Léa d'Arsay.»

Ce carnet?... oui. J'avais eu l'idée d'écrire jour par jour, en

résumé, la suite de mes relations avec cette femme; j'ai eu tort de ne

pas persévérer; ce serait devenu intéressant; c'est déjà curieux, ce

mémento de trois semaines; les semaines précisément d'après la rentrée

de Léa à Paris; les trois premières semaines de notre liaison; en

effet cela commence le jeudi lendemain de son retour.

«_Jeudi 27 janvier_:--Quatre heures; je vais rue Stévens; Léa me

reçoit; toilette blanche; elle me parle de ses ennuis, le terme

non encore payé; j'offre lui apporter, à minuit, deux cents francs;

convenu.

»Minuit; elle revient du théâtre avec sa mère; me reçoit dans sa

chambre; d'abord peu aimable; je donne les deux cents francs; elle

ne me veut pas garder; indisposée; devient plus aimable; je reste un

quart d'heure...»

Véritablement, puisque j'avais commencé, je devais continuer; j'avais

d'ailleurs sujet de croire que ce nouveau, ce dernier don triompherait

de toutes difficultés; je ne pouvais guère agir autrement, ni perdre,

par un refus, l'effet de mes munificences premières.

«_Vendredi 28 janvier_:--J'envoie des lilas blancs.

»_Samedi 29 janvier_:--Je crois l'apercevoir, dans une voiture, rue

des Martyrs; j'arrive rue Stévens; Louise me dit qu'elle est allée

dîner en ville; je promets que je viendrai le lendemain à une heure.

»_Dimanche 30 janvier_:--Une heure, rue Stévens; Louise me dit qu'elle

est allée à la campagne pour plusieurs jours; sa mère l'y a forcée;

elle est tenue très durement; je me montre mécontent; j'annonce que

je quitte Paris une semaine; je m'informe de la rente que faisait

précédemment le consul; cinq cents francs par mois, plus la toilette

et les cadeaux.

»_31 janvier au 12 février_:--En Belgique.

»_5 février_:--J'écris.

»_9_:--Réponse.

»_10_:--Seconde lettre de moi.................»

J'ai les brouillons de mes deux lettres et sa réponse; voyons la

lettre d'elle. Voici ma première lettre.

«J'espérais ne pas m'en aller lundi sans avoir serré votre

main.............................»

Et cetera; ce n'est pas intéressant. Ah, sa réponse.

«J'ai été très touchée de vos tendres paroles, Je les crois

sincères!... Je vous ai semblé triste lors de votre dernière visite;

en effet je le suis. Vous avez dû remarquer en moi un certain trouble.

Je n'ai pas osé vous dire que je traverse en ce moment une crise des

plus pénibles qui ne me laisse de trêve ni jour ni nuit. J'ai des

obligations sérieuses à remplir et il me faudrait me sentir allégée

de ce côté pour me retrouver moi-même et être à vous. Je n'ai

malheureusement aucune indépendance personnelle et de lourdes charges

à soutenir; alors même que mon coeur m'entraînerait vers le vôtre,

je suis trop honnête femme pour vous dissimuler plus longtemps ma

situation, ne connaissant pas la vôtre et ne sachant quels seraient

les sacrifices que vous pourriez faire de suite pour me tirer de

l'impasse si écrasante dans laquelle je me trouve. Après cet exposé

voyez si vous pouvez être l'ami sur lequel je puisse absolument

compter; ou considérez cet aveu comme non avenu en m'oubliant à

toujours.

»Léa d'Arsay.»

Ma seconde lettre.

«10 février 1887.

«Ma chère amie,

»Je vous assure que je vous sais gré de votre franchise.....»

Je lui ai répondu que je pouvais l'aider, mais que j'étais un peu

effrayé de ces embarras énormes... Ces deux miennes premières lettres

étaient assez convenables et proprement écrites.

«18 février.

»Je regrette de ne pas me trouver chez moi..........»

