L'IMPÉRATRICE ET QUATRE SUIVANTES.

_L'impératrice sort du pavillon et s'avance lentement au

bord de la terrasse, les yeux levés à la lune. Quatre

suivantes sortent après elle, mais restent en arrière._

L'IMPÉRATRICE, _arrêtée en haut du sentier impérial._

O nuit enchantée! Pure lumière! Frais silence!... Étoiles

diamantines, enveloppez-moi de vos scintillements,

et toi, lune pâle, prends-moi dans tes rayons bleus;

calmez mon âme, éteignez ma fièvre!... (_Elle commence

de descendre par le sentier impérial deux des suivantes

descendent aussi, l'une par l'escalier de gauche, l'autre

par l'escalier de droite, réglant leur marche sur

l'Impératrice, qui reste isolée au milieu._) Le rêve,

l'étrange rêve qui me chasse de ma couche j'en subis

encore l'épouvante ... (_Baissant la voix._) l'épouvante

et le charme. (_A ses suivantes._) Qu'on éveille en

hâte l'astrologue, qu'il découvre le sens d'un tel

songe, et l'explique sans rien feindre. Écoutez bien mes

paroles: j'allais être la proie d'un serpent aux écailles

brillantes; déjà il m'enlaçait, m'étouffait lentement de

ses anneaux froids. Et, fascinée par ses yeux fixes, je

n'avais pas la force de lutter; engourdie, inerte, je

m'abandonnais, sans redouter de mourir; à la terreur et

à la souffrance, une langueur presque délicieuse était

mêlée.... Un effort suprême de volonté cependant me dégagea

de l'étreinte, et, rejetée soudain hors du rêve, hors

du sommeil, je me pris à regretter ces anneaux mortels

qui m'enserraient.... Quel peut être ce présage? (_Aux

femmes._) Rapportez ce que j'ai dit à l'astrologue: qu'il

interroge l'inconnu, et, sans tarder, qu'il me donne sa

réponse, ici même. Allez! (_Deux des suivantes sortent

à ce commandement. L'Impératrice continue de lentement

descendre. Elle est seule au milieu du sentier impérial,

qui est très large et dont la blancheur est comme semée

de petites paillettes brillantes._) Comme la rosée brille

sur le sentier de marbre! Il me semble fouler un tapis

d'étoiles. Mais mon passage éteint leur lumière, et mon

vêtement qui traîne change les gouttelettes étincelantes

en un peu d'eau quelconque, dont le bas de ma robe est

trempé. (_Elle descend encore._) Pourquoi est-elle toujours

devant mes yeux, l'image de cet homme que j'ai vu ce matin

pour la première fois?... Pourquoi, de cette journée, où

de si lourds devoirs sont échus à ma faiblesse, n'ai-je

retenu qu'un regard ardent et profond, plongeant dans le

mien avec une audace souveraine? Comment n'étais-je pas

offensée par ce regard-là, pas plus que par les rayons du

bienfaisant soleil, lorsqu'ils violent ma demeure?...

Il me trouvait belle, et son admiration fut, pour moi,

une parure plus précieuse que le phénix impérial de ma

coiffure. Ah! j'ai bien compris, quand il s'est enfin

prosterné, quel sentiment le jetait à mes pieds.... Et mon

fils, qui échangeait avec lui des signes d'intelligence!

D'où le connaît-il donc? Et pourquoi n'ai-je même pas

osé le lui demander, comme si, de moi à mon enfant,

parler de cet homme était déjà criminel?... O Puissances

bienfaisantes de la nuit, Esprits des ancêtres déifiés

qui m'entourez dans l'air, Mânes augustes à qui j'ai

rendu hommage au fond de vos temples d'or, descendez sur

moi, assemblez-vous autour de votre fille indigne et

défaillante!... Cet homme, cet étranger sur ma route, en un

tel jour!... O divinités dont je suis descendue, écartez

de mon âme jusqu'à son souvenir. Dans un serment solennel,

j'ai dépouillé ma personnalité terrestre. Rien de moi

n'est plus à moi. Fille du Ciel, impératrice et régente,

j'appartiens toute à ma mission surhumaine.... Faites que

je triomphe des faiblesses qui étaient le charme de la

vie. Faites que je ne sache plus qu'il y a des fleurs, des

perles et des parfums; accordez-moi d'oublier à jamais que

l'amour est l'unique royaume de la femme, et la beauté sa

vraie puissance. Que ma poitrine désormais ne soit que

la prison de marbre de mon cœur glacé; s'il se révolte et

veut battre encore, que ma volonté lui devienne un geôlier

inflexible!... Aidez-moi, descendez, purs Esprits de l'air!

