIQUE
CHAPITRE PREMIER.
NOTIONS GÉNÉRALES.
§1. Les catalogues de la littérature épique irlandaise.--§2. Les cycles
épiques irlandais.--§3. De la place occupée par la littérature épique
dans la vie des Irlandais aux premiers siècles du moyen âge.--§4. Le
cycle mythologique irlandais. Les races primitives dans la mythologie
irlandaise et dans la mythologie grecque.--§5. Le cycle mythologique
irlandais (_suite_). Les inondations dans la mythologie irlandaise
et dans la mythologie grecque.--§6. Le cycle mythologique irlandais
(_suite_). Les batailles entre les dieux dans la mythologie irlandaise,
dans celle de la Grèce, de l'Inde et de l'Iran.--§7. Le roi des
morts et le séjour des morts dans la mythologie irlandaise, dans la
mythologie grecque et dans celle des _Vêda_.--§8. Les sources de la
mythologie irlandaise.
§1.
_Les catalogues de la littérature épique irlandaise._
Dans le volume précédent nous avons dit qu'il existe plusieurs
catalogues des morceaux qui composaient
[Pg 2]la littérature épique irlandaise. Le plus ancien de ces
catalogues paraît avoir été dressé vers l'an 700 de notre ère, sauf
une ou deux additions qui dateraient de la première moitié du dixième
siècle. Le deuxième appartient à la seconde moitié du même siècle. Le
troisième nous a été conservé par un manuscrit du seizième siècle.
Le premier de ces catalogues se trouve dans deux manuscrits; l'un des
deux a été écrit vers 1150: c'est le Livre de Leinster, p. 189-190,
d'après lequel ce catalogue a été publié par O'Curry, _Lectures on the
ms. materials_, p. 584-593; l'autre date du quinzième ou du seizième
siècle: c'est le ms. H. 3. 17, col. 797-800 du Collège de la Trinité de
Dublin, d'après lequel le même catalogue a été publié par M. O'Looney
dans les _Proceedings of the Royal irish Academy_, Second series, vol.
I, _Polite Literature and Antiquities_, p. 215-240. Ce catalogue est
anonyme; il contient cent quatre-vingt-sept titres dans le premier des
deux manuscrits.
Le deuxième catalogue, inédit jusqu'ici[1], se rencontre, à ma
connaissance, dans trois manuscrits: le Rawlinson B. 512 de la
bibliothèque bodléienne d'Oxford, f° 109-110, quatorzième siècle; le
Harleian 5280, f° 47 recto-verso du British Museum, quinzième siècle;
et le 23. N. 10, autrefois Betham 145, de l'Académie
[Pg 3]royale d'Irlande, p. 29-32, seizième siècle. Il comprend cent
cinquante-neuf titres dans le premier des trois manuscrits; il est
attribué à Urard mac Coisi, _file_ de la seconde moitié du dixième
siècle.
Il n'y a que vingt titres dans le troisième catalogue: celui-ci, plus
récent que les deux premiers et sans nom d'auteur, est conservé par un
manuscrit du seizième siècle au Musée Britannique, sous le n° 432 du
fonds Harléien, et il a été publié dans les _Ancient Laws of Ireland_,
t. I, p. 46.
Le deuxième et le troisième catalogue contiennent des titres qui ne
sont pas compris dans le premier, mais, même en ajoutant au premier
catalogue un supplément formé avec les titres qui lui manquent et
que les deux autres catalogues contiennent, on n'aurait pas la liste
complète des morceaux qui formaient le vaste ensemble de la littérature
épique irlandaise. D'après la glose de l'introduction au _Senchus
Môr_, le nombre des histoires que devait savoir l'_ollam_ ou chef des
_file_ était de trois cent cinquante. Les manuscrits irlandais des Iles
Britanniques nous ont conservé quelques-unes des histoires dont les
titres n'ont pas été inscrits dans les catalogues dont nous venons de
parler. Par contre, on ne retrouve plus dans ces manuscrits une partie
des histoires dont ces catalogues nous ont transmis les titres. Ainsi
notre connaissance de la littérature épique irlandaise offre bien des
lacunes qu'il sera probablement toujours impossible de combler.
[Footnote 1: Depuis que ces lignes sont écrites, il en a été publié
une édition dans le volume intitulé: _Essai d'un catalogue de la
littérature épique de l'Irlande_, p. 260-264.]
[Pg 4]§2.