C'est sa troisième lettre. Mais auparavant il y a les choses que j'ai

notées dans mon mémento.

«_10_:--Seconde lettre de moi.........................»

Oui; continuons.

«_Dimanche 13 février_:--Je vais rue Stévens; Louise me dit que Léa

est souffrante et couchée; histoire de la purgation refusée; à demain.

»_Lundi 14 février_:--Une heure et demie, rue Stévens; Léa me reçoit;

toilette bleu clair; je reste une heure; je l'interroge de ses

embarras; j'offre dix louis pour le soir, si elle veut que je les

lui apporte; elle accepte pour onze heures, sous la condition que je

partirai à une heure, à cause de sa mère.

»Le soir, onze heures; elle me reçoit dans la salle-à-manger; sa mère

a invité des amies sans l'avertir; elle ne peut me garder; elle me

supplie que je ne croie pas qu'il y est de sa faute, que je ne lui

en veuille pas; une autre fois, elle le jure; elle est plus gentille

qu'elle n'a encore été; je l'embrasse longuement; je la quitte après

dix minutes; je lui laisse les dix louis promis: rendez-vous au

mercredi.

»_Mercredi 16 février_:--Rue Stévens, deux heures; elle allait sortir;

elle me retient une demie heure; dans sa chambre; elle met son chapeau

et son manteau; projet d'aller le lendemain ou l'après-lendemain dîner

ensemble quelque part.

»_Jeudi 17_:--Une heure, rue Stévens; je reste une heure et demie;

je bois du café avec elle; le chanteur de la rue; nous dansons; ses

jupons se démettent; elle sort pour les remettre; coup de sonnette;

elle revient; elle me dit que c'est le charbonnier qui réclame de

l'argent; petite explication; je veux bien l'aider mais je pose la

condition; rendez-vous demain soir à neuf heures; elle me dit que si

elle ne peut être sûre de moi, rien à faire.

»_Vendredi 18_:--Neuf heures du soir; Louise est seule; Léa a dû

dîner en ville; elle reviendra très tard, lettre pour

moi........................................»

Voyons cette lettre.

«18 février.

»Je regrette de ne pas me trouver chez moi ce soir. La situation

dans laquelle je suis et que vous connaissez ne me laisse aucune

indépendance; si j'avais pu compter sur ce que vous m'aviez promis,

je serais restée; mais il me faut absolument sortir de ce mauvais pas

tout de suite. Dois-je compter oui ou non sur votre bon vouloir? Si,

comme je le pense, vous m'avez tenu parole, remettez à Louise ce que

vous m'auriez remis à moi-même et dimanche à une heure je vous en

remercierai.»

Cette incompréhensible fille me manque parce qu'elle croit que je

ne lui donnerai rien, et elle veut que je donne quelque chose à sa

femme-de-chambre. Rangeons bien à leur place ces lettres.

«_Vendredi 18_:--Neuf heures... Léa a dû dîner en ville... lettre pour

moi......................»

Celle-là.

«... je refuse tout argent; supplications de Louise, promesses; Louise

me prie que je pense au moins à elle; elle a sa fille en nourrice à

Auteuil et elle attend ses gages pour payer la pension en retard;

elle me conte que Léa est malheureuse. Je déclare nettement que Léa se

moque de moi, que je ne donnerai plus un sou avant qu'elle n'ait tenu

sa parole. Je pars en laissant vingt francs à Louise.»

Et là s'arrêtent mes procès-verbaux; quel dommage; je n'ai que le

commencement de l'histoire. Le lendemain, le samedi? le lendemain

samedi Léa s'est décidée à m'accorder ses faveurs; un après-midi, je

me rappelle, une belle journée de soleil; je lui ai donné les deux

cents francs dont elle avait besoin; ce faisait une somme assez ronde

pour un baiser; c'est le diable aussi, quand une fois on est pris dans

la chaîne, que couper court; et puis, recommencer avec une autre

femme la même série, éternellement; il fallait aboutir de celle-là; on

s'obstine; j'ai bien fait. Elle avait pris le soin de fermer à clé la

porte du salon; j'avais juste deux cent cinq francs; le soir je lui

ai envoyé des roses; j'ai été alors pour la première fois chez

Hanser-Harduin; ils ont une vendeuse bien jolie, à l'air exquisément

de se moquer du monde; j'irai bientôt acheter des fleurs; étonnante

fille, cette petite fleuriste.

