Même dans ma ville de Pékin, qui donc risquait de me

LA

FILLE DU CIEL

DRAME CHINOIS

Par

JUDITH GAUTIER & PIERRE LOTI

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3

1911

AVANT-PROPOS

Pour bien comprendre la Chine, il faut savoir qu'elle porte au cœur

depuis trois cents ans une plaie profonde et toujours saignante.

Lorsque le pays fut conquis par les Tartares Mandchous, l'antique

dynastie des Ming dut céder le trône à celle des Tsin envahisseurs;

mais la nation chinoise ne cessa ni de la regretter, ni d'attendre son

retour. La révolution est donc permanente en Chine; c'est un feu qui

couve éternellement, éclate en incendie dans quelque province, puis

s'éteint pour se rallumer bientôt dans une autre.

L'Empire Jaune est sans doute trop immense pour que les révoltés

puissent s'entendre et, par un effort collectif, briser enfin le joug

des Tartares. Plusieurs fois cependant, les Chinois de race furent

tout près de la victoire. Ainsi, il y a une vingtaine d'années, des

événements que l'Europe n'a jamais bien connus, bouleversèrent la

Chine. Les révoltés, victorieux pour un temps, proclamèrent à Nang-King

un empereur de sang chinois et de la dynastie des Ming. Il s'appelait

Ron-Tsin-Tsé, ce qui signifie: la Floraison définitive, et sa période

fut nommée par ses fidèles Taï-Ping-Tien-Ko, ce qui signifie: l'Empire

de la grande paix céleste. Il régna dix-sept années, concurremment avec

l'empereur tartare de Pékin, et à peine dans l'ombre.

Plus tard, on s'efforça de supprimer même son histoire; les livres qui

la contaient furent confisqués et brûlés, et on défendit, sous peine de

mort, de prononcer son nom.

Voici cependant la traduction du passage qui le concerne, dans le

volumineux rapport adressé par le général tartare Tsen-Kouan-Weï à

l'empereur de Pékin:

«Quand les révoltés se soulevèrent dans la province de Kouang-Tong,

dit-il, ils s'étaient emparés de seize provinces et de six cents

villes. Leur coupable chef et ses criminels amis étaient devenus

formidables. Tous leurs généraux se fortifiaient dans les places qu'ils

avaient prises, et ce n'est qu'après trois années de siège que nous

fûmes de nouveau maîtres de Nang-King. En ce moment, l'armée rebelle

comptait plus de cent mille hommes, mais pas un seul ne consentit à se

rendre. Dès qu'ils se jugèrent perdus, ils mirent le feu au palais et

se brûlèrent vifs. Beaucoup de femmes se pendirent, s'étranglèrent ou

se jetèrent dans les lacs des jardins. Je parvins cependant à faire

prisonnière une jeune fille et je la pressai de me dire où était leur

empereur, «Il est mort, répondit-elle; vaincu, il s'est empoisonné;

mais aussitôt après on a proclamé empereur son fils Hon-Fo-Tsen.» Elle

me conduisit ensuite à sa tombe, que je donnai l'ordre de briser; on

y trouva en effet l'empereur, qu'enveloppait un linceul de soie jaune

brodé de dragons. Il était vieux, chauve, avec une moustache blanche.

Je fis brûler son cadavre et jeter sa cendre au vent. Nos soldats

détruisirent tout ce qui restait dans les murs; il y eut trois jours

et trois nuits de tueries et de pillages. Cependant une troupe de

quelques milliers de rebelles, très bien armés, réussit à s'échapper

de la ville, après avoir revêtu les costumes de nos morts, et il est à

craindre que leur nouvel empereur ait pu fuir avec eux.»

Cet empereur Hon-Fo-Tsen, qui, en effet, avait pu s'enfuir de Nang-King,

fut considéré par les vrais Chinois comme le souverain légitime, et

sa descendance, secrètement, lui succédera vraisemblablement sans

interruption.

Il y a quelques années, un homme très remarquable, qui semblait

incarner la Chine nouvelle, rêva une réconciliation pacifique et

sincère entre les deux races ennemies. (Il avait bien d'autres rêves

encore, comme par exemple celui de fonder les États-Unis du monde.)

Il conçut le projet, presque irréalisable, de gagner à ses idées

l'empereur de Pékin lui-même et, avec son concours, de réformer

la Chine, sans verser de sang. Il s'appelait Kan-You-Wey. Pour se

rapprocher de l'empereur, il ouvrit une école à Pékin en 1889.

Des rumeurs, mais combien contradictoires, couraient sur la

personnalité de cet invisible empereur Kouang-Su, gardé en tutelle,

comme captif au fond de ses palais, et si inconnu de tous. Les uns le

disaient bienveillant, lettré, curieux des choses modernes. Les autres

le représentaient comme faible d'esprit et de corps, livré à tous les

excès et incapable d'agir.

Kan-You-Wey ne voulut croire que la version favorable; il savait

d'ailleurs ce que valaient les ministres de la Régente, maîtres, avec

elle, du pouvoir; il plaignait l'impériale victime, tout son cœur

allait vers ce souverain, puisqu'il était malheureux. Mais comment

l'atteindre, par delà ses quadruples murailles? Comment éveiller

l'attention de la mélancolique idole?... Kan-You-Wey renouvela dix fois

la tentative, avec un zèle d'apôtre, et réussit enfin, en 1898, grâce à

l'un de ses disciples, à placer sous les yeux de l'empereur un mémoire

qu'il avait préparé.

Alors le souverain-fantôme se réveilla; très frappé par ces idées

subversives, il voulut qu'elles lui fussent expliquées en détail et

accorda une audience au novateur; tout de suite il subit l'influence de

ce grand esprit; il fit de lui son ministre, son confident intime, et,

soutenu par ses conseils, il parvint à ressaisir le pouvoir.

C'est à ce moment du règne de Kouang-Su que se déroule notre drame;

l'empereur lui-même en est le héros, et Kan-You-Wey y figure sous le

nom de Puits-des-bois....

JUDITH GAUTIER ET PIERRE LOTI.

PERSONNAGES

L'EMPEREUR DE PÉKIN, de race tartare et de la dynastie

des Tsin (30 ans)

PUITS-DES-BOIS, conseiller de l'Empereur tartare.

PORTE-FLÈCHE } seigneurs chinois de la Cour de Nang-King

PRINCE-FIDÈLE }

PRINCE-AILÉ. }

FILS DU PRINTEMPS, petit empereur chinois de Nang-King (7 ou 8 ans).

LUMIÈRE-VOILÉE, conseiller de l'Impératrice.

LE GRAND ASTROLOGUE.

UN GÉNÉRAL TARTARE.

LE PEUPLIER, grand mandarin.

LE ROC }

PETIT-SAPIN } jardiniers du Palais de Nang-King.

LE COURBÉ }

LE FORT }

DEUX ESPIONS TARTARES.

DEUX BOURREAUX TARTARES.

UN EUNUQUE.

LA FILLE DU CIEL, impératrice de race chinoise et de la

dynastie des Ming (24 ou 25 ans).

LOTUS D'OR }

CINNAMOME } filles d'honneur de l'Impératrice.