Faites-moi rigide comme les déesses de jade, qui tiennent

les paupières baissées pour ne rien voir des choses de ce

monde!...

_Les deux suivantes reviennent par le

jardin au bas du sentier impérial, et

se prosternent._

PREMIÈRE SUIVANTE

L'astrologue est prêt à répondre à Votre Majesté.

L'IMPÉRATRICE

Qu'il vienne. (_Les suivantes se relèvent et s'éloignent._)

Ce serpent qui m'enlaçait. Ah! ce ne peut pas être lui!...

Son regard dominateur, rivé au mien, restait noble et

clair, pourquoi me serait-il apparu sous cette forme

hostile et affreuse? Non, dans une âme qui a ces yeux-là,

aucune trahison ne saurait germer.... Ce ne peut pas être

lui.... Et cependant ... je m'enivrais de cette étreinte

glacée: alors, quel autre au monde?...

SCÈNE II

LES MÊMES, L'ASTROLOGUE.

_Il a cent ans. Il a une barbe blanche, raide et

ébouriffée. Il est aveugle et conduit par un jeune garçon.

Il veut se prosterner, mais l'Impératrice l'arrête._

L'IMPÉRATRICE

Reste debout, vénérable vieillard; ton âge et tes yeux

éteints te dispensent des formules.

L'ASTROLOGUE

Mes yeux éteints voient dans l'invisible; mon esprit, qui

médite depuis tant de jours obscurs, est clairvoyant et

prophétique.

L'IMPÉRATRICE

Comment explique-t-il le mystère de ce rêve qui m'obsède?

L'ASTROLOGUE

Sous l'apparence d'un serpent, le Dragon lui-même est venu

vers le Phénix pour l'enlever et lui livrer des trésors;

mais le Phénix n'a pas compris, il a battu des ailes

et s'est échappé. Qu'il s'abrite à présent de l'orage

terrible que, sans le vouloir, le Dragon traîne à sa suite.

L'IMPÉRATRICE

Ces paroles sont plus impénétrables encore que le songe.

L'ASTROLOGUE

C'est cela que les chiffres ont répondu.

L'IMPÉRATRICE

Ne peux-tu éclairer ces ténèbres?

L'ASTROLOGUE

Le voile qui couvre l'avenir ne saurait être arraché! En

soulever un coin, tout au plus, nous est permis.

L'IMPÉRATRICE

Mais par là, du moins, devrait-on entrevoir quelque lueur.

L'ASTROLOGUE

Que l'on s'abrite de l'orage terrible; que le précieux

flambeau, qui éclairera l'avenir, soit mis hors des

atteintes du vent. Tel est l'arrêt. Rien de plus.

L'IMPÉRATRICE

C'est bien. Je méditerai ces énigmes. Va en paix, noble

vieillard.

L'ASTROLOGUE

Que le ciel propice verse tous ses bienfaits sur la

dynastie lumineuse.

_Il se retire. Le jour commence à

paraître. Les plates-bandes de fleurs

qui sont au premier plan, près de la

rampe, déjà s'éclairent: ce sont des

fleurs jaune impérial._

L'IMPÉRATRICE, _aux suivantes._

Par grâce, une fois dans ma vie, qu'on me laisse seule;

aucun soin ne m'est nécessaire. Allez!

_Les servantes remontent et rentrent

dans le pavillon._

SCÈNE III

L'IMPÉRATRICE, _seule._

L'IMPÉRATRICE, _au bas du sentier impérial, appuyée aux

balustres de marbre._

L'«orage» a dit le vieillard.... L'orage, il viendra du

Nord comme toujours.... Nuées noires à l'horizon, les

armées qui s'avancent contre mon simulacre d'empire; nuées

noires, les armées de l'Empereur tartare.... Mais ce

«flambeau qui éclairera l'avenir», quel est-il?... Ah!...