_Les cycles épiques irlandais._
Les monuments de la littérature épique irlandaise semblent pouvoir se
diviser en quatre sections:
1° Le cycle mythologique, qui concerne l'origine et la plus ancienne
histoire des dieux, des hommes et du monde;
2° Le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, comprenant des récits qui
se rapportent, soit à ces deux personnages soit à d'autres héros que
l'on se figurait avoir été leurs contemporains, ou les avoir soit
précédés soit suivis à peu d'années de distance. Suivant les annalistes
irlandais, Conchobar et Cûchulainn auraient vécu vers le même temps que
Jésus-Christ; ainsi Cûchulainn serait mort, d'après Tigernach, l'an 2
de notre ère et Conchobar l'an 22[1];
3° Le cycle ossianique, dont les principaux personnages sont Find, fils
de Cumall, et Ossin ou Ossian, fils de Find; il paraît avoir pour base
des événements historiques du second et du troisième siècle de notre
ère; Tigernach met la mort de Find en 274[2];
[Pg 5]4° Un certain nombre de morceaux qui, si on les plaçait bout à
bout dans l'ordre chronologique des faits vrais ou imaginaires auxquels
ils se rapportent, nous offriraient, en quelque sorte, les annales
poétiques de l'Irlande, du troisième siècle de notre ère au septième.
Les pièces relatives à des événements postérieurs au septième siècle
sont fort peu nombreuses.
[Footnote 1: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, 1re
partie, p. 14, 16. Certaines personnes en Irlande au douzième siècle
croyaient ces personnages beaucoup plus anciens. Un des récits
légendaires conservé par le _Livre de Leinster_ fait régner Conchobar
trois cents ans avant J.-C. Windisch, _Irische texte_, p. 99, lignes
16-17.]
[Footnote 2: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, 1re
partie, p. 49.]
§3.
_De la place occupée par la littérature épique dans la vie des
Irlandais aux premiers siècles du moyen âge._
Pendant les longues soirées d'hiver, les morceaux épiques ou histoires
compris dans ces quatre sections étaient débités par les _file_ aux
rois entourés de leurs vassaux dans les grandes salles de leurs
_dûn_ ou châteaux[1]. Les _file_ récitaient aussi ces histoires aux
foules qu'attiraient les grandes assemblées périodiques du 1er mai
ou _Beltené_, du premier août ou _Lugnasad_, et du 1er novembre ou
_Samain_, dont une des plus célèbres est celle qui se tenait à Usnech
le 1er mai, ou jour de _Beltené_.
Usnech était considéré comme le point central de l'Irlande; un roc
naturel servant de borne indiquait le point d'où partaient les lignes
séparatives des
[Pg 6]cinq grandes provinces (en irlandais _coicid_ ou «cinquièmes»),
entre lesquelles se partageait l'Irlande. C'est là que d'ordinaire, le
1er mai, les mariages annuels se rompaient et que des liens nouveaux
succédaient à ceux que la coutume avait brisés. A ces assemblées, on
rendait des jugements, on réformait les lois, les rois recrutaient
des soldats, les négociants venaient offrir leurs marchandises à des
populations ordinairement dispersées sur toute la surface d'un vaste
territoire où le commerce ne pouvait les atteindre; enfin les _file_
trouvaient, pour leurs récits épiques, de nombreux auditoires[2]. Sans
avoir la prétention au même succès, nous allons reprendre les récits de
ces vieux conteurs. Nous commencerons par le cycle mythologique.
[Footnote 1: _Scêl as-am-berar com-bad-ê Find, mac Cumaill, Mongân_,
dans le _Leabhar na h-Uidhre_, p. 133, col. 1, lignes 29-31.]
[Footnote 2: Sur les récits épiques des _file_ dans les assemblées
publiques d'Irlande, voyez la pièce intitulée _Aenach Carmain_, publiée
chez O'Curry, _On the manners_, t. III, p. 526-547. Les quatrains 58-65
concernent ces récits. Le versificateur irlandais a intercalé dans
ses vers six mots qui, dans les catalogues, servent de titre à autant
de sections: _togla_ ou «prises de villes,» _tâna_ ou «enlèvements de
troupeaux,» _tochmorca_ ou «demandes en mariage,» _fessa_ ou «fêtes,»
_aitti_ ou «morts violentes,» _airggni_ ou «massacres.» Il cite aussi
plusieurs pièces bien connues, comme _Fianruth Fiand, Tecusca Cormaic,
Timna Chathair_ (cf. Livre de Leinster, p. 216, col. 1, lignes 19-34).]
§4.
_Le cycle mythologique irlandais. Les races primitives dans la
mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque._
Les morceaux qui appartiennent au cycle mythologique
[Pg 7]sont épars dans les divers chapitres[1] dont nos catalogues se
composent. Mais ceux de ces morceaux que l'on peut considérer comme
fondamentaux appartiennent au chapitre intitulé _Tochomlada_ ou
émigrations. Sur les treize pièces que ce chapitre comprend, sept sont
mythologiques:
1° _Tochomlod Partholoin dochum n-Erenn_, émigration de Partholon en
Irlande;
2° _Tochomlod Nemid co h-Erind_, émigration de Nemed en Irlande;
3° _Tochomlod Fer m-Bolg_, émigration des _Fir-Bolg_;
4° _Tochomlod Tûathe Dê Danann_, émigration de la nation du dieu de
Dana ou des _Tûatha Dê Danann_;
5° _Tochomlod Miled, maic Bile, co h-Espain_, émigration de Milé, fils
de Bilé en Espagne;
6° _Tochomlod mac Miled a Espain in Erinn_, émigration des fils de
Milé, d'Espagne en Irlande;
7° _Tochomlod Cruithnech a Tracia co h-Erinn ocus a tochomlod a Erinn
co Albain_, émigration des Pictes de Thrace en Irlande et d'Irlande en
Grande-Bretagne.