TRANQUILLE-ÉLÉGANCE }

LA PERLE }

LA GRANDE MAITRESSE DU PALAIS DE NANG-KING.

LA GRANDE MAITRESSE DU PALAIS DE PÉKIN.

MARCHANDES DE BONBONS ET DE FLEURS, DES RUES DE PÉKIN.

GRANDS MANDARINS ET GENS DU PEUPLE. SOLDATS CHINOIS ET SOLDATS TARTARES.

_L'action se passe de nos jours en Chine._

ACTE PREMIER

PREMIER TABLEAU

Les jardins du Palais de Nang-King. A gauche, le pavillon

des filles d'honneur, précédé d'une véranda enguirlandée.

Entre les arbres et les buissons fleuris, on aperçoit

des toitures de faïence jaune, aux angles retroussés et

hérissés de monstres. Grands cèdres contournés. Étangs,

ruisseaux, ponts courbes en marbre et en laque rouge.

Préparatifs de fête. Au fond, des serviteurs plantent des

bannières, des lances, des insignes de toutes formes. Plus

près, d'autres nettoient le jardin, balaient la pluie de

fleurs tombée des arbres. Soleil levant.

SCÈNE PREMIÈRE

LE ROC, PETIT-SAPIN, LE FORT, LE COURBÉ, JARDINIERS.

_On entend dans le lointain une cloche et un tambour._

LE ROC, _qui s'arrête de travailler et prête l'oreille._

Entendez-vous la grosse cloche de bronze et le grand

tambour?... Encore un prince qui passe sous le portail

d'honneur, un de plus qui fait son entrée dans notre palais

de Nang-King.

PETIT-SAPIN

J'entends, oui.... Mais j'aimerais mieux voir....

LE FORT

Les beaux spectacles ne sont pas faits pour nous.

LE ROC

Les cérémonies n'ont pas besoin de nos regards.

PETIT-SAPIN

Oui, oui, on sait: notre fonction est de travailler à

l'écart, de préparer patiemment la beauté de la fête qui ne

sera pas pour nos yeux.

LE FORT

Vas-tu te plaindre?... Chaque être doit accepter la place

qui lui échoit dans la vie.

LE ROC

La loi est pour tous. Il y a des animaux fiers et superbes,

des oiseaux qui ont un magnifique plumage. Et il y a aussi

des rats et d'affreux insectes qui répugnent.

LE FORT

Il se trouve des rois parmi les arbres et des princesses

parmi les fleurs.

LE ROC

Et beaucoup de pauvres plantes n'ont ni beauté ni parfum.

PETIT-SAPIN

La pluie les arrose tout de même et le soleil les réchauffe.

LE COURBÉ

Il arrive aussi que le hasard favorise le plus humble....

Tenez, moi, sans avoir mérité pour cela aucun reproche,

j'ai vu ce qu'il m'était interdit de voir.

LE FORT

Toi! Tu as vu?

PETIT-SAPIN

Quoi? quoi? Oh! raconte-nous.

LE COURBÉ

Eh bien ... c'était hier, après le coucher du soleil, les

autres travailleurs venaient tous de partir; moi, qui

n'avais pas fini, j'étais resté à polir un des grands

lions de marbre, vous savez, au portail d'honneur. Je

travaillais sans me méfier, quand tout à coup voilà que

le tambour bat, que la cloche tinte, que les veilleurs

descendent de la tour du guet pour ouvrir la grande

porte. Des gardes accourent, et des chefs, et des

ministres. J'entends dire que celui qui arrive est le plus

important de tous les invités, le vice-roi des provinces

du Sud. Comment m'échapper au milieu de tous ces beaux

personnages?... Impossible!... Je me cache derrière une des

grosses pattes, je me fais tout petit, personne ne prend

garde à moi ... et j'ai vu, j'ai vu, à travers le globe

ajouré, vous savez, que le lion tient sous sa griffe....

PETIT-SAPIN

Toi! tu as vu entrer le vice-roi avec son cortège?...

LE COURBÉ

Oui, moi!... Oh! tant de costumes de soie et d'or! tant

de chevaux qui étaient tout brillants de pierreries! tant

de bannières! Et des visages terribles, et des regards

effrayants d'orgueil!.... Mais quand il parut, lui, oh!

comme j'ai compris que tout le reste ne comptait plus....

Pâle, l'air très las, sur un cheval maintenu par deux

valets.... Un costume simple, mais qui avait l'air plus

riche que ceux des autres.... Il était tellement imposant

que mon cœur ne pouvait plus battre dans ma poitrine et il

me sembla que si seulement il tournait vers moi ses yeux,

qui ne regardaient rien, du coup je tomberais mort.

PETIT-SAPIN

Eh bien! vrai! Si rien que pour un vice-roi c'est à ce

point-là, que serait-ce donc, hein! si on était regardé par

l'empereur même?

LE COURBÉ

Non, je vous assure, celui qui ne l'a pas vu, ne peut

pas....

PETIT-SAPIN

Chut! chut! Un officier du palais.

SCÈNE II

LES MÊMES, PORTE-FLÈCHE, OFFICIER DU PALAIS.

PORTE-FLÈCHE

Alors, c'est cela, votre travail! En vains bavardages, vous

dissipez les précieuses minutes qui nous restent.

LE COURBÉ

Le travail s'achève, seigneur.

PORTE-FLÈCHE

Il s'achève? Et moi je vois le sol encore tout jonché de

pétales et de fleurs mortes.... Ici, surtout, à l'entour du

pavillon des filles d'honneur (_à part_), là où s'épanouit

la fleur vivante que j'aime.

LE COURBÉ

A peine a-t-on fait la place nette que le vent malicieux

secoue les branches, et c'est à recommencer.

PORTE-FLÈCHE

Enlevez au moins là, sur la mousse..., on dirait des

taches, toutes ces fleurs fanées....

SCÈNE III

LES MÊMES, LOTUS-D'OR, CINNAMOME, LA PERLE,

TRANQUILLE-ÉLÉGANCE, FILLES D'HONNEUR.

_Elles paraissent, furtivement, sous la véranda du

pavillon. Lotus-d'Or s'avance lentement et s'accoude à la

balustrade. Porte-Flèche la contemple avec émotion._

CINNAMOME, _à demi-voix_

J'ai cru reconnaître la voix du seigneur Porte-Flèche....

TRANQUILLE-ÉLÉGANCE

Lotus-d'Or l'a reconnue avant toi.

LA PERLE

Toujours ce jeune homme rôde par ici.

TRANQUILLE-ÉLÉGANCE

On sait pourquoi.

CINNAMOME

Voyez, il salue notre compagne comme on salue une reine.

TRANQUILLE-ÉLÉGANCE

N'est-elle pas la reine de son cœur?

PORTE-FLÈCHE

La brise du printemps m'effleure et me grise du parfum des

lotus.

TRANQUILLE-ÉLÉGANCE

L'allusion est transparente....

CINNAMOME

On sait que «brise du printemps» signifie amour....

LA PERLE

Et elle s'appelle: Lotus-d'Or!...

LOTUS-D'OR, _à Porte-Flèche._

Seigneur! j'ai entendu que vous commandiez d'enlever ces

fleurs.... Me suis-je trompée?...