Mon fils sans doute!... Oui, c'est cela: mon fils....

L'«abriter», a-t-il dit, le cacher, l'éloigner, peut-être,

de ce palais menacé de toutes parts; me séparer de lui,

dans le danger suprême: c'est cela qu'on me demande

encore.... Toujours l'angoisse, toujours le sacrifice....

Et c'est à moi de guider tout un peuple, quand la force me

manque pour me guider moi-même.... Oh! celles qui peuvent

s'appuyer sur un bras robuste! Oh! celles qui ont pour les

aider les conseils d'un esprit viril et clairvoyant! Oh!

les épouses qui trouvent dans le cœur de l'époux un refuge

à leur faiblesse!... Mais je suis l'Impératrice, moi, et

l'Impératrice veuve, seule et trop haute, n'ayant même plus

d'égal à qui confier mes anxiétés et mes défaillances....

(_Elle s'avance au milieu des fleurs du parterre._) Eh

bien! entendez la confession qui m'étouffe, ô vous fleurs

du matin, humides de rosée fraîche!... Esprits légers

qui planez sur les parterres à l'aube du printemps,

écoutez-moi, puisqu'il faut que je parle et que quelqu'un

m'entende: cet homme, vous savez, celui d'hier, dont le

regard tyrannique et caressant ne ressemble à aucun autre,

il a troublé la triste souveraine, et voici qu'à l'heure du

grand péril, elle ne s'appartient plus.... Il n'est qu'un

de ses sujets, et elle aimerait lui obéir....

SCÈNE IV

LES MÊMES, LA GRANDE MAITRESSE DES CÉRÉMONIES, DEUX

SUIVANTES.

LA GRANDE MAITRESSE, _se prosternant._

Je dois avertir Votre Majesté que l'heure matinale, fixée

pour les audiences de congé, est proche.

L'IMPÉRATRICE

C'est bien. Je rentre.

LA GRANDE MAITRESSE

Tout est prêt pour la toilette de l'Impératrice. Quels sont

les ordres?

L'IMPÉRATRICE

Je recevrai ici et en simplifiant, le plus possible, le

fastidieux cérémonial.

LA GRANDE MAITRESSE, _toujours prosternée._

Les devoirs de ma charge m'obligent à faire observer

à Votre Majesté que ceci est contraire aux rites: les

audiences doivent avoir lieu dans la salle du trône, et

s'accomplir d'après toutes les règles de l'étiquette

séculaire.

L'IMPÉRATRICE

Nous sommes au-dessus des rites et des règles: j'ai dit ma

volonté.

LA GRANDE MAITRESSE

Les ordres de Votre Majesté vont être transmis aux

officiers du palais, qui aviseront les princes et les

grands.

L'IMPÉRATRICE

C'est bien.

_La grande maîtresse se relève et

sort._

SCÈNE V

L'IMPÉRATRICE.

_Sortie du parterre, elle s'arrête avant de monter par le

sentier de marbre, et se retourne vers les fleurs._

Gardez-le-moi, ô fleurs du matin, ce secret que je vous ai

confié. Maintenant il s'est échappé de mon âme!... Pour

qu'il n'y rentre jamais, enfermez-le, ô fleurs, dans vos

calices. (_Elle monte de quelques pas._) Et vous, Ombres

ancestrales, que j'implore une dernière fois, secourez

votre fille impuissante à triompher de soi-même. Rendez

invulnérable mon cœur, puisque vous m'avez appelée à la

mission souveraine; donnez-moi la force de repousser tout

ce qui n'est pas ma noble tâche. Oh! faites que je ne songe

plus qu'à «la coupe trop pleine qu'il faut porter sans

qu'elle déborde!»

_Elle continue de remonter._

SCÈNE VI

PORTE-FLÈCHE, DES SERVITEURS.