Ces titres suffisent pour nous montrer qu'une des parties les plus
importantes de la mythologie irlandaise racontait comment diverses
races divines et humaines étaient venues successivement s'établir en
Irlande. Ainsi la littérature irlandaise met à l'origine des choses une
série de faits mythiques qui présentent
[Pg 8]une grande analogie avec une des conceptions les plus connues de
la mythologie grecque. Voici comment s'exprime Hésiode dans le poème
dont le titre est: _Les Travaux et les Jours_.
«La race d'or des hommes doués de parole fut celle que créèrent la
première les immortels habitants des palais de l'Olympe; cette race
exista sous Kronos, quand il régnait dans le ciel. Ces hommes vivaient
comme des dieux, l'esprit sans inquiétude, loin des fatigues et de
la douleur; ils n'éprouvaient aucune des misères de la vieillesse,
leurs pieds et leurs mains avaient toujours la même vigueur; ils
passaient leur vie dans la joie des festins, à l'abri de tous maux,
et ils mouraient comme domptés par le sommeil. Pour eux toute chose
tournait à bien; le champ fertile leur produisait, sans culture, des
fruits abondants, dont il n'était jamais avare. Ceux qui récoltaient se
faisaient un plaisir de partager paisiblement avec leurs nombreux et
bons voisins. Et quand cette race eut été ensevelie dans les entrailles
de la terre, elle se transforma, par la volonté du grand Zeus, en
démons bienfaisants qui habitent la terre et y sont les gardiens des
hommes mortels. Ils observent les bonnes et les mauvaises actions;
invisibles dans l'air qui leur sert de vêtement, ils se promènent
sur toute la terre, distribuant les richesses: telle fut la royale
prérogative qu'ils obtinrent.
Une seconde race, beaucoup moins bonne, celle
[Pg 9]d'argent, fut ensuite créée par les habitants des palais de
l'Olympe; elle n'était comparable à la race d'or ni par le corps ni
par l'esprit. Pendant cent ans, l'enfant élevé par sa mère attentive
grandissait inepte dans la maison; mais quand il avait atteint la
puberté et le terme de l'adolescence, il ne vivait plus que peu de
temps, et c'était dans la douleur, à cause de sa stupidité; car ces
hommes ne pouvaient s'abstenir de commettre l'injustice les uns envers
les autres. Ils refusaient le culte aux Immortels et les sacrifices
aux Tout-Puissants sur les autels sacrés, violant ainsi le droit et la
coutume. Alors, Zeus, fils de Kronos, leur ôta la vie, irrité contre
eux parce qu'ils ne rendaient pas d'honneurs aux dieux bienheureux
qui habitent l'Olympe. Mais quand la terre eut recouvert ces hommes,
on leur donna le nom de puissants mortels souterrains; ils occupent
le second rang: toutefois, comme les premiers, ils sont entourés
d'honneurs.
Alors Zeus créa une troisième race d'hommes doués de parole, celle
d'airain, qui ne fut en rien semblable à celle d'argent. Issue des
frênes, elle était forte et robuste; ce qui l'occupait c'étaient
les œuvres douloureuses et injustes d'Arès, dieu de la guerre. Ils
ne mangeaient pas de froment; leur vigoureux et redoutable courage
ressemblait à l'acier. Leur force était grande; des mains invincibles
terminaient les bras qui s'attachaient à leurs corps puissants.
D'airain étaient leurs armes,
[Pg 10]d'airain leurs maisons; c'était l'airain qu'ils travaillaient,
le noir fer n'existait pas encore. Ils s'enlevèrent eux-mêmes la vie
par leurs propres mains et allèrent dans la maison putride du froid
Aïdès. Quelque redoutables qu'ils fussent, la noire mort se saisit
d'eux et ils quittèrent la brillante lumière du soleil.
Mais quand la terre eut aussi recouvert cette race, Zeus, fils de
Kronos, en créa une quatrième sur la terre féconde. Celle-ci, plus
juste et meilleure, a donné les hommes héroïques et divins de la
génération qui nous a précédés qu'on appelle demi-dieux dans la Terre
immense. La guerre fatale et les durs combats leur ont ôté la vie.
Les uns sont morts près de Thèbes aux Sept-Portes, dans la terre de
Cadmus, en livrant bataille à cause des brebis d'Œdipe; les autres,
franchissant sur leurs navires la vaste étendue de la mer, allèrent à
Troie à cause d'Hélène à la belle chevelure, et la mort les y enveloppa.