PORTE-FLÈCHE

J'ai osé élever la voix pour donner cet ordre ... peut-être

vous ai-je déplu?

LOTUS-D'OR

Oh! non!... mais je veux vous demander grâce pour ces

mortes charmantes: laissez-les quelque temps encore former

un tapis au pied de notre pavillon. Arrachées de leurs

tiges elles sont belles cependant, et embaument.

PORTE-FLÈCHE

Quelle gloire pour moi de vous obéir! J'envie ces fleurs

qui seront foulées par vos petits pieds.

_Il fait signe aux jardiniers de

s'éloigner._

TRANQUILLE-ÉLÉGANCE, _tirant Lotus-d'Or par la manche._

Assez! Lotus-d'Or! Ce n'est pas convenable d'écouter de

tels propos.

PORTE-FLÈCHE

N'avez-vous plus rien à me dire?

TRANQUILLE-ÉLÉGANCE

Allons! viens! Rentrons!

LOTUS-D'OR, _à Tranquille-Élégance._

Non, attends un peu.... (_A Porte-Flèche._) Seigneur,

vous le savez, les nouvelles sont lentes à parvenir dans

le quartier des femmes ... et ma curiosité est bien

impatiente, en ce jour solennel entre tous, où notre

impératrice va restaurer le trône de la lumineuse dynastie

des Ming et prendre la régence de l'Empire. A quelle heure

exactement commence la fête?... Savez-vous l'ordre des

cérémonies?

PORTE-FLÈCHE

Quelle joie pour moi de pouvoir vous répondre. Les crieurs

du Ministère des Rites ont proclamé hier au soir l'ordre de

la solennité. J'ai noté ce que j'entendais.

_Il tire de sa manche un petit

rouleau de soie._

Je compte en écrire plus tard quelques poèmes. C'est une

date si unique dans les annales de la Chine!...

LOTUS-D'OR

Oh! lisez-nous, seigneur!

_Les jeunes filles, curieuses, se

rapprochent._

PORTE-FLÈCHE, _lisant._

«En cette journée magnifique, où notre Impératrice,

quittant le deuil de son illustre époux, va prendre le

pouvoir au nom de son fils, en dépit de l'usurpateur qui,

depuis trois cents ans, tient la Chine sous le joug:

»Ordre à tous les hauts fonctionnaires du palais, aux

maîtres des cérémonies, aux grands secrétaires d'État,

aux ministres, aux guerriers, aux princes, aux gardiens

du Sceau Impérial, de se tenir prêts avant la dernière

veille de la nuit et de réunir les objets précieux dont ils

ont la garde, afin de les disposer selon les rites, sur

les six tables d'or, dans le Palais de la Grande Pureté.

L'intendant de la musique placera les orchestres et les

chanteurs sur les galeries et dans la salle du trône.

Dès que la dernière veille aura sonné, l'astrologue ira

avertir l'Impératrice que c'est l'heure choisie où elle

doit monter au temple de ses ancêtres pour faire aux Mânes

augustes les offrandes prescrites. Sa Majesté ne sera

accompagnée que des princesses et des filles d'honneur.»

TRANQUILLE-ÉLÉGANCE

Nous!... Alors, rentrons, il faut nous préparer bientôt.

LOTUS-D'OR

On nous préviendra quand il sera temps.

PORTE-FLÈCHE, _continuant de lire._

«Du temple des ancêtres au palais de la Grande Pureté, tous

les fonctionnaires, officiers, gardes, secrétaires, feront

la haie sur le passage de l'Impératrice, qui sera portée

dans un palanquin orné de dragons et de phénix, jusqu'au

pied de l'escalier conduisant à la salle du trône, où aura

lieu, la grande cérémonie de l'investiture.»

LOTUS-D'OR

Est-ce que les femmes y assisteront?

PORTE-FLÈCHE

Oui; les princesses et les filles d'honneur forment le

cortège de l'Impératrice et se groupent autour d'Elle.

LOTUS-D'OR

Ah! je n'étais pas bien sûre.... C'est cela surtout que je

voulais savoir....

PORTE-FLÈCHE

Le jeune empereur sera auprès de sa courageuse mère qui va

régner en son nom.... Régner, vous savez comment! Régner

dans le mystère, dans l'angoisse, à travers d'inextricables

obstacles....

LOTUS-D'OR

Tant de cœurs battent pour elle, tant de bras voudraient la

défendre....

TRANQUILLE-ÉLÉGANCE

Tous les invités sont-ils arrivés au palais?...

PORTE-FLÈCHE

Je le crois.... On a logé le plus puissant d'entre eux, le

vice-roi du Sud, pas bien loin d'ici, dans le pavillon des

Sources Claires. Si les buissons n'étaient pas si touffus,

de votre demeure on verrait l'angle de son toit.

CINNAMOME, _à demi-voix._

J'aimerais apercevoir le prince!...

LOTUS-D'OR

Une question encore, seigneur: un danger prochain ne nous

menace-t-il pas? Des rumeurs viennent sourdement jusqu'à

nous.... Nos provinces reconquises sont-elles sûrement

gardées?...

PORTE-FLÈCHE

Hélas! même pendant les heures de joie l'inquiétude nous

mord; hélas! quand l'arôme délicieux d'une fleur nous

caresse, il nous faut redouter l'orage qui toujours gronde

à l'horizon!... La gazelle avait un peu de répit parce

que le tigre était blessé. S'il guérit, il se rejettera

aussitôt à la poursuite de sa proie.

LOTUS-D'OR

Quel est le sens de cette image?

PORTE-FLÈCHE

C'est que l'empereur tartare, celui qui règne à Pékin,

et nous considère, nous Chinois dépossédés, comme des

rebelles, vient d'être vaincu dans une guerre que lui

ont faite les barbares formidables de l'Occident; à

grand'peine il a obtenu la paix et n'est pas tout à fait

remis de sa défaite.

LOTUS-D'OR

Ah! oui, le bruit de cette guerre nous était venu; mais

quelle en fut donc la cause?

TRANQUILLE-ÉLÉGANCE

Comme la politique l'intéresse....

LA PERLE

Quand c'est ce jeune homme qui renseigne....

PORTE-FLÈCHE

La cause en est singulière: un prince, parent de

l'usurpateur tartare, a eu la folle idée de réunir une

troupe de bandits, sous prétexte de la jeter contre les

sujets chrétiens en exécration dans le nord de la Chine.

Mais, la horde déchaînée, on n'a pu la retenir; elle s'est

ruée aussi contre les barbares étrangers, dont la présence

était depuis longtemps tolérée autour des palais. Alors les

armées des nations d'Occident sont venues saccager Pékin,

d'où l'empereur tartare, avec toute sa cour, s'était enfui.

LOTUS-D'OR

Sans doute, il est malheureux pour nous que l'usurpateur

ait obtenu la paix....

PORTE-FLÈCHE

Qui sait? La Chine serait tombée peut-être sous une

domination plus funeste encore....

TRANQUILLE-ÉLÉGANCE

La leçon n'est pas finie?...

LOTUS-D'OR, _se retirant._

Il est temps, seigneur, de nous parer pour la fête.

PORTE-FLÈCHE

C'est vous qui embellirez la parure.