«Cher ami,

»Il faut absolument que vous veniez.................»

Un rendez-vous.

«Je suis au regret de ne pouvoir me trouver chez moi

demain............. je dois passer une audition..... venez lundi à

quatre heures..... quelques instants ensemble.....»

Une autre.

«... Toujours par suite de la situation dans la quelle je suis, je

ne puis être libre comme je le voudrais..... j'ai mille

ennuis.............. il faut que je sorte de cette

impasse..............»

Sacredié; ma lettre de mise en demeure.

«28 février.»

C'est cela; ah, la terrible, terrible lettre.

«... Et vous, depuis deux mois.....»

Cette lettre a fait tout le mal; comment ai-je pu l'écrire; ma

conduite première, hélas, depuis un mois y concordait; pourquoi ai-je

écrit cette lettre?

«Ma chère amie,

»Je vous ai expliqué que si vous pouviez compter sur moi, c'était

seulement dans une mesure un peu restreinte. Si je disposais de

grandes ressources, je vous demanderais que vous acceptiez ce qui vous

est nécessaire pour votre train de maison. Pardonnez-moi d'ailleurs

que je sois surpris par vos expressions de--sacrifice pécuniaire

un peu sérieux. Ce que j'ai fait n'est guère au prix de ce que je

voudrais faire; mais le jugez-vous une plaisanterie? Et vous,

depuis deux mois, qu'avez-vous fait pour votre part? Vos promesses

m'annonçaient plus qu'une heure accordée un après-midi. Je ne pourrai

être chez vous après-demain qu'à cinq heures; veuillez me laisser un

mot si je puis revenir le soir. En ce cas, comptez sur moi. Au revoir,

et croyez.....»

«Mardi matin.

»Bien touchée de vos bonnes paroles! regrette que vous ne puissiez

venir demain à une heure; je vous attendrai jusqu'à deux heures. Vous

savez que j'ai des ménagements à conserver; eh bien j'ai à mon service

une personne que je ne puis garder. Il me faudrait cent cinquante

francs demain soir pour la congédier; et une fois débarrassée de la

sus-dite je serai plus libre de mes actions. C'est tout vous dire.

Tâchez à me faire parvenir cette modique somme demain et vous

apprécierez et jugerez par vous-même de l'urgence de cette exécution.

À demain donc vous ou mot me tirant d'embarras; et à vous de coeur.»

«Mardi deux heures.

»Ma chère amie,

»Je reçois votre mot en rentrant chez moi. Vous n'avez pas été bien

contente de ce que je vous ai écrit hier? Moi, j'avais la mort dans

l'âme à vous l'écrire. Mais convenez que vous m'avez traité très mal;

ne m'avez-vous pas vous-même forcé à me faire méchant? Je vous jure

que cela m'afflige au désespoir. J'avais rêvé que vous m'aimeriez

un peu; j'ai vu que le rêve était fou, et je me suis dit: tant pis,

faisons comme les autres... Tenez: oubliez, et pardonnez-moi. Je vais

venir dès ce soir; soyez bonne, ne me renvoyez pas; moi, de mon côté,

je vous apporterai ce dont vous avez besoin. Laissons ces vilains

ennuis; vous verrez que je vous adore.....»