Zeus, fils de Kronos, les séparant des hommes, leur a donné la
nourriture et une demeure aux extrémités de la terre, loin des
immortels. Kronos règne sur eux: ils vivent, l'esprit libre de souci,
dans les îles des Tout-Puissants, près de l'Océan aux gouffres
profonds, ces héros bienheureux auxquels un champ fécond, qui fleurit
trois fois l'an, produit des fruits doux comme le miel[2].»
[Pg 11]Ainsi les Grecs croyaient qu'à une époque antérieure à celle
où vivaient ceux de leurs ancêtres qui ont fait les guerres épiques
de Thèbes et de Troie, trois races dont ils ne descendaient point
s'étaient succédé sur le sol de leur patrie. Nous trouvons, en Irlande,
une doctrine à peu près identique. Les noms de ces races mythiques ne
sont pas les mêmes en Irlande qu'en Grèce. Hésiode les appelle race
d'or, race d'argent, race d'airain; les Irlandais parlent de la famille
de Partholon, de celle de Nemed et des _Tûatha Dê Danann_. Les _Tûatha
Dê Danann_ sont identiques à la race d'or des Grecs; dans la famille
de Partholon nous reconnaîtrons la race d'argent des Grecs; dans la
famille de Nemed leur race d'airain. Ainsi l'ordre suivi par les Grecs
n'est pas le même que celui que nous trouvons en Irlande. La race d'or
des Grecs, placée chez eux chronologiquement la première, arrive la
dernière chez les Irlandais, qui lui donnent le nom de _Tûatha_
[Pg 12]_Dê Danann_, Mais la famille de Partholon ou race d'argent
précède en Irlande comme en Grèce la famille de Nemed ou race d'airain.
Quant aux demi-dieux grecs qui forment la quatrième race, qui ont
combattu à Thèbes et à Troie et qui sont les ancêtres de la race
actuelle, ils ont pour correspondants les _Firbolg_, les fils de
Milé et les _Cruithnech_ ou Pictes de la mythologie irlandaise.
Par conséquent les sept morceaux dont nous avons donné les titres:
Emigration de Partholon en Irlande, Emigration de Nemed en Irlande,
Emigration des _Firbolg_, Emigration des _Tûatha Dê Danann_, Emigration
de Milé, fils de Bilé, en Espagne, Emigration des fils de Milé
d'Espagne en Irlande, Emigration des Pictes ou _Cruithnech_ de Thrace
en Irlande et d'Irlande en Grande-Bretagne, nous exposent la forme
irlandaise d'une doctrine dont les éléments fondamentaux se trouvent
déjà en Grèce dans l'ouvrage d'Hésiode intitulé: _Les Travaux et les
Jours_.
Entre le récit grec et le récit irlandais, il y a de nombreuses
différences; elles tiennent, pour une forte part, aux développements
que la légende irlandaise a reçus depuis le christianisme. Mais à côté
de ces différences, il y a des ressemblances frappantes. En voici
un exemple.--Les _Tûatha Dê Danann_, la dernière en date des trois
races primitives dont la race irlandaise actuelle ne descend pas, a
finalement le même sort que la race d'or de la mythologie grecque, la
première des trois races primitives dont les Grecs ne sont point issus.
[Pg 13]«La race d'or,» nous dit Hésiode, «se transforma, par la volonté
du grand Zeus en démons bienfaisants qui habitent la terre et y sont
les gardiens des hommes mortels. Ils observent les bonnes et les
mauvaises actions; invisibles dans l'air qui leur sert de vêtement,
ils se promènent sur toute la terre, distribuant les richesses. Telle
fut la royale prérogative qu'ils obtinrent.» De même les _Tûatha Dê
Danann_, après avoir été, avec un corps visible, seuls maîtres de
la terre, ont pris dans un âge postérieur une forme invisible sous
laquelle ils partagent avec les hommes l'empire du monde, leur venant
en aide quelquefois, d'autres fois leur disputant les plaisirs et les
joies de la vie.
[Footnote 1: Sur ces chapitres, voir notre tome Ier, p. 350-351.]
[Footnote 2: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 109-173 (cf.
Ovide, _Métamorphoses_, livre I, vers 89-127). Nous avons supprimé dans
notre traduction le vers 120, que certains éditeurs considèrent comme
une interpolation, et qui est en tout cas inutile. Nous conservons le
vers 169:
Τηλοῦ ἀπ᾽ ἀθανάτων τοῖσιν Κρόνος ἐμβασιλεύει.
La croyance qu'il exprime est certainement fort ancienne en Grèce,
puisqu'on la trouve dans la seconde olympique de Pindare, qui remonte à
l'année 476 avant J.-C. Dans cette pièce, Pindare a cherché à concilier
la doctrine énoncée dans le vers 169 des _Travaux et des Jours_ avec la
doctrine, identique dans le fond, mais différente dans les détails, que
nous trouvons dans les vers 561-569 du livre IV de l'_Odyssée_. Sur ce
sujet, voir aussi Platon, _Gorgias_, c. 79.]
§5.