_Ils entrent précipitamment par le parterre qui est au pied

des escaliers. Porte-Flèche, levant la tête, reconnaît

l'Impératrice qui s'éloigne par le sentier impérial; il

fait un signe d'alarme à ceux qui le suivaient, et tous

se jettent terrifiés la face contre terre. Dès qu'Elle

a disparu, Porte-Flèche fait signe aux serviteurs de se

relever_

PORTE-FLÈCHE _aux serviteurs._

Mettez le trône ici, et placez ce siège tout auprès, pour

le cas où l'Impératrice accorderait à quelque privilégié la

faveur de s'asseoir. (_A d'autres._) Disposez les parfums

dans les cassolettes et que les filles d'honneur n'aient

plus qu'à les allumer.

_Entrent les gardes. Il les place au

pied des escaliers_

SCÈNE VII

LES MÊMES, PRINCE-FIDÈLE, _ministre et général en chef_,

PRINCE-AILÉ, _général et grand secrétaire_, LE PEUPLIER,

_ministre,_ LUMIÈRE-VOILÉE, _conseiller_, CHAMBELLANS,

CONSEILLERS, MANDARINS, _etc. Ils entrent successivement,

puis_ L'EMPEREUR TARTARE _et_ PUITS-DES-BOIS.

LE PEUPLIER, _à Prince-Fidèle._

Si Votre Excellence voulait dire un mot pour moi à

l'Impératrice, mes désirs seraient comblés et j'obtiendrais

le globule rouge, que j'ai gagné par mes services.

PRINCE-FIDÈLE

Je connais vos mérites et je sais ce que vous valez. Mais,

croyez-moi, la vraie grandeur est au-dessus des grandeurs.

Nous vouons notre vie à une noble cause, pour la joie de

la voir triompher, et non dans l'espoir d'un salaire. Si

nous mourons à la tâche, notre nom brillera d'un éclat

plus durable, je vous assure, que celui d'un rubis au

sommet de votre chapeau.... Cependant, soyez tranquille,

je m'emploierai à vous le faire obtenir, puisque vous

l'ambitionnez.

LE PEUPLIER

Je vous en serai reconnaissant jusqu'à mon dernier jour.

_Il salue et s'éloigne._

PRINCE-AILÉ, _à Prince-Fidèle qui salue._

Puis-je m'enquérir de votre santé si précieuse?

PRINCE-FIDÈLE, _saluant._

Que vous êtes bon de vous inquiéter d'une si négligeable

chose! Ma santé est bonne, merci. J'ose espérer que la

vôtre, d'un prix infiniment, supérieur, se maintient

excellente, pour notre joie à tous.

PRINCE-AILÉ, _resaluant._

Vous me voyez confus d'une sollicitude que je mérite si

peu. Merci, je suis bien. J'atteins sans trop de peine le

chiffre, encore bien misérable, il est vrai, qui marque le

nombre de mes années.

PRINCE-FIDÈLE

Avez-vous pu voir ce serviteur de nos ennemis, qui est le

vice-roi de Nang-King?...

PRINCE-AILÉ

Je l'ai vu et je lui ai dicté le rapport qu'il convenait

d'envoyer à Pékin, mais j'ai dû payer chèrement sa

discrétion.

PRINCE-FIDÈLE

Si nous gagnons par là quelques jours de répit, il ne faut

pas regretter l'appât jeté dans la gueule du Tigre: les

trésors des Ming, heureusement, sont loin d'être épuisés

et les souterrains, inconnus des Tartares, en recèlent

encore, plus qu'il n'en faut pour soutenir la guerre.

_Ils s'éloignent en causant._

LUMIÈRE-VOILÉE, _causant avec un conseiller._

C'est la manière d'obtenir des calebasses d'un rouge

magnifique: on greffe le jeune plant avec des crêtes de

coq....

UN CONSEILLER

Des crêtes de coq!... Se peut-il?

LUMIÈRE-VOILÉE

On les enfouit à côté des racines et il faut faire passer

les tiges à travers la chair....

UN SECRÉTAIRE

Je connais aussi un procédé pour obtenir des courges d'un

bleu céleste.

LE CONSEILLER, _à Lumière-Voilée._

D'où tenez-vous la recette?

LUMIÈRE-VOILÉE

Je l'ai lue dans le Tou-Tien-Chan, un ouvrage en vingt

volumes qui contient vraiment les plus curieux secrets de

l'horticulture.

_Ils passent._

UN OFFICIER

Que notre Impératrice est bonne de nous donner audience en

plein air, au milieu des fleurs!...