Le soir, à neuf heures, elle n'était pas chez elle; elle avait eu

ma lettre; elle ne m'avait pas laissé de réponse. Elle pouvait tout

faire. La menacer, se fâcher, et lui demander pardon... Elle me tenait

dès lors. Ce n'est pas ainsi que je devais agir; vaines, impuissantes

violences, qui n'ont rien opéré qu'à jamais l'écarter de moi. Je ne

l'ai plus eue; jamais plus je ne l'ai eue; et je n'ai pas su être

son amant, pas su être son ami, je n'ai même pas su être celui qui

l'achète... Hélas, et elle aurait pu m'aimer; si les choses avaient

été autres, si mes actions avaient été autres, si j'avais su l'heure

précise et subtile à toucher son coeur, le temps et le lieu, la fugace

minute en un banal et très décisif soir et l'instant où son âme à

moi s'aurait pu donner, et si je m'étais fait aimer. Des préalables

possibilités s'est enfuie celle-là. Alors eût été l'amour, aussi

aisément alors l'amour que fatalement aujourdhui le fatal éloignement

des êtres. Hélas, coeur perdu, chair perdue, amour en sa moisson

dispersé; c'est fini de mes attentes; tout a péri... hélas... nous

n'irons plus aux bois.

«Mardi premier mars, onze heures du soir............»

C'est mon projet de discours; je m'étais promené très loin; et

ici, seul, j'avais voulu fixer ce que le lendemain, quand elle me

recevrait, je lui dirais.

«Mardi premier mars, onze heures du soir.

»Une fois dans sa chambre, entre mes bras la tenant, je lui

dirais:--Vous ne croyez pas que je vous aime?--Oh puisse l'action que

je vais faire retomber bienfaisamment sur sa pauvre âme.....»

Le soir où j'ai écrit cela est le soir où je m'étais rencontré, dans

le boulevard, à cette fille aux grands yeux vagues, qui marchait;

mollement, languissante, en son costume d'ouvrière besogneuse, sous

les arbres nus et le frais du soir clair de mars, marchant mollement;

je passais près elle; de ses yeux elle regarda, très faible et molle;

oh, si faiblement, sans un geste, d'un regard vague, et pudiquement;

chair de vierge et martyre incarnée en chair vile, quelque chose

angélique, hommes, salie de nous, et très triste, triste, triste,

angoissante d'une irrelevable chûte; je songeai l'autre, la très

belle que j'aimais; pauvre pauvre âme, âme si douloureuse... Oh soir!

j'étais plein de ces malaises; un soir de mars; il y avait ici un feu

de bois; dehors, un ciel froid, très sec et clair, nulle brise,

un ciel très profond, très lointain, un ciel appeleur des pensées;

c'était un très profond ciel aux lointains solliciteurs, très haut,

très chaste, rayonnant, très pieux; un air clair, une montée de toutes

choses vers le haut; ici, la chaleur douce du feu, la solitude, et des

hantements...

«..... Vous ne croyez pas que je vous aime?--Oh puisse l'action que je

vais faire retomber bienfaisamment sur sa pauvre âme.--Mon amie, j'ai

songé les choses qui sont entre nous; follement je vous désirais; que

ce soit mon excuse; je vous ai contrainte; j'implore votre pardon. Je

puis rester ici cette nuit, mon amie... Adieu, vous êtes bien aimée;

je vous rends votre corps, et je vous quitte, parce que je vous

aime.--Et je prendrai sa tête dans mes mains, je regarderai ses yeux,

et je baiserai ses lèvres, et je dirai:--Adieu.»

Oui, ces paroles, et non les mauvaises requérances. Et jamais

l'occasion, ces paroles, de les dire.

«Mon cher ami, j'ai absolument besoin de vous voir. Je vous attends ce

soir à dix heures. Bien vôtre. Léa.»

Qu'y a-t-il encore eu ce soir?... Le soir où elle a été malade?

certes; la nuit que j'ai passée à la soigner. Comme elle était

meurtrie, froissée, et affaissée, suffocante! je l'avais attendue

longtemps; elle est arrivée tout défaite, presque hors sens; elle

s'est couchée, et j'ai demeuré au près de son lit; nous lui mettions

des compresses sur le front; elle a renvoyé sa femme-de-chambre; je

l'ai soignée; j'ai ainsi passé la nuit, dans un fauteuil; elle, muette

et immobile, assoupie; moi, en un rêve de tristesses et de pitié...