_Le cycle mythologique irlandais (suite). Les inondations dans la
mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque._
Après les sept émigrations, _tochomlada_, que nous avons placées en
tête du cycle mythologique, nous citerons les _tomadma_, ou irruptions
d'eau, déluges partiels qui figurent au nombre de deux dans les
catalogues de la littérature épique irlandaise et qui auraient donné
naissance à deux lacs d'Irlande, dans la province d'Ulster: 1° _Tomaidm
locha Echdach_, irruption d'eau qui aurait formé le lac dit aujourd'hui
Lough Neagh; 2° _Tomaidm locha Eirne_, irruption
[Pg 14]d'eau qui aurait donné naissance au lac dit aujourd'hui Lough
Erne. La mythologie grecque connaît aussi deux déluges, celui d'Ogygès
et celui de Deucalion; le premier en Attique[1], le second dans la
région de la Grèce située près de Dodone et de l'Achéloüs[2]. Les deux
déluges analogues que leur donnent pour pendants les catalogues de la
littérature épique d'Irlande ont dans cette littérature de nombreux
doublets.
[Footnote 1: Acusilas, fragment 14 (Didot-Müller, _Fragmenta
historicorum græcorum_, t. I, p. 102); Castor, fragment 15, chez
Didot-Müller, _Ctesiæ ... fragmenta_, p. 176. Dans les deux cas, il
s'agit d'un texte d'Eusèbe, _Præparatio evangelica_, X, 10.]
[Footnote 2: Aristote, _Météorologiques_, livre I, chap. XIV, §§ 21 et
22; édition Didot, t. III, p. 572.]
§6.
_Le cycle mythologique irlandais (suite).--Les batailles entre les
dieux dans la mythologie irlandaise, dans celles de la Grèce, de l'Inde
et de l'Iran._
La guerre tient une place importante dans la mythologie irlandaise.
Au cycle mythologique appartiennent, par exemple, la bataille de Mag
Tured, _Cath maige Tured_; la bataille de Mag Itha, _Cath Maige Itha_;
les combats de Nemed contre les Fomôré, _Catha Neimid re Fomorcaib_;
le massacre de la tour de Conann, _Orgain tuir Chonaind_; le massacre
d'Ailech, où périt Neit fils de Dê ou Dieu, _Argaih Ailich for Neit mac
in Dui_, etc.--Dans le monde divin de l'Irlande,
[Pg 15]on distingue deux groupes unis par les liens de parenté les plus
intimes, et cependant ennemis. Les batailles et les massacres dont nous
venons de parler sont ou les épisodes de leur lutte ou des imitations
plus récentes de divers épisodes de cette lutte, qui est elle-même une
édition celtique de la guerre du Zeus hellénique contre Kronos son
père et contre les Titans, de la lutte d'Ahuramazda ou Ormazd, dieu du
Bien, contre Añgra Mainyu ou Ahriman, personnification du Mal dans la
littérature iranienne; des combats soutenus par les dieux du jour et
de la lumière, les _Dêva_, contre les _Asura_, dieux des ténèbres, de
l'orage et de la nuit, dans la littérature de l'Inde. En Irlande, les
_Tûatha Dê Danann_ et, comme eux, Partholon et Nemed qui sur divers
points sont des doublets des _Tûatha Dê Danann_, ont pour rivaux les
_Fomôre_. Dagdê, = *_Dago-dêvo-s_ ou «bon dieu,» roi des _Tûatha Dê
Danann_, est le Zeus ou l'Ormazd de la mythologie irlandaise; les
_Tûatha Dê Danann_ «ou gens du dieu (*_dêvi_) [fils] de Dana,» ne sont
autre chose que les _Dêva_ de l'Inde, les dieux du jour, de la lumière
et de la vie. Le nom des _Fomôre_, adversaires des Tûatha Dê Danann,
désigne en Irlande un groupe mythique semblable aux _Asura_ indiens,
aux Titans grecs; leur chef, Bress, Balar ou Téthra, est issu d'une
conception mythique originairement identique à celle qui a produit: le
Kronos grec, l'Ahriman des Iraniens, le Yama védique, roi des morts,
père des dieux; Tvashtri, dieu père dans le _Vêda_; enfin, le Varuna
védique, dieu suprême primitif supplanté par Indra.
[Pg 16]§7.
_Le roi des morts et le séjour des morts dans la mythologie irlandaise,
dans la mythologie grecque et dans celle des_ Vêda.
Téthra, chef des Fomôré, vaincu dans la bataille de Mag-Tured, devient
roi des morts dans la région mystérieuse qu'ils habitent au delà de
l'Océan[1]. De même le Kronos grec, vaincu dans la bataille de Zeus
contre les Titans, règne dans les îles lointaines des Tout-Puissants ou
des Bienheureux, sur les héros défunts qui ont combattu à Thèbes et à
Troie.
L'idée du règne de Kronos sur les héros morts se présente à nous pour
la première fois dans les _Travaux et les Jours_ d'Hésiode, vers
169[2]; et certains critiques ont prétendu supprimer ce vers comme
renfermant une contradiction avec le passage de la Théogonie qui donne
le Tartare comme séjour au même Kronos[3].