UN GROS MANDARIN

Et de nous dispenser des prosternements; à mon âge, avec

ma corpulence, cet exercice est très pénible, et l'on est,

vous ne l'ignorez pas, si facilement ridicule!...

PRINCE-AILÉ, _à Prince-Fidèle, en regardant de loin

l'Empereur Tartare et Puits-des-Bois._

J'ai rencontré une fois le gouverneur du Sud, mais je

dois le confondre avec un autre, car je me souviens d'un

personnage tout différent de celui-ci. Cependant, si

j'avais déjà vu ces yeux-là, il me semble qu'ils seraient

restés dans ma mémoire.

PRINCE-FIDÈLE

En effet, il a une expression de visage et une dignité peu

ordinaires.

L'EMPEREUR, _à Puits-des-Bois._

Pourquoi sembles-tu si inquiet?

PUITS-DES-BOIS, _bas._

Pourquoi?... Je suis certain d'avoir reconnu, ici, dans le

palais, deux officiers de Pékin, déguisés, comme nous le

sommes nous-mêmes.

L'EMPEREUR

Vraiment?... Sans doute des espions lancés à ma poursuite.

PUITS-DES-BOIS

Je ne le crois pas.... Plutôt les chefs d'un complot,

dirigé contre Nang-King peut-être pour surprendre la

ville.... Il faut la quitter au plus vite. Tout est prêt,

les chevaux sellés, le navire sous vapeur.... Vous vouliez

vous rendre compte par vos propres yeux; vous avez réussi,

maintenant partons.

L'EMPEREUR

Partir avant d'avoir revu une dernière fois l'Impératrice!

Oh! non, rien ne pourrait me faire renoncer à cette faveur,

qui est devenue, pour moi, la chose la plus enviable qui

soit au monde.

PUITS-DES-BOIS

A chaque minute, ici, nous jouons notre tête.... Au moins,

dès que vous aurez votre congé, je vous en supplie, ne vous

attardez pas un instant....

L'EMPEREUR

Je te le promets.

PUITS-DES-BOIS

Le Prince-Fidèle a tourné plusieurs fois ses regards vers

nous, et vous ne pouvez vous dispenser de le saluer. Il

est premier ministre et général en chef, le plus important

personnage d'ici: un grand cœur et un beau caractère. Son

grade le place au-dessus d'un Vice-Roi.

L'EMPEREUR

Que pourrai-je bien lui dire?

PUITS-DES-BOIS

Quelques banalités courtoises.

L'EMPEREUR

Saurai-je?... (_Il s'approche de Prince-Fidèle et le

salue._) Illustre Prince! puissiez-vous vivre de longs

jours heureux!... C'est une largesse du ciel que d'être

admis à contempler votre noble face, et à croiser du regard

le feu de vos yeux....

PRINCE-FIDÈLE, _rendant le salut._

En vérité, je pourrais vous dire de même.... Mais, je vous

en prie, laissons les compliments. Êtes-vous satisfait de

votre gouvernement du Sud.

L'EMPEREUR

Cette région est la plus fidèlement rebelle de tout

l'empire et elle est si lointaine que les ordres de

répression se perdent en route. Les habitants refusent de

payer l'impôt aux Tartares et le versent spontanément dans

nos caisses.

PRINCE-FIDÈLE

Vous n'omettez pas de n'en accepter que la moitié, et de le

refuser complètement, dans les mauvaises années?...

L'EMPEREUR

Je n'ai garde de négliger ce soin, qui porte à son comble

notre popularité.

PRINCE-FIDÈLE

Peut-être aimeriez-vous à vous rapprocher du trône, à

obtenir un grade supérieur, plus digne de vos mérites. Usez

de mon crédit, pour appuyer votre demande....

L'EMPEREUR

Je suis l'esclave de Sa Majesté, prêt à la servir dans le

poste où elle voudra bien m'employer, mais je ne demande

rien, et la bonne opinion que Votre Excellence a de mes

mérites est pour moi la plus belle récompense.

PRINCE-FIDÈLE

Je vous félicite d'être sans ambition et de ne pas fixer le

prix de votre dévouement.... Notre souveraine va paraître.

L'EMPEREUR, _à Puits-des-Bois._

M'en suis-je bien tiré?