Oh, quels odieux embrassements, quelles blessures d'attouchements,

quelles possessions tellement brûlantes avaient allumé cette très

morne fièvre?... Le matin elle s'est éveillée; j'ai ouvert ses

rideaux; c'était huit heures; elle m'a souri. Le plus beau temps de

mon amour, oui, le plus glorieux. L'après-midi, elle était remise; je

l'ai vue un quart d'heure; et le lendemain? c'est le lendemain qu'elle

était si mauvaisement gaie, à rire, à chanter, à crier.

«Léa d'Arsay se fait un plaisir d'aller à l'Opéra demain avec monsieur

Daniel Prince. Mille amitiés.»

Elle était jolie, ce soir d'Opéra, en sa toilette de satin rose, ses

souliers blancs; Chavainne n'a pas pu ne pas avouer qu'elle était

jolie; Chavainne qui jamais ne veut être d'accord. Et le soir de

l'Odéon; on jouait une tragédie; Andromaque; Léa voulait entendre je

ne sais plus quelle débutante; étrange caprice; nous avons dîné chez

Foyot; elle a demandé une sarcelle; moi j'ai été ridicule à ne pas

donner assez de pour-boire; mais Léa ne l'a pas aperçu; n'importe,

j'ai eu tort; de ce cabinet, par la fenêtre ouverte en face du

Luxembourg, on voyait passer des étudiants; elle avait sa toilette

de velours, son chapeau en jais avec la plume rouge, et sa dignité

imperturbable lorsqu'elle est en public. Tous ces soirs, je l'ai

reconduite chez elle, et, lui ayant dit adieu, je suis parti; c'était

très bien; elle a voulu, une fois ou deux, me laisser au sortir de

la voiture; mais j'ai toujours insisté pour monter dix minutes;

maintenant, l'habitude en est; et c'est tout charmant quand dans sa

chambre nous bavardons. La lettre de Louise, avec une couronne de

baronne.

«Monsieur,

»Monsieur Prince, vous m'avez dit que quand mademoiselle se trouverait

dans l'embarras je vous le dise; je viens vous dire que mademoiselle

est très ennuyée en ce moment; il nous manque cent quarante francs

pour les meubles; elle pleure tout le temps parce qu'on lui dit que si

ce n'est pas payé pour demain soir on viendrait tout enlever et elle

me dit que s'il faut en arriver là, elle ne sait pas ce qu'elle fera;

je lui avais parlé de vous; elle m'a dit que vous ne pouviez plus rien

faire pour elle; je lui avais promis d'aller vous dire dans quelle

position elle se trouve, mais comme je sais que je ne peux jamais

vous trouver, j'ai pris le parti de vous écrire sans rien dire à

mademoiselle; et si nous avons le bonheur que vous puissiez nous venir

en aide, je vous prie de ne pas le dire à mademoiselle qui me l'a

défendu pour ce que vous lui avez dit dimanche. Pardonnez-moi,

monsieur, et j'ose me dire votre toute dévouée--Louise.»

Carte de Léa.

«Remercie monsieur Prince de son charmant bouquet et le prie de bien

vouloir venir la voir demain lundi à une heure de l'après-midi.»

Autre; une lettre.

«Cher Daniel, j'ai encore recours à vous et vous prie de m'obliger

de la somme minime de quarante ou cinquante francs dont j'ai le plus

grand besoin pour demain. Vous seriez bien gentil de me les apporter

vous-même. Je vous remercie à l'avance et vous serre amicalement la

main.»

Autre; une carte.

«Léa d'Arsay fait mille excuses à son ami Daniel Prince; a reçu trop

tard sa lettre pour se rendre à sa bonne invitation et elle lui fixera

le jour où elle aura le plaisir de le voir, ce qui sera bientôt.»