Le Tartare est une région obscure et souterraine. Sa description
lugubre, telle que nous la donne la
[Pg 17]_Théogonie_[4], ne peut concorder avec la description des îles
séduisantes qui, dans les _Travaux et les Jours_ deviennent le domaine
de Kronos vaincu. Mais entre la composition de la _Théogonie_ d'Hésiode
et celle du poème des _Travaux et des Jours_, attribué au même auteur,
il y a eu, dans la mythologie grecque, une évolution où la conception
de la destinée de l'homme après la mort s'est sensiblement modifiée.
L'_Iliade_ et la partie la plus ancienne de l'_Odyssée_ ne connaissent
pour les morts d'autre séjour que l'Aïdès obscur[5] et souterrain[6],
dont un autre nom est Erèbe. De l'Aïdès, ou domaine du dieu Aïdès,
l'_Iliade_ distingue le Tartare, qui est également situé dans les
profondeurs de la terre, mais bien plus bas. Il y a autant de distance
de l'Aïdès au Tartare que de la terre à l'Aïdès[7]. C'est dans le
Tartare que demeurent les Titans[8], et parmi eux Kronos, privé comme
eux de la lumière du soleil[9].
[Pg 18]On trouve la même doctrine dans la _Théogonie_, à cette
différence près que l'Aïdès et le Tartare, distincts dans l'_Iliade_,
paraissent se confondre l'un avec l'autre dans le poème d'Hésiode. Le
Tartare n'est plus seulement le séjour des Titans et de Kronos vaincu
par Zeus[10], il est aussi la demeure du dieu qui personnifie l'Aïdès
homérique[11]; du dieu qui, dans les entrailles de la terre, règne
sur les morts[12]. Cette lugubre habitation des morts et des dieux
vaincus a une entrée que l'on se figure au nord-ouest au delà du fleuve
Océan[13].
Vers la fin du septième siècle avant notre ère, l'Océan, qui n'était
pour les Grecs qu'une conception mythique, un cours d'eau créé par
l'imagination, devint pour eux une conception géographique. On sait
comment le hasard fit découvrir à un navire samien
[Pg 19]les côtes sud-ouest de l'Espagne, baignées par l'océan
Atlantique, et que jusque-là, seuls parmi les populations
méditerranéennes, les Phéniciens avaient fréquentées[14]. Ce grand
événement fait partie du récit des événements, tant historiques que
légendaires, qui préparèrent la fondation de Cyrène, de l'an 633 à l'an
626 avant notre ère[15].
Dès lors, les Grecs se figurèrent l'Océan non plus comme un fleuve
entourant le monde, mais comme une masse d'eau immense, aux limites
inconnues située principalement à l'ouest de l'Europe et de l'Afrique.
De là naquit une conception nouvelle du séjour des morts et de
Kronos. De là, dans la partie la plus moderne de l'_Odyssée_, dans
la _Télémachie_, l'idée de la plaine à laquelle on donne le nom
d'_Elusion_, où habite le blond Rhadamanthus, où de l'Océan souffle le
vent du nord-ouest, et où Ménélas trouvera l'immortalité[16]. De là,
la croyance aux îles des Tout-Puissants ou des Bienheureux, royaume de
Kronos dans le poème des _Travaux et des Jours_[17].
Dans la seconde olympique de Pindare, qui célèbre une victoire
remportée aux jeux d'Olympie en 476, la plaine _Elusion_ et les îles
des Tout-Puissants ou des Bienheureux se confondent et ne forment
qu'une île où est la forteresse de Kronos, qui a Rhadamanthus
[Pg 20]pour associé[18]. Cette doctrine nouvelle est identique à la
doctrine celtique et représente, dans l'histoire des peuples européens
un âge historique tout différent de celui auquel appartient la doctrine
du Tartare et de l'Aïdès telle qu'on la trouve dans l'_Iliade_ et dans
la partie la plus ancienne de l'_Odyssée_.
Il n'y a pas à s'arrêter à la conception plus récente dans laquelle
Platon fait du Tartare le lieu de punition des méchants, et des îles
des Bienheureux le lieu où les justes trouvent leur récompense[19].
C'est un système philosophique postérieur à la mythologie populaire
primitive. L'Aïdès homérique renferme, sans distinction, tous les
défunts bons ou mauvais, vertueux ou coupables.
L'important, pour nous, est de retrouver dans la mythologie irlandaise,
dont les doctrines fondamentales peuvent être appelées, d'une façon
plus générale, mythologie celtique, des conceptions qui ont aussi
tenu, dans la mythologie grecque, une place considérable. Les Celtes
ont eu un dieu identique au Kronos grec. Ce dieu celtique s'appelle en
Irlande Tethra. Vaincu et chassé, comme Kronos, par un autre dieu plus
puissant et plus heureux, il règne, comme Kronos, au delà de l'Océan,
sur les morts, dans la nouvelle et séduisante patrie que leur assigne
la mythologie celtique, d'accord avec les
[Pg 21]croyances du second âge de la mythologie grecque.