PUITS-DES-BOIS

Avec des mots bien dangereux. Ah! que je voudrais vous voir

hors d'ici.

L'EMPEREUR

Que ne puis-je y rester toujours!... Elle vient!

SCÈNE VIII

LES MÊMES, L'IMPÉRATRICE, _maintenant en costume d'apparat._

_Dès qu'Elle paraît en haut de la terrasse, les parfums

fument dans les cassolettes. Les gardes déploient les

bannières qu'ils tenaient à la main. Les chambellans et les

grands écuyers font la haie sur les marches de l'escalier

en ployant un genou. Devant Elle on porte le parasol jaune

à trois volants, à manche courbé en cou de cygne; derrière,

deux suivantes tiennent les hauts écrans de plumes,

emblèmes de la souveraineté._

TOUS LES ASSISTANTS, _à voix basse et les yeux baissés._

Dix mille années! dix mille années! dix mille fois dix

mille années!...

L'IMPÉRATRICE

Le bonheur avec vous, mes fidèles: puissiez-vous vivre de

longs jours!...

_Elle descend, Prince-Fidèle et

Prince-Ailé la reçoivent au bas des

marches._

PRINCE-AILÉ

Les fleurs pâlissent d'envie à l'approche de notre

souveraine.

PRINCE-FIDÈLE

Sa présence double l'éclat du jour.

PUITS-DES-BOIS, _bas à l'Empereur._

Il est vrai qu'elle est aussi belle que la pivoine rose.

L'EMPEREUR

Dis plutôt que la fleur est à peine jolie comme elle.

L'IMPÉRATRICE, _s'arrêtant aux dernières marches, entre les

deux princes agenouillés._

Il est des heures où la nature paraît plus splendide, la

lumière du ciel plus rayonnante, où toutes les choses de ce

monde semblent transfigurées et nouvelles, et l'âme alors

se dilate comme dans la joie d'exister.... Oh! mes fidèles,

malgré nos lendemains chargés de menaces, l'heure présente

est, pour votre souveraine, une de ces heures si rares....

(_Plus à part et plus bas._) En moi la vie tout à coup

est comme doublée: les ivresses et les espoirs inconnus

emplissent éperdument mon cœur.

L'EMPEREUR, _à Puits-des-Bois._

Ce que j'éprouve moi-même, elle vient exactement de

l'exprimer.... Avant cette heure qui rayonne, ami, je ne

savais pas ce que c'était que vivre....

L'IMPÉRATRICE _s'avance avec lenteur, s'arrêtant pour dire

quelques mots aux personnages inclinés sur sa route;--à

Lumière-Secrète._

Vous désiriez le gouvernement de la forteresse de Tang-Men.

L'Empereur vous accorde ce titre, et les apanages qu'il

comporte.

LUMIÈRE-SECRÈTE, _s'agenouillant._

Je redoublerai de zèle pour être digne d'une telle grâce.

L'IMPÉRATRICE

Faites ainsi.... (_Elle passe. Le Grand Écuyer remet un

rouleau de satin jaune à Lumière-Secrète qui le reçoit

toujours à genoux. A un officier._) L'Empereur vous nomme

au grade supérieur, que vous avez su mériter si bien.

L'OFFICIER

Ma vie appartient à Vos Majestés, mon seul désir est de

pouvoir la sacrifier utilement.

L'IMPÉRATRICE

Conservez-la pour notre service. (_On donne à l'officier

un rouleau jaune._) J'offre à chacun de vous un léger

cadeau, comme gage de ma bienveillance et souvenir de mon

avènement....

TOUS

Dix mille années! Dix mille fois dix mille années!

_Des pages distribuent les présents._

PRINCE-FIDÈLE, _présentant Le Peuplier._

Votre serviteur dévoué ambitionne de voir le corail de sa

coiffure se changer en rubis. J'ose appuyer sa requête

auprès de Votre Majesté.

L'IMPÉRATRICE

Recommandé par vous, le mérite est certain. J'accorde le

grade avec plaisir.

LE PEUPLIER

Mon cœur déborde de reconnaissance.