LOTUS-D'OR

Ne vous moquez pas.... Au revoir, seigneur.

PORTE-FLÈCHE, _qui voit venir quelqu'un vers la droite._

Oh! rentrez vite!... Votre illustre voisin, le vice-roi du

Sud, se promène dans les jardins et vient de ce côté-ci.

TRANQUILLE-ÉLÉGANCE, _baissant un store de bambou._

Si nous pouvions l'apercevoir à travers les stores!...

PORTE-FLÈCHE

Adieu! Je dois céder la place à un aussi noble promeneur.

_Les jeunes filles rentrent,

Porte-Flèche sort rapidement._

SCÈNE IV

L'EMPEREUR TARTARE, _déguisé en vice-roi du Sud_,

PUITS-DES-BOIS, _son ministre._

PUITS-DES-BOIS

Je ne vois personne.... Votre Majesté peut s'avancer.

L'EMPEREUR

«Votre Majesté».... Tu veux donc me perdre?

PUITS-DES-BOIS

Oh! Sire!

L'EMPEREUR

Encore!

PUITS-DES-BOIS

Quand nous sommes seuls, je ne peux m'empêcher....

L'EMPEREUR

Il le faut.... Derrière ces stores, très probablement, des

espions nous surveillent.

PUITS-DES-BOIS

Des curieuses plutôt: c'est le pavillon des filles

d'honneur.

L'EMPEREUR

Le pavillon des filles d'honneur!... Alors, il y a aussi

des filles d'honneur! Non, vraiment, je crois rêver! Je

savais pourtant ce que je venais chercher ici. Qu'en trois

siècles de règne, les empereurs de ma dynastie n'ont jamais

dompté la sourde révolte des vaincus, je le savais! Que

dans les provinces du Sud les rebelles n'ont jamais courbé

la tête, oui, je le savais. Que Nang-King est leur centre

et qu'ici même un descendant des Ming a régné pendant

plus de dix-sept ans avant d'être anéanti par nos armées,

je n'ignorais rien de tout cela.... Mais je croyais que

ce simulacre d'empire était plus mystérieux, plus dans

l'ombre.... Et voici que je trouve un palais aussi beau

que le mien, des gardes, des fonctionnaires, des ministres,

un cérémonial réglé comme dans ma propre cour.... Notre

empire est trop grand, vois-tu pour être gouverné par

une seule tête.... J'ai voulu voir par mes yeux. J'étais

préparé à toutes les surprises et, cependant, ceci me

dépasse!

_Il s'assied sur un banc, au pied

d'un arbre en fleur._

PUITS-DES-BOIS

Ce qui est plus surprenant encore, c'est que vous soyez

ici, vous, à l'insu de tous; ici, chez vos implacables

ennemis, et vêtu à la mode d'il y a trois cents ans!...

L'EMPEREUR

Il est heureux que ce vice-roi du Sud, dont j'ai pris la

place, soit de ma taille.... Que peut-il penser de cette

aventure, dans le navire où on me le garde prisonnier? Que

se figure-t-il, hein?...

PUITS-DES-BOIS

Tout, plutôt que la vérité.

L'EMPEREUR

S'il s'échappait pourtant, serais-je assez perdu?

PUITS-DES-BOIS

Mon cœur est comme pris dans un étau.... Ne l'êtes-vous

pas, de toutes façons, perdu?...

L'EMPEREUR

Tais-toi. Après tout, qu'est-ce que j'ai donc à risquer,

moi? Ma vie? A l'ombre de ce trône, dont on m'écarte,

n'est-elle pas une interminable agonie? Ah! de quel poids

m'écrasent les heures lentes qui tombent!... Qui dira

l'horreur de cette stagnation molle, de cette solitude

oisive? Oh! la rage qui dévaste l'âme, quand on est le

Maître, et que l'on n'a aucun pouvoir!... Si je trouve

ici la mort, je serai encore heureux mille fois d'être

venu! Toute ma triste existence antérieure ne vaut pas

ces quelques jours de fuite et de voyage, l'ivresse de

m'être échappé, d'avoir rompu, pour un temps, toute cette

trame grise et soyeuse qui m'emprisonnait. Oh! agir! Agir

au soleil, agir comme un homme, entreprendre une action

téméraire qui, si je meurs, au moins, restera pour honorer

ma mémoire!

PUITS-DES-BOIS

Vous êtes grand, vous êtes noble, vous êtes intrépide; mais

moi, qui ne suis rien, j'ai le droit de trembler!...

L'EMPEREUR

C'est toi, pourtant, qui as éveillé mon esprit, qui l'as

tiré de sa torpeur mortelle; c'est toi qui m'as insufflé

la volonté et la force. N'as-tu pas approuvé mon projet?

N'as-tu pas trouvé noble, et digne d'un sage, le rêve dont

je m'enivrais?

PUITS-DES-BOIS, _s'agenouillant auprès de l'Empereur._

J'ai crié d'enthousiasme, j'ai pleuré d'émotion, quand

j'ai compris votre sublime pensée.... Mais c'est un

rêve impossible et, vouloir le réaliser, est une folie,

généreuse autant que vaine! J'ai peur pour vous, Sire, mon

bien-aimé maître, j'ai peur!...

L'EMPEREUR

Peur de quoi?... Jusqu'à ce jour, tout ce que j'avais

imaginé ne s'est-il pas accompli comme par enchantement?

PUITS-DES-BOIS

Jusqu'à ce jour, oui, je ne dis pas non!

L'EMPEREUR

Ma sortie du palais, qui semblait si périlleuse:

aucun obstacle!... Toi, mon cher ministre, dans ton

palanquin officiel, moi à tes côtés sous le costume de

ton secrétaire! Je souriais, t'en souviens-tu? comme un

écolier qui prend la clef des champs; j'avais l'air trop

joyeux, cela te faisait peur.... Et lui, ton pauvre petit

secrétaire, ton élève, presque ton fils, consentant à

prendre ma place, dans mon lit aux soies funèbres, au

fond de ma chambre sépulcrale, grillée, murée, remurée,

où l'on étouffe à respirer des parfums trop suaves!... Si

j'en réchappe, que pourrai-je bien faire pour reconnaître

ce dévouement prodigieux: s'être substitué au martyr que

j'étais, être entré dans la momie d'un Empereur de Chine!

PUITS-DES-BOIS

Ce rôle, saura-t-il le tenir?

L'EMPEREUR

Ah! c'est un rôle aisé, que celui de souverain, dans ma

triste chambre close: dormir, lire ou méditer; se garder de

rien faire de plus.... J'ai employé l'arme dont on se sert

si souvent contre moi: on m'accuse d'être malade, quand je

ne le suis pas; cette fois je prétends l'être, qui osera ne

pas le croire?

PUITS-DES-BOIS

Et le médecin, qui soigne ce faux empereur, êtes-vous sûr

au moins de sa fidélité?

L'EMPEREUR

Mon médecin? quel intérêt aurait-il à trahir? Il croit à

quelque expédition galante et je lui ai promis une province

si mon absence n'est pas découverte. Il veille sur son

malade et interdit sévèrement à quiconque de l'approcher.

PUITS-DES-BOIS

C'est admirable!...