La mythologie védique nous offre une conception analogue. Le dieu des
morts et de la nuit, Yama ou Varuna, a été vaincu par Indra, son fils,
dieu du jour; Yama et Varuna sont, au fonds des choses et sauf certains
détails, une création mythique qui ne diffère pas du Tethra irlandais.
Mais les Celtes placent le séjour des morts dans un lieu tout autre
que les chantres védiques, puisque ceux-ci donnent pour habitation aux
morts le ciel ou même le soleil[20]. Ils n'avaient pas comme les Celtes
l'idée de cet océan immense où tous les soirs l'astre du jour, perdant
sa lumière et la vie, trouve un tombeau jusqu'au lendemain.
[Footnote 1: _Echtra Condla Chaim_, chez Windisch, _Kurzgefasste
irische Grammatik_, p. 120, lignes 1-4.]
[Footnote 2:
.......... ἐς πείρατα γαίης
τηλοῦ ἀπ ᾿ἀθανάτων · τοῖσιν Κρόνος ἐμβασιλεύει.
Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 168-169.]
[Footnote 3:
Τιτῆνες θ᾽ὑποταρτάριοι, Κρόνον ἀμφὶς ἐόντες.
Hésiode, _Théogonie_, vers 851.]
[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 721 et suivants.]
[Footnote 5: Τέκνον ἐμὸν, πῶς ἦλθες ὑπὸ ζόφον ἠερόεντα, dit la mère
d'Ulysse à son fils. _Odyssée_, XI, 155. Αΐδης, ἐνέροισιν ἀνάσσων.....
ἔλαχε ζόφον ἠερόεντα, _Iliade_, XV, 188, 191.]
[Footnote 6: _Iliade_, XX, 57-65. Poseidaon, dieu de la mer, l'ébranle
par une tempête qui fait trembler la terre, et Aïdès, le dieu des
morts, craint que la terre ne se déchire au-dessus de lui.]
[Footnote 7: _Iliade_, VIII, 13-16.]
[Footnote 8:
τοὺς ὑποταρταρίους οἳ Τιτῆνες καλέονται.
_Iliade_, XIV, 279.]
[Footnote 9:
....... ἳν Ἰαπετός τε Κρόνος τε
ἥμενοι, οὔτ᾽ αὐγῆς ὑπερίονος ἠελίοιο
τέρποντ´ οὔτ´ ἀνέμοισι, βαθὺς δέ τε Τάρταρος ἀμφίς.
_Iliade_, VIII, 479-481; cf. _Hymne à Apollon_, vers 335, 336:
Τιτῆνές τε θεοί, τοὶ ὑπὸ χθονὶ ναιετάοντες
Τάρταρον ἀμφὶ μέγαν, τῶν ἐξ ἄνδρες τε θεοί τε.
]
[Footnote 10: _Théogonie_, vers 717-733, 851.]
[Footnote 11:
Ἔνθα δὲ γῆς δνοφερῆς καὶ Ταρτάρου ἠερόεντος
. . . . . . . . . . . .
ἔνθα θεοῦ χθονίου πρόσθεν δόμοι ἠχήεντες
ἰφθίμου τ´ Ἀΐδεω καὶ ἐπαινῆς Περσεφονείης
ἑστᾶσιν......
_Théogonie_, vers 736-769.]
[Footnote 12:
...... Ἀΐδης, ἐνέροισι καταφθιμένοισιν ἀνάσσων.
_Théogonie_, vers 850.]
[Footnote 13:
«Ἡ δ´ ἐς πείρατ´ ἴκανε βαθυρρόου Ὠκεανοῖο
.....
............. παρὰ ῥόον Ὠκεανοῖο
ᾔομεν...
Τὴν δὲ κατ´ Ὠκεανὸν ποταμὸν φέρε κῦμα ῥόοιο.» _Odyssée_, XI, vers
13-22, 639; cf. XII, vers 1 et 2.
]
[Footnote 14: Hérodote, livre IV, chap. 152, §§ 2 et 3.]
[Footnote 15: Max Duncker, _Geschichte des Alterthums_, t. VI, 1882, p.
266.]
[Footnote 16: _Odyssée_, IV, 563-569.]
[Footnote 17: _Opera et dies_, 166-171.]
[Footnote 18: _Pindari carmina_, édition Schneidewin, t. I, p. 17 et
18, vers 70 et suivants.]
[Footnote 19: Gorgias, chap. 79, _Platonis opera_, édition
Didot-Hirschig, t. I, p. 384.]
[Footnote 20: Abel Bergaigne, _La religion védique_, t. I, p. 74, 81,
85, 88; t. III, p. 111-120.]
§8.