L'IMPÉRATRICE, _à l'Empereur Tartare._

Et vous, Prince, ne désirez-vous rien? Êtes-vous trop fier,

pour désigner la faveur qui vous plairait?

L'EMPEREUR

Oh! j'en demande une au ciel, une seule! C'est qu'il

retarde la fuite du temps et prolonge cette heure enivrante.

L'IMPÉRATRICE, _d'abord surprise et comme blessée, le

regarde longuement. Mais son regard s'attendrit et s'achève

dans un sourire._

Est-ce que cela dépend uniquement du ciel?

_Elle s'assied sur le trône._

UN HÉRAUT, _criant._

L'Impératrice accorde le thé!

TOUS

Dix mille années!...

_Des échansons servent le thé, les

fruits et les gâteaux. Chacun reçoit

la tasse en ployant le genou._

L'IMPÉRATRICE, _faisant signe à l'Empereur tartare de

s'asseoir sur le tabouret, auprès du trône._

Venez là, Prince: il y a aussi un présent pour vous.

UN GRAND SECRÉTAIRE, _bas à un conseiller._

D'un mot, elle l'a créé Prince, et maintenant, elle lui

permet de s'asseoir!...

LE CONSEILLER

Il n'a pas l'air surpris d'un tel honneur.

LE GRAND SECRÉTAIRE

C'est le favori de demain.... Il va falloir compter avec

lui.

L'IMPÉRATRICE

Vous avez donné à mon fils un bijou merveilleusement

ciselé: un dragon, emblème du pouvoir impérial. Il en est

ravi, et veut que je vous offre, en son nom, l'emblème des

impératrices: un Phénix, aux ailes de saphirs et de rubis,

_Lotus-d'Or s'approche et présente

l'écrin sur un plateau._

L'EMPEREUR

Je veux le recevoir à genoux, et jurer qu'il ne me quittera

jamais.

_Il ploie un genou._

L'IMPÉRATRICE, _à Lotus-d'Or._

Lotus-d'Or, as-tu fait mettre, comme je te l'avais

recommandé, un anneau pour le suspendre.

LOTUS-D'OR

Oui, Majesté!

L'EMPEREUR,

Jusqu'à ce jour je n'avais vu que des nids d'oiseaux

vulgaires, et l'oiseau incomparable, le Phénix, je n'y

croyais pas. C'est aujourd'hui seulement que son existence

m'est révélée par le témoignage de mes yeux charmés.

_Il suspend le bijou à sa ceinture._

L'IMPÉRATRICE

Hélas! le Phénix et le Dragon portent aujourd'hui des

chaînes et ne peuvent s'élever aussi haut qu'ils le

voudraient dans les nuées, dans les airs....

L'EMPEREUR

Ah! que je souhaiterais être l'Empereur tartare qui règne à

Pékin!...

L'IMPÉRATRICE

Quelle sombre et étrange idée! Vous souhaiteriez être mon

plus mortel ennemi? Pourquoi donc?

L'EMPEREUR

Pour tenter de mettre la Chine entière à vos pieds, vous

rendre votre bien, et devenir, après, votre sujet le plus

fidèle.

L'IMPÉRATRICE, _souriant._

Quel rêve!... Mais de cet Empereur-là, je ne pourrais rien

accepter ... que la mort. Ne désirez pas être un autre que

vous-même, car nul, jamais, ne m'a inspiré une aussi subite

et profonde sympathie. Ne quittez pas encore le palais....

Attendez mes ordres: puisque vous n'avez pas d'ambition,

je veux en avoir à votre place, et vous garder, peut-être,

plus près de moi.... Au revoir.

L'EMPEREUR _se lève et s'incline._

De près ou de loin, ma pensée demeure prosternée aux pieds

de Votre Majesté. (_Il s'éloigne, bas à Puits-des-Bois._)

Ami, sous mon déguisement, je triomphe! Pour la première

fois, depuis trois cents ans, une Chinoise donne son amour

à un Tartare!

PUITS-DES-BOIS

Oui, emportez-la, cette glorieuse joie; mais, de grâce,

partons vite!...

_On offre le thé à l'Empereur; peu à

peu il se dérobe, entraîné par son

ministre._

LE CONSEILLER, _au secrétaire._

La fille du ciel: Drame Chinois · 第 2 / 7 段