L'EMPEREUR

Même dans ma ville de Pékin, qui donc risquait de me

reconnaître, puisque aucun de mes sujets n'a jamais aperçu

mon visage.... Ah! cela rend la fuite aisée, d'être un

empereur invisible!... Et une fois sur le vaisseau, frété

par tes soins, te rappelles-tu, quelle ivresse de s'envoler

dans l'espace, légers comme les nuages de fumée que

déroulait notre course!...

PUITS-DES-BOIS

C'est vrai, l'enlèvement du vice-roi et de ses compagnons

était un point plus dangereux encore, mais nos matelots

s'en sont tirés comme à miracle! Les immortels sont avec

vous, Majesté!

L'EMPEREUR

Pauvre petit vice-roi! Et l'escorte qui venait à sa

rencontre, ne l'ayant jamais vu non plus, rien d'aussi

simple que d'être pris pour lui. Je te dis, Puits-des-Bois,

tout cela ne pouvait qu'être d'une facilité enfantine!

PUITS-DES-BOIS

Sire, vous auriez composé des romans d'aventure mieux

encore que l'illustre Lo-Kouan-Tson.

L'EMPEREUR

Que veux-tu! on ne m'a laissé que deux choses dans ma

solitude magnifique: l'amour et l'opium. L'opium exalte

l'imagination, et j'ai eu tout le loisir d'échafauder des

projets.

PUITS-DES-BOIS

Moi, je construis l'avenir dans des écrits, prophétiques

peut-être, mais je laisse aux générations prochaines le

soin d'accomplir l'œuvre. Tandis que vous, c'est votre

propre sang que vous offrez en sacrifice, pour fléchir la

haine invincible. Les immortels se pencheront vers vous,

comme vers leur égal; mais ceux-là mêmes que vous voulez

combler de vos bienfaits, vous serez déchiré par eux!

L'EMPEREUR

Qui sait! La haine souvent cède à l'amour....

PUITS-DES-BOIS

Pas celle-là, pas cette haine séculaire, que rien n'a pu

amollir et qui, pendant ces trois cents ans, n'a pas connu

même une faiblesse amoureuse: jamais un Tartare ne s'est

uni à une Chinoise, jamais un Chinois n'a aimé une femme

tartare et, voyez, depuis trois ans, que, par un décret,

vous avez autorisé les mariages entre les deux races,

personne n'a usé de la permission.

L'EMPEREUR

Si! Il y a eu un mariage....

PUITS-DES-BOIS

Un mariage! Un de vos courtisans pour vous plaire a épousé

la fille d'un de vos ministres, et rappelez-vous de combien

de faveurs vous avez dû payer un acte aussi méritoire.

L'EMPEREUR

Toi, pourtant, tu es Chinois et je veux croire que tu

m'aimes un peu.

PUITS-DES-BOIS

Pour moi seul, vous avez laissé rayonner la lumière de

votre âme, et j'ai d'ailleurs rejeté tous les préjugés qui

entravent la vie: je vous aime et je vous admire.

L'EMPEREUR

Eh bien! c'est déjà ma récompense....

PUITS-DES-BOIS

On vient par là! Prenons garde....

SCÈNE V

_De légers palanquins, portés chacun par deux hommes,

s'arrêtent devant le pavillon. Deux intendants les

accompagnent et montent l'escalier._

PUITS-DES-BOIS

Des eunuques qui, sans doute, viennent chercher les filles

d'honneur.

L'EMPEREUR

Je croyais qu'il était interdit d'employer des eunuques,

hors de mon palais de Pékin.

PUITS-DES-BOIS

On se permet tout, dans le palais de Nang-King.

_Ils s'écartent un peu, tandis que

les jeunes filles descendent._

SCÈNE VI

LES MÊMES, LOTUS-D'OR, TRANQUILLE-ÉLÉGANCE, LA PERLE,

CINNAMOME, LES EUNUQUES.

TRANQUILLE-ÉLÉGANCE, _bas à Lotus-d'Or._

Ces seigneurs sont là encore.

LOTUS-D'OR

Ils ont grand air.

LA PERLE

Ils nous regardent à la dérobée.

CINNAMOME

Feignons de ne pas les voir.

L'EUNUQUE

L'Impératrice va sortir de son palais. Vous bavarderez

demain.

TRANQUILLE-ÉLÉGANCE

Si nous sommes en retard, c'est ta faute.

LA PERLE

Il fallait nous prévenir plus tôt.

L'EUNUQUE

Vite, vite; la dernière veille va sonner....

_Elles montent dans les palanquins,

qui s'éloignent à la file, précédés

et suivis d'un eunuque._

SCÈNE VII

L'EMPEREUR, PUITS-DES-BOIS.

PUITS-DES-BOIS

Elles sont gentilles.

L'EMPEREUR

Et si gracieusement vêtues! Cela me donne à regretter que

mes ancêtres conquérants aient imposé au peuple le costume

tartare. Ces vêtements chinois sont tellement plus jolis!

PUITS-DES-BOIS

Ils rendent la femme plus souple et plus fine.

L'EMPEREUR

Est-ce que dans la ville tous les habitants ont repris la

mode antique?

PUITS-DES-BOIS

Dans leurs maisons, c'est très probable; en public, dans

les rues, ils dissimulent encore.

L'EMPEREUR

Le vice-roi, que j'entretiens ici, ne doit rien ignorer de

tout cela; comment ne sommes-nous pas mieux avertis?

PUITS-DES-BOIS

Votre vice-roi, Sire, n'est pas un Tartare, mais un

Chinois, autant dire qu'il fait cause commune avec les

rebelles. Cependant à Pékin, en dehors de votre palais

d'éternel silence, on sait à peu près ce qui se passe.

Tandis que vous rêvez la paix définitive, on prépare la

guerre.

L'EMPEREUR

Hélas!...

_On entend sonner, alternativement,

la trompe, le claquebois et le

gong, frappant chaque fois cinq

coups. Bientôt les sonneurs passent,

lentement._

PUITS-DES-BOIS

La cinquième veille.

L'EMPEREUR

Faut-il rentrer?

PUITS-DES-BOIS

Pas encore. L'Impératrice va se rendre au temple de ses

ancêtres, cela nous donne du temps.

L'EMPEREUR

L'Impératrice!... Dans quelques instants je la verrai!

L'image que je m'en suis faite sera détruite par la figure

réelle.... Ah! elle ne se doute guère, cette femme, pour

qui je dois être l'épouvantail suprême, elle ne se doute

pas que, depuis des mois, elle emplit toutes mes pensées,

qu'elle seule hante mes veillées solitaires. Oh! si elle

savait que l'Empereur-fantôme, séquestré là-bas dans le

palais de Pékin, écrivait chaque nuit des poèmes en son

honneur....

PUITS-DES-BOIS

On la dit belle et charmante; mais ce sont, peut-être,

paroles de courtisans.

L'EMPEREUR

Si elle ne l'est pas, mon sacrifice n'en deviendra que plus

méritoire....

PUITS-DES-BOIS

Oh!... Venez là, c'est elle! Elle traverse les jardins et,

comme il n'y a personne, son palanquin est grand ouvert.