_Les sources de la mythologie irlandaise._
Dans notre exposé des traditions mythologiques irlandaises, nous
suivrons le plan consacré par les plus vieux usages et que nous fait
connaître la liste des migrations conservée dans les catalogues des
histoires racontées par les _file_. Malheureusement nous n'avons plus
les sept pièces dont ces catalogues nous ont transmis les titres. Mais
une composition irlandaise du onzième siècle, le «Livre des conquêtes,»
_Lebar Gabala_, nous en a gardé un abrégé.
[Pg 22]Nous prendrons cet abrégé pour base, en le complétant et en en
contrôlant les assertions à l'aide de divers auteurs tant irlandais
qu'étrangers. Les étrangers sont d'abord l'auteur de la compilation
attribuée à Nennius; il écrivait probablement au dixième siècle[1], et
chez lui on trouve un résumé fort curieux, bien que malheureusement
trop court, des croyances mythologiques admises en Irlande à cette
époque. Vient ensuite Girauld de Cambrie, qui a écrit sa _Topographia
hibernica_ à la fin du douzième siècle. Les auteurs irlandais sont des
chroniqueurs et des poètes.
Parmi les chroniqueurs, un des plus intéressants est Keating, bien
précieux malgré la date récente de son livre, qui ne remonte qu'à
la première moitié du dix-septième siècle. Mais l'auteur avait à
sa disposition des matériaux qui ont été anéantis dans les guerres
désastreuses dont l'Irlande a été dans le même siècle le théâtre et
la victime. Le poète le plus important est Eochaid ûa Flainn, mort en
984, et par conséquent postérieur de peu d'années à Nennius. Ses œuvres
auraient un plus grand intérêt si
[Pg 23]elles n'étaient si courtes et sans l'excès d'une concision qui
produit souvent l'obscurité.
Pour rendre plus claire et plus complète l'idée que les Irlandais
païens se formaient de leurs dieux, nous terminerons par une excursion
dans les cycles héroïques. Nous dirons quelques mots des relations que,
suivant la légende, les héros ont eues avec les dieux, et nous verrons
ces relations mythiques se continuer jusqu'à des temps postérieurs à
saint Patrice, c'est-à-dire postérieurs au milieu du cinquième siècle,
où l'on place en général la conversion des Irlandais au christianisme.
[Footnote 1: Depuis que ces lignes sont écrites, j'ai reçu, de
l'obligeance amicale de M. de La Borderie, un exemplaire de son savant
ouvrage intitulé:_ Etudes historiques bretonnes, l'_historia Britonum
_attribuée à Nennius_. Il résulte des recherches de M. de La Borderie
qu'une partie du livre composé, dit-on, par Nennius existait déjà au
IXe siècle, et que ce livre a été depuis interpolé. La partie relative
à la mythologie irlandaise appartient-elle à la rédaction primitive?
est-ce une des additions? La solution de cette question me paraît
incertaine.]
[Pg 24]CHAPITRE II.
ÉMIGRATION DE PARTHOLON.
§1. La race de Partholon en Irlande. La race d'argent dans la
mythologie d'Hésiode.--§2. La doctrine celtique sur l'origine de
l'homme.--§3. La création du monde dans la mythologie celtique telle
que nous l'a conservée la légende de Partholon.--§4. Lutte de la
race de Partholon contre les Fomôré.--§5. Suite de la légende de
Partholon. La première jalousie, le premier duel.--§6. Fin de la race
de Partholon.--§7. La chronologie et la légende de Partholon.
§1.
_La race de Partholon en Irlande.--La race d'argent dans la mythologie
d'Hésiode._
Des trois races qui, suivant la mythologie grecque, ont successivement
habité le monde avant les héros des guerres de Troie et de Thèbes, la
seconde en date est la race d'argent, dont le caractère dominant était
le défaut d'intelligence. L'éducation des enfants durait un siècle, et,
malgré les soins attentifs des mères, la sottise des enfants persistait
chez
[Pg 25]l'homme mûr et remplissait de maux le court espace de temps qui
lui restait à vivre[1].
La race d'argent est identique à celle que les documents irlandais les
plus anciens placent au début de l'histoire mythique de leur pays. Ils
lui donnent le nom de «famille de Partholon[2].» Comme la race d'argent
des Grecs, la famille de Partholon se distingue par son ineptie[3].
La première liste des histoires épiques d'Irlande est le plus ancien
document où nous rencontrions le nom de Partholon. On y lit le titre:
«Emigration de Partholon.» La rédaction de cette liste paraît dater
des environs de l'an 700 après Jésus-Christ. Ensuite le texte le plus
ancien que nous ayons sur Partholon est un passage de l'Histoire des
Bretons de Nennius, qui semble avoir été écrit au plus tard au
[Pg 26]dixième siècle. «En dernier lieu, y lisons-nous, les Scots
venant d'Espagne arrivèrent en Irlande. Le premier fut Partholon,
qui amenait avec lui mille compagnons, tant hommes que femmes. Leur
nombre, s'accroissant, atteignit quatre mille hommes; puis une maladie
épidémique les attaqua, et ils moururent en une semaine, en sorte qu'il
n'en resta pas un[4].»