Encore.

«Léa d'Arsay serait bien heureuse de dîner ce soir avec monsieur

Prince, l'attendra à sept heures.»

Oh, tout une lettre, celle d'il y a huit jours, la lettre des bijoux.

«Cher ami,

» Il faut absolument que vous me donniez deux cents francs pour sauver

mes bijoux, du moins les reconnaissances qui sont engagées dans un

bureau pour cette somme. Si vous êtes assez bon pour m'obliger de

cela, vous ferez grand plaisir à votre petite amie Léa qui serait

désolée de voir tous ces pauvres bijoux vendus. C'est après-demain

mardi qu'on les vend définitivement si la somme n'est remise au

bureau; je reçois l'avertissement à l'instant. Soyez bon et je serai

de plus en plus gentille pour mon seul vrai ami que j'aime bien. Marie

ira demain vers onze heures savoir votre décision.»

C'était ennuyeux; les bijoux n'étaient engagés que pour cent vingt

francs, et il y avait encore quinze jours de délai; je lui ai payé ses

cent vingt francs; depuis lors elle ne m'a rien demandé; voilà déjà

huit jours; oh, elle va avoir besoin de quelque chose; il ne faudrait

pourtant pas qu'elle me demandât trop; cela commence à être lourd,

tout cet argent.

«Cher ami, j'ai su en rentrant.........................»

C'est sa dernière lettre, avant-hier.

«..... j'ai su en rentrant que vous étiez venu pour me voir; mais je

n'ai pas eu le bonheur de me trouver là. Pour être plus sûr de me voir

venez demain dimanche à une heure ou une heure et demie; je serai chez

moi. À demain et bien à vous.

«Léa.»

En effet, j'ai été la voir hier à une heure; elle a été tout

gracieuse, tout souriante, câline même; et moi, qu'est-ce, diable,

qui m'a pris? un moment, entre mes bras je l'ai serrée trop, trop

passionnément; elle m'a regardé; je lui ai murmuré un «Léa» avec une

affectuosité exagérée; ne suis-je donc pas maître de me tenir comme

je veux me tenir? Léa a paru étonnée, pas fâchée, étonnée; un peu

moqueuse, peut-être; pourquoi aussi se fait-elle ainsi câline? c'est

sa faute; si tentatrice elle est; si tentatrice en les étoffes amples;

au contraire dans les robes c'est le noir qui lui sied mieux; sa robe

de satin noir unie et ajustée, où s'arrondit l'impassible poitrine...

Mais presque neuf heures et demie... il est temps de partir. Je

n'ai pas écrit ce que je projetais dire; bah; bien inutile; je me

souviendrai; j'ai d'ailleurs le papier d'il y a un mois. Debout; mon

chapeau; mon par-dessus; dans la poche du par-dessus sont mes gants.

Tout est en ordre? les lettres dans le tiroir. Avant que sortir, il

faudrait relire ce papier.

«Une fois dans sa chambre..... Vous ne croyez pas que je vous

aime?..... Follement je vous désirais; que ce soit mon excuse.....

Pardon..... Je puis rester ici cette nuit..... Je vous rends votre

corps..... Adieu.»

Adieu, adieu... partons. L'escalier sera éclairé du gaz; j'ouvre

la porte; j'éteins les bougies; voilà; ne heurtons à rien; la porte

refermée; descendons; mes gants; ils sont propres, oui, convenables.

Parbleu, je saurai me souvenir, je me souviendrai bien de ce que je

dois dire à Léa; rien de plus facile, de plus naturel. Elle comprendra

enfin pourquoi je renonce mes droits à l'avoir, et combien je l'aime,

et pourquoi je ne l'ai pas... Je puis rester cette nuit... mon amie,

je vous quitte... Elle comprendra; rien de plus naturel, de plus

facile.

(_à suivre_)

Les lauriers sont coupés · 第 6 / 16 题