L'EMPEREUR

Ah! (_A travers les buissons en fleurs il regarde

ardemment. On entend la musique d'une marche._) Mais je

la reconnais, ami, cette femme!... belle et touchante,

majestueuse et fragile, fleur rare, fleur impériale....

Ami, que penses-tu de ce présage: elle est telle,

absolument, que je l'avais vue, reflétée dans le miroir des

songes....

PUITS-DES-BOIS

Les regards du dragon traversent l'espace.

L'EMPEREUR _regagne le banc, appuyé sur Puits-des-Bois, et

s'y laisse tomber, presque défaillant._

Vois comme l'émotion brise mes forces....

PUITS-DES-BOIS

Vous êtes comme la lyre sacrée dont les cordes frémissent

au moindre souffle.

SCÈNE VIII

LES MÊMES, LE PETIT EMPEREUR DE NANG-KING, _un enfant de

sept à huit ans, qui entre en jouant au volant avec ses

mains, ses pieds, ses coudes, en de très gracieux gestes.

Des femmes suivent. Deux serviteurs restent au fond._

PREMIÈRE FEMME, _qui veut reprendre le volant._

Sire, prenez garde de trop vous échauffer.

L'ENFANT

Non, non, donne! Je veux jouer encore!

DEUXIÈME FEMME, _s'approchant respectueusement de

l'Empereur tartare._

Seigneur, il n'est pas convenable de demeurer en la

présence de Sa Majesté, notre jeune Empereur.

L'EMPEREUR

C'est lui!...

_Le volant du petit Empereur de

Nang-King vient tomber sur les genoux

du grand Empereur, qui le prend entre

ses doigts._

L'ENFANT, _à la deuxième femme._

Laisse-le assis là, je le veux. Tu vois bien qu'il est

malade! (_A l'Empereur._) Pourquoi es-tu si pâle? Tu t'es

fait mal?

L'EMPEREUR

Non.... Sire.... C'est une émotion qui m'a fait pâlir.

L'ENFANT

Laquelle?

L'EMPEREUR

Celle de vous voir, peut-être.

L'ENFANT

C'est pour rire.... Trouves-tu que je joue bien au volant?

L'EMPEREUR

Avec une grâce infinie.

L'ENFANT

Tout à l'heure, pendant la cérémonie, il va falloir se

tenir bien tranquille; alors je me remue beaucoup, pour

avoir de la patience après.... Tu comprends?

L'EMPEREUR, _lui tendant le volant._

Voulez-vous continuer le jeu?

L'ENFANT

Non, garde-le. Tu le donneras, de ma part, à ton fils.

L'EMPEREUR

Je n'ai pas de fils.

L'ENFANT

Oh! que c'est triste! Eh bien! garde-le tout de même, en

souvenir d'un enfant qui, lui, n'a plus de père....

L'EMPEREUR

Merci! (_Détachant un bijou de sa ceinture._) Prenez, en

échange, ce bijou, en mémoire d'un homme dont le plus grand

désir serait de vous avoir pour fils....

L'ENFANT

Oh! merci!...

PREMIÈRE FEMME

Venez, Sire, il est temps.

L'ENFANT

C'est un petit dragon, un dragon impérial, je le connais

mal.... Mais comment l'avais-tu sur toi? Tu n'as pas le

droit de le porter?... Sois tranquille, je ne dirai rien.

Au revoir!...

L'EMPEREUR

Au revoir!...

_L'enfant s'en va en courant, suivi

des femmes. L'Empereur remonte un

peu, pour le voir plus longtemps._

SCÈNE IX

L'EMPEREUR, PUITS-DES-BOIS.

PUITS-DES-BOIS

Vous voilà encore tout vibrant....

L'EMPEREUR

C'est un trouble plein de douceur.... Ne dirait-on pas que

le ciel m'approuve et veut me seconder? Cet enfant, qui

vient à moi, prend ma défense, s'inquiète de ma pâleur, qui

me donne son jouet!... Ah! qu'il m'est précieux, ce léger

cadeau!...

PUITS-DES-BOIS

Oui, je l'ai subie comme vous, l'émotion imprévue de cette

rencontre.... Mais laissez le calme descendre dans votre

âme. Vous avez besoin de tout votre sang-froid, pour ne pas

vous trahir, pendant cette cérémonie de l'investiture, où,

cette fois, vous ne jouez pas le premier rôle. Songez aux

trois agenouillements, aux neuf prosternations; vous n'êtes

guère accoutumé à vous y soumettre.

L'EMPEREUR

Mais j'en connais les nuances mieux que personne, moi qui

suis condamné à voir toujours l'homme prosterné à mes

pieds, et battant le sol du front....

_Des officiers, des gardes, des

hérauts d'armes, commencent à

s'agiter, au fond de la scène, et à

se ranger en haie. On déploie les

bannières. Les chefs crient des

ordres._

PUITS-DES-BOIS

Rentrons! Il est temps, puisque vous voulez repasser

votre discours.... Surtout, Sire, n'y changez rien; je

crains tant que vous vous trahissiez par quelques paroles

imprudentes.

L'EMPEREUR

Je le trouve trop banal, ce discours ... depuis que je l'ai

vue, Elle!... J'en improviserai un autre....

PUITS-DES-BOIS

Oh! non, je vous en supplie! Vous pourriez vous troubler,

rester court, ou plutôt vous laisser entraîner plus qu'il

ne serait raisonnable....

L'EMPEREUR

Tu me prépareras une pipe d'opium, alors tout sera clair et

facile pour mon esprit.

PUITS-DES-BOIS

Oh! vous aviez promis de renoncer à ce poison! Vous pavez

pourtant qu'il a été le grand destructeur de vos énergies

et de votre volonté! L'exaltation qu'il vous communique,

vous savez bien de quel accablement il faut la payer après!

L'EMPEREUR

Viens, viens! Une bouffée seulement. Je te jure que ce sera

la dernière.

_Ils s'éloignent. Des appels de

trompettes, des cris de commandement,

tandis que le rideau se ferme._

DEUXIÈME TABLEAU

La salle du trône, au palais de Nang-King, vue de biais.

L'Impératrice et le trône, sur lequel elle est assise, se

présentent de profil. Le petit Empereur est assis près

d'elle. Le trône est surélevé de plusieurs marches; les

filles d'honneur sont derrière l'Impératrice, tenant au

bout de hampes les grands écrans de plumes. Les gardes

du corps sont rangés sur les marches du trône et portent

des encensoirs où fume de l'encens du Thibet. Tous les

mandarins, tous les dignitaires et officiers sont rangés

en ordre et debout. Au fond de la scène, à travers une

colonnade, on aperçoit, sur des galeries extérieures,

des instruments de musique, des musiciens et des

choristes; on aperçoit aussi le palanquin à dragons d'or

de l'Impératrice. Au dehors, des foules que l'on doit

deviner et vaguement apercevoir. En face du trône, sur une

estrade, des danseurs, costumés en guerriers et armés, se

tiennent immobiles. Toute l'assistance est debout, sauf

l'Impératrice et le petit Empereur son fils.

SCÈNE PREMIÈRE

LA FOULE, L'EMPEREUR TARTARE _et_ PUITS-DES-BOIS, _déguisés

toujours, mais en grand costume_. PRINCE-FIDÈLE.

