--«Monsieur.»
On m'appelle; le concierge; il tient une lettre.
--«La femme-de-chambre qui est venue déjà plusieurs fois a apporté
cette lettre pour monsieur, il y a un quart d'heure. Elle a dit que
c'était pressé.»
Sans doute une lettre de Léa.
--«Donnez... Merci.»
Oui, une lettre de Léa; vite.
«Mon cher ami, n'allez pas ce soir me chercher au théâtre. Venez
directement à la maison vers dix heures. Je vous attendrai. Léa.»
Insupportable; toujours des changements; on ne sait jamais ce
qu'on fera; on s'arrange pour ceci, et c'est cela; la même comédie
éternellement; pourquoi ne veut-elle pas que je l'aille chercher au
théâtre? pour qu'on ne la voie pas avec moi? quelque nouveau venu sans
doute? Peut-être aussi qu'elle eût été en retard; peut-être a-t-elle
un motif. Le troisième étage ou seulement le second?... le bec de gaz;
c'est le second étage. Cette fille est désespérante; heureux encore
que j'aie été averti; envoyer sa femme-de-chambre à sept heures;
je pouvais ne plus rentrer; c'est absurde; si je n'avais pas eu son
billet et si elle m'avait vu au théâtre, elle m'aurait fait une scène
effroyable; non, elle va craindre ma présence et elle sortira par une
autre porte; il y a vingt-cinq portes à ces théâtres; et quelle figure
aurais-je jouée là-bas; elle savait, certes, qu'auparavant je
devais passer chez moi; enfin... Ma porte; ouvrons; l'obscurité; les
allumettes sont à leur place; je frotte... attention... la porte du
salon; j'entre; la cheminée; le bougeoir y est; j'allume la bougie; au
cendrier l'allumette; tout est à sa place; la table; pas de lettres;
si; une carte de visite; cornée; qui est venu?--Jules de Rivare... Ah,
quel dommage; ce vieil ami; nous étions à côté l'un de l'autre dans
l'étude de philosophie; était-il sage! Il est venu aujourdhui; le
concierge ne me dit rien; ce cher de Rivare séjourne donc à Paris;
avec sa moustache noire et son air d'officier de cavalerie; un aussi
qui a de la tenue; il reviendra; est-il étourdi de ne pas me dire où
il loge; ah, derrière sa carte, je ne pensais pas à regarder, il y
a un mot... «Je t'attends pour déjeuner demain; rendez-vous, onze
heures, hôtel Byron, rue Laffitte.» J'irai, j'irai. Et mon cours de
droit à deux heures? si je n'ai pas le temps d'y aller, je n'y
irai pas. Il doit être riche, ce vieux de Rivare; ces noblesses de
province; hm; qui sait? Demain, à onze heures, rue Laffitte. Pour le
moment, il faut que je m'habille pour aller chez Léa; j'ai plus d'une
heure et demie, tout le temps de me disposer. Sur une chaise, mon
par-dessus et mon chapeau. J'entre dans ma chambre; les deux bougeoirs
en cigognes à doubles branches; allumons; voilà... Qu'est-ce que je
vais faire? La chambre; le blanc du lit dans le bambou, à gauche, là,
à gauche de moi; et la tenture d'ancienne tapisserie au-dessus du lit,
les dessins rouges, vagues, estompés, bleus violacés, atténués, un
nuancement noirâtre de rouge noir et de bleu noir, une usure de
tons; au cabinet-de-toilette est nécessaire un paillasson neuf; j'en
choisirai un au Bon-marché; avenue de l'Opéra ce vaut autant et ce
m'accomode mieux. Je vais faire ma toilette. À quoi bon? je ne dois
pas rester chez Léa, je dois revenir ici; qui sait pourtant ce qui
peut arriver; qui sait comment se peuvent tourner les choses, ce
que peut amener l'occasion. Ah, quand sera le jour de notre amour!