LA FOULE, _cri chanté._

Dix mille années! Dix mille années!

Qu'il vive heureux notre roi!

Qu'il vive heureux et longtemps!

Dix mille années! Dix mille années!

_La musique continue au fond de la

scène._

L'EMPEREUR TARTARE, _sur le devant de la scène, bas à

Puits-des-Bois._

Ce vieux palais est infiniment plus joli que le mien, d'un

art plus exquis et plus pur.

PUITS-DES-BOIS, _bas aussi._

Notre art chinois, Sire, dans toute sa pureté ancienne.

L'EMPEREUR, _souriant._

Vous êtes restés nos maîtres en toutes choses; auprès de

vous, nous ne sommes toujours que des barbares, nous les

conquérants et les envahisseurs.... Que ce soit l'unique

gloire de mon règne, de restaurer la noble tradition

chinoise, en fusionnant nos deux peuples pour jamais....

PUITS-DES-BOIS

Ne parlons pas trop, ô mon bien-aimé maître; on nous

observe.... Et puis n'oubliez pas qu'il va falloir vous

prosterner....

L'EMPEREUR

Devant Elle! Oh! cela me sera bien facile.

PUITS-DES-BOIS

Et votre discours, de grâce, faites-le tout à l'heure

correct et banal.... Le charme, qu'Elle semble exercer sur

vous, déjà m'épouvante....

CHŒUR, _chanté au fond de la scène._

Du haut du ciel tournez les yeux[1],

Vers ce palais, ô mes aïeux!

Moi, votre fils, élu des dieux,

Je monte au trône glorieux.

_Les danseurs exécutent trois

évolutions de la danse rituelle dite:

danse de la plume et de la flûte._

CHŒUR, _chanté au fond de la scène._

Que votre esprit, votre valeur

Et vos vertus guident mon cœur!

Je triompherai du malheur

Et des méchants serai vainqueur.

_Les danseurs évoluent encore trois

fois._

CHŒUR, _chanté au fond de la scène._

Sur l'étendard, dans le ciel pur,

Le dragon d'or baigne en l'azur,

Sous son abri, puissant et sûr,

Je ferai grand le temps futur!

_Les danseurs exécutent les trois

dernières évolutions._

_Musique._

_Le maître des cérémonies s'approche du garde des Sceaux,

le salue et du geste l'invite à le suivre. Il le conduit

à une table d'or placée au fond. Le garde des Sceaux,

après avoir ployé le genou, prend sur cette table, posé

dans un plateau, le grand sceau de l'Empire. Le maître

des cérémonies le conduit jusqu'au pied du trône, puis

se retire. Le garde des Sceaux ploie un genou et offre

le sceau à Prince-Fidèle. Quand Prince-Fidèle l'a pris,

le garde des Sceaux s'agenouille devant le trône, fait

trois prosternements, se relève et se retire à reculons.

Prince-Fidèle ploie un genou et élève à deux mains vers

l'Impératrice le grand sceau d'or, puis il se relève._

_La musique cesse._

PRINCE-FIDÈLE, _à l'Impératrice._

Au nom de tous les princes ici assemblés, au nom du peuple

fidèle et de l'armée prête à mourir pour la Dynastie

Lumineuse, je présente à Votre Majesté le trésor sacré

entre tous, le dépôt sans prix que vos ancêtres se sont

transmis de génération en génération, le symbole de la

Toute-Puissance, le grand Sceau de l'État. En vous le

remettant, nous vous reconnaissons comme souveraine de

l'Empire, pendant la minorité de votre fils bien-aimé.

Acceptez le mandat du ciel avec recueillement et piété....

_Deux filles d'honneur descendent les

marches du trône, viennent prendre

le plateau et vont le déposer sur

une autre table toute proche de

l'Impératrice._

PRINCE-FIDÈLE

O fille du Ciel, que nous jurons de fidèlement servir!

Pour achever l'œuvre de vos ancêtres déifiés, n'oubliez

jamais les dix préceptes, qui sont la règle de conduite des

souverains. Tels qu'ils furent gravés, ici, dans le jade

précieux, mon devoir est de vous les relire en ce jour et

devant tous.

_Lisant sur un bloc de jade qu'on lui

présente._

Craindre le ciel.

Aimer le peuple.

Élever l'esprit.

Cultiver les sciences.

Honorer le mérite.

Écouter les conseils.

Diminuer les impôts.

Adoucir les lois.

Épargner le trésor

Fuir l'entraînement des sens.

En obéissant à ces commandements, on est assuré de suivre

la voie droite; mais il faut s'y avancer sans distraction

ni défaillance. O notre souveraine, soyez attentive et

anxieuse, comme si, à toutes les heures de votre vie, vous

portiez une coupe trop emplie d'eau, dont pas une goutte ne

doit se perdre. Faites ainsi, alors votre œuvre sera juste

et votre dynastie ne finira jamais....

TOUS

Dix mille années! Dix mille années!

_L'orchestre joue. Prince-Fidèle

s'agenouille, fait trois

prosternements, se relève, puis

retourne à sa place. La musique

cesse, un grand silence s'établit,

l'Impératrice se lève._

SCÈNE II

L'IMPÉRATRICE, LA FOULE.

L'IMPÉRATRICE

Éclaire-moi, ô divine Raison! Esprits de mes ancêtres,

descendez en mon esprit, soutenez ma faiblesse, fortifiez

mon cœur!...

Ce sceptre, trop lourd encore pour les mains frêles de mon

bien-aimé fils, mes mains de femme auront-elles la force

de le porter assez haut?... Du moins elles ne trembleront

pas; elles le tiendront d'une étreinte constante, que la

mort seule pourra desserrer. Et vous m'aiderez, tous, mes

fidèles, vous m'aiderez de vos conseils, de vos sagesses et

de vos courages.

Le nom indiqué par le Livre des Siècles pour le règne du

dernier descendant de la Dynastie Lumineuse est: la Grande

Concorde définitive. Mais qu'elle semble encore lointaine,

hélas! cette concorde, annoncée depuis les vieux temps

de notre histoire, et que nos cœurs meurtris appellent

de tous leurs vœux! Au lieu de ce rêve de l'avenir, nous

avons le présent terrible, l'incertitude, l'instabilité, la

guerre! Et cet Empire dont vous me proclamez souveraine,

il faudra, chaque jour, en refaire la conquête; lambeau par

lambeau, l'arracher au ravisseur....

Oh! que de sang, depuis trois siècles! C'est un flot

empourpré de sang, qui soutient le navire chargé de nos

nobles espoirs!... Il est ballotté, il fuit devant la

tempête, ce navire aux flancs rougis, mais il ne peut

pas faire naufrage, car il porte la justice et le droit;

un jour, il jettera l'ancre dans le port pacifique, la

Dynastie Lumineuse sera rétablie à jamais,--et tous nos

morts, dont les débris jonchent la terre, dont les âmes

emplissent au-dessus de nous les nuages, nos innombrables

morts auront ainsi leur vengeance magnifique et recevront

le prix de leur martyre.

Comme vous tous qui êtes ici, je voue ma vie à cette cause

sacrée; mais il ne suffit pas de mourir sans regret, il

faut combattre à outrance, nous défendre jusqu'au dernier

souffle, afin que notre mort soit féconde.