N'importe; je ferai ma toilette; j'ai le temps, et plus que de
nécessaire; en vingt minutes je serai chez elle; inutile que je me
hâte; la température est très belle ce soir, tiède, douce; toute une
joie qui s'annonce; dans la voiture nous causerons; pendant qu'en la
voiture, les deux, par les rues ombrées, nous roulerons, sous le ciel
clair, l'air tiède et doux, l'atmosphère joyeuse; le beau soir! Si
j'ouvrais la fenêtre? oui; grande je l'ouvre; la nuit mi-obscure;
nuit blanchie des premières étoiles; demies ombres indistinctes; nuit
claire; derrière moi est la chambre, le reflet des bougies, l'air
plus lourd des chambres, l'air moiteux des intérieurs pesants; je suis
appuyé au balcon, incliné sur l'espace; je respire largement le
soir; vaguement je regarde le beau dehors; le beau, l'ombré,
le mélancolique, le gracieux lointain de l'air; la beauté des
nocturnités; le ciel gris et noir en très confus bleutements; et les
points des étoiles, comme des gouttes, qui trépident, les aquatiques
étoiles; le blanchîment, en tout l'alentour, des grands cieux; là,
les masses des arbres et, plus loin, les maisons, noires, avec des
fenêtres illuminées; les toits, les toits noircis; en bas, mêlé, le
jardin, et, mêlés, des murs, des choses; et les maisons noires aux
fenêtres de lumière et aux fenêtres noires, et le ciel immensément,
bleuté, blanc des premières étoiles; l'air tiède; nul vent; l'air
chaud; des humeurs de mai naissant; un bien-être, chaudement, dans
l'atmosphère caressante et nocturne, et nocturnement caressant; les
masses des arbres en tas, là-bas, et la sphère du gris bleu ciel
pointé de feux trépidants; l'ombre indistincte du jardin nocturne;
l'air doux; oh, bon souffle printanier, bon souffle estival et
nocturne. Léa, ma tendre chère, ma petite Léa, mon aimée, ma Léa, que
bien les deux nous allons être, et que bien nous nous reverrons! les
nocturnités ténébreuses indistinctent toutes les choses; oh mon amie
au sourire et au rire léger, aux yeux qui rient, aux grands yeux,
petite rieuse bouche, oui sourieuses lèvres; dans l'ombre gisent
les confus jardins, sous le ciel clair, et la jolie tête blonde est
d'elle, moqueuse, et petitement juvénile, fin nez, mignonne face, fins
blonds cheveux, blanche fine peau, enfant qui sourit et me rit et me
moque et nous nous chérissons; dans cette nuit, sur le balcon fuyant,
sur l'indistinct des murs lointains, dans l'air tiède et nocturne,
parmi l'alentour qui s'efface, tu es belle et tu es gracieuse;
gracieuse divinement tu marches, en le bercement de tes hanches, et
tu marches mollement, sur les tapis, au près de la table où sont des
fleurs, en ton exquis jaune salon, au long des fleurs, sur le tapis
moiré, tu marches, mollement, inclinant ta tête et à droite lentement
et à gauche lentement, avec des sourires blancs, face éburine aux foux
cheveux, souriante, lentement, ondulante, tu passes, tu passes, tu
marches; flotte ta mince robe, le crêpe crémeux, l'ondoîment du crêpe
où tombe un ruban de soie, le crêpe aux plis ceignant tes seins et les
hanches et le puéril corps, et tu meux doucement tes lèvres, mon amie;
moi je t'aime; l'ombre des grands feuillages monte au ciel, très haut,
mienne, tu transparais de l'ombre claire; souriante, ingénue, bonne et
charmante, je te veux; moi je t'aime purement; moi je ne veux d'elle
que son amour, et son baiser je le veux en son amour; à genoux je
suis, et j'adore; oh la triste des mauvais baisers, sois en moi
rassurée, en moi sois heureuse, aie ta sécurité, lis mon amour pieux;
et qu'elle respire la nuit instigatrice; on est aimé (et semblablement
l'on aime) une fois en la vie, et par moi maintenant elle est aimée;
alors que feras-tu, mon amour? oui, ceci, j'espérerai; et quand
l'auras-tu? je l'aurai; quand elle se donnera, tard oh tard, et quand
elle aura éprouvé mon coeur dévot, quand elle m'aura su son amant, et
quand j'aurai refusé (oh le marchandage de sa chair) le sacrifice de
sa chair, et quand long temps, absolument, je l'aurai respectée,
et quand apparaîtra la différence de mon amour (je ne l'aurai pas
touchée, je ne l'aurai pas demandée, pas voulue, pas souhaitée), et
quand, ma future femme, de ma vénération je l'aurai exhaussée, quand
aimée je l'aurai, et quand de tous trésors authentiques dotée, à moi,
pure, elle régnera,--je l'aurai... Ah, je l'ai eue, je l'ai prise,
je l'ai violée; oh obsédance; repentir... La nuit; l'obscurité des
arbres; le rayonnement des étoiles croissantes; la bonne nuit; être
ainsi, en l'atmosphère bonne, en la nuit, la nuit montante. Il me
va pourtant falloir partir; oui; partir, n'être plus à ce balcon.