Pour reconquérir notre patrie, pour briser le joug qui

la déshonore, faisons notre cœur intrépide, notre âme

implacable. Ni pitié, ni merci pour le Tartare; que jamais

ne s'apaise notre héroïque colère, notre sainte haine!...

Envers tous les autres vivants, nous connaissons nos

devoirs: bienveillance, compassion, charité. Quels que

soient les hommes, d'où qu'ils viennent, du Midi, du

Nord, de l'Occident avide, à tous ceux qui se diront

amis, tendons des mains fraternelles, selon l'immémoriale

tradition que, seuls, nos envahisseurs ont violée!

Je jure, devant vous, ô Mânes de mes ancêtres, et devant

vous, ô mes sujets bien-aimés, je jure de veiller

sévèrement sur moi-même, de m'appliquer à ne manquer à

aucun de mes devoirs, d'être attentive et anxieuse comme

si je portais entre mes mains une coupe trop remplie, dont

l'eau ne doit pas être renversée; je jure d'affronter

la tête haute les menaces de l'avenir, de subir avec

résignation la destinée cruelle et de ne pas ciller des

paupières même devant le glaive levé sur moi!

_Elle se rassied sur le trône._

TOUS

Dix mille années! Dix mille années!

_La musique reprend au fond de la

scène. Sur un signe du maître des

cérémonies, les mandarins quittent

leurs places et viennent se ranger en

plusieurs lignes au pied du trône._

DEUX HÉRAUTS

Agenouillez-vous!

D'AUTRES HÉRAUTS, _sur les portes, répétant le même ordre à

la foule qui est sur les terrasses et dans les cours_

Agenouillez-vous!

_Tous les mandarins s'agenouillent en

même temps._

LES HÉRAUTS

Prosternez-vous!

LES HÉRAUTS DES PORTES

Prosternez-vous!

_Tous les mandarins se prosternent

par trois fois en approchant leur

front du sol trois fois par chaque

prosternement._

LES HÉRAUTS

Relevez-vous!

LES HÉRAUTS DES PORTES

Relevez-vous!

_Tous les mandarins se relèvent et

regagnent leur places._

UN HÉRAUT

Que le vice-roi du Sud, au nom de tous, réponde à Sa

Majesté.

_Le maître des cérémonies s'approche

de l'Empereur tartare et le guide

vers le trône. Le petit Empereur

de Nang-King échange des signes

avec l'Empereur tartare; il lui

montre le dragon d'or, suspendu

à son cou, tandis que l'Empereur

tartare lui fait voir un coin du

volant, caché sur sa poitrine.

L'Impératrice, surprise, interroge

son fils du regard. L'enfant sourit

mystérieusement, et se presse contre

elle. L'Empereur tartare contemple

d'abord l'Impératrice, puis,

lentement se prosterne. Il se relève.

La musique cesse._

L'EMPEREUR

O divine Majesté! Moi, votre esclave, et en ce moment

l'un des premiers dignitaires de votre cour, pourquoi

donc suis-je si peu de chose? Pourquoi est-elle stérile,

ma volonté fervente de créer sous vos pas une route unie

et triomphale?... Oh! devant mon impuissance à dompter

le sort menaçant, quel tumulte de désirs et de colère

bouleverse mon âme!...

Et pourtant, voici que le céleste rayonnement de votre

présence m'illumine et m'inspire. Une lumière éclatante,

qui émane de Votre Majesté, semble traverser les nuages des

horizons, percer les ténèbres ... et je vous vois, là-bas,

dans la grande ville des Tsins!... je vous vois assise et

toute-puissante, sur le trône même de l'Empereur tartare;

l'immense empire, indivis et calmé, étendu sous vos pieds

comme un tapis de gloire!...

Non, la destinée ne pourra pas vous être cruelle; devant

votre personne sacrée, ses armes se briseront. Pour

certains êtres, à ce point supérieurs au niveau commun, les

lois du ciel et du monde ne semblent-elles pas toujours

fléchir?... Souvenez-vous de cette favorite, si belle, qui

jadis subjugua l'un des souverains vos aïeux: quand vint

le jour où, déchue de la faveur impériale, elle fut livrée

aux bourreaux, tranquille, elle les regarda, et dès qu'ils

brandirent leurs sabres, pour toute défense elle sourit.

Alors, ils jetèrent leurs armes à ses pieds, car aucun ne

se sentit le courage d'éteindre ce radieux sourire.

_Une rumeur d'étonnement contenu

parcourt la foule qui s'agite._

Ainsi vous désarmerez le destin, et vos plus redoutables

adversaires ploieront le genou devant vous....

_Ce disant, il s'agenouille._

L'IMPÉRATRICE, _après un instant de stupeur et de silence,

sans se lever du trône._

Merci, mon noble sujet. Vos paroles audacieuses nous ont

surprise, mais nous ont aussi charmée. Les tragiques

circonstances de notre investiture excusent d'ailleurs les

pensées ardentes, les discours exceptionnels; et votre

vision prophétique nous a émue ... très profondément....

Merci à vous, merci à tous!

_L'Empereur tartare se relève et

regagne sa place. Musique. Marche.

L'Impératrice descend lentement de

son trône, le cortège se forme à sa

suite et traverse la scène; Elle

atteint l'ouverture de la terrasse

où l'attend son palanquin à dragons

d'or. Tous les assistants, sans

quitter leurs places, s'agenouillent

et se prosternent._

CHŒUR, _chanté au fond de la scène._

Que le bonheur et la paix[2].

Ici règnent à jamais

O ciel, exauce nos souhaits!

Accorde-nous tes bienfaits:

La douce pluie, le vent frais.

Que jusqu'au séjour des dieux

S'élèvent nos chants pieux....

TOUS, _interrompant le chœur chanté._

Dix mille années! Dix mille années!

_Le grand tambour et la cloche

sonnent alternativement. Le rideau

tombe._

[1] Ces vers qui ont la longueur voulue pour être chantés

avec la musique traditionnelle, sont une traduction de

l'hymne chinois.

[2] Traduction de l'hymne chinois.

ACTE DEUXIÈME

Décor tout en blancheurs de marbre, au clair de lune. Au

milieu de la scène, très en recul et surélevé par des

terrasses de marbre blanc, le pavillon de l'Impératrice:

toits courbes, ornés de monstres et de clochettes. On monte

à ces terrasses par un «sentier impérial» qui occupe le

centre du décor et qui se compose d'un plan incliné en

marbre blanc sur lequel un immense dragon est sculpté en

bas-relief. On y monte aussi par deux escaliers de marbre

blanc, symétriques de chaque côté du sentier impérial; ces

escaliers sont bordés de bêtes en bronze et en jade, et

de grands brûle-parfums sur des socles de marbre blanc.

Kiosques latéraux et symétriques de chaque côté de la

scène; toits courbes, comme celui du pavillon, ornés de

clochettes et de monstres.

Au lever du rideau, la scène est vide; la brise fait tinter

les clochettes, suspendues aux angles des toits.

SCÈNE PREMIÈRE

La fille du ciel: Drame Chinois · 第 1 / 7 段