Derrière moi est la chambre; je ne la vois pas, je sais qu'elle est;
derrière, l'air plus lourd de la chambre; ici le très frais, le tiède
du dehors; quitter la fenêtre, ah peine! rentrer, s'occuper à des
choses, faire des choses, vouloir, s'efforcer, rompre cet apaisement.
Je le dois. La nuit est calme; encore un instant ici; on serait si
bien à demeurer; si belle à voir, la nuit; si douce à contempler,
l'ombre; si caressante à caresser, de ses regards, l'ombre des formes
d'arbres et des jardins en la nuit; ce serait si bon, rêver dans le
farniente d'un soir, à une fenêtre, songer son amour, son aimée, et
considérer un très calme de soir, rêver. Songer l'amour qu'on aurait
saint, l'aimée qu'on aurait inviolée, dans un soir chaste; ce serait
bon, rêver dans le confort calme du soir. Ici la nuit fraîche et
noire; la nuit plus fraîche, plus noire; derrière, la chambre plus
chaude, plus moite, avec les bougies limpides; le dehors est frais;
l'intérieur est plus tiède, plus doux; le dehors est frais, presque
froid; ces noirs à la fin sont tristes; est une angoisse à fouiller
tant d'immobilités; ce ciel blafard, ces masses d'arbres, ces lueurs
sont glaciales; presque lugubre, ce silence; j'ai une peur de cette
grande nuit muette; le dedans est doux, tiède, moite, chaud, avec les
tapis, les étoffes, les murs bien clos, le confort des choses molles;
rentrons... je me redresse, je me retourne... les bougies sont
allumées sur la cheminée; voici le lit blanc, moelleux, les tapis;
je m'appuie sur la croisée ouverte; dehors, derrière moi, je sens
la nuit; la nuit noire, froide, triste, lugubre; l'ombre où des
apparences bougent, le silence où bruissent des sables; les longs
arbres tassés en noir; les murs vides, et les fenêtres obscures
d'inconnu et les fenêtres éclairées, inconnues; dans la blêmeur du
ciel, ce trépidement des yeux pleurards des étoiles; le secret des
ombres opâques, ténébreuses, mêlées en quelque chose formidable;
ah, là, quelque chose ignorée, formidable... J'ai un frisson,
précipitamment je me tourne, je saisis les croisées, je les pousse, je
les ferme, précipitamment... Rien... La fenêtre est fermée... Et les
rideaux? je les tire, voilà... La nuit est supprimée. Dans la clarté
amie, ma chambre, la chambre de moi; en le chez-soi comme l'on est
à l'aise! la chambre molle; hors la terreur des nuits désertes; le
confort; la lumière. Je m'appuie au mur. On se sent tout assuré,
tout content, tout dispos; la clarté blanche des bougies, blanchement
dorée; le moelleux des tapis et des tentures; c'est un bien-être, un
charme, un bonheur; je vais être heureusement pour m'arranger, ici,
dans cet apaisement de la chambre étroite; brillant aux clartés, blanc
luisant, couleur d'eau courante et de marbre, le cabinet-de-toilette;
il faut que je m'habille; j'ai sur moi mon pantalon gris et ma
jaquette noire; je puis aller ainsi chez Léa; certes, elle m'a vu
souvent en ce costume; mais en tous mes costumes souvent elle m'a vu;
cet habillement est convenable; une redingote? inutile; je ne verrai
que Léa; je garde aussi ces bottines; aucun bouton ne manque? aucun;
elles ne sont point salies; un coup de brosse suffira; mais il faut
que je change la chemise; celle-ci, mise d'hier soir, est propre
encore; les manches et le col sont blancs; c'est ennuyeux, changer;
n'importe, il le faut; si, par un hasard, ce soir, chez Léa, qui
sait?... ah, belle chère femme, si ce soir... Sacrebleu, sacrebleu,
est-ce que je suis fou? habillons-nous, et prenons une autre chemise.
Ma jaquette, là, sur le lit; mon gilet, aussi, sur le lit; maintenant,
dans le cabinet-de-toilette; mon cabinet-de-toilette est vraiment très
en ordre; le domestique est soigneux du ménage; dans la grande glace,
au dessus de la toilette, se reflètent les bougies; les murs au ton
de paille; la large cuvette blanche, pleine d'eau; l'eau transparente,
perlée; quelques gouttes de musc, très peu; au porte-manteau la
chemise; je suis bien heureux de n'avoir point de gilet en flanelle;
cela est si ridicule; mon père voulait que j'en eusse; l'éponge; l'eau
froide sur ma main; ah, la tête dans l'eau; quel saisissement; c'est
un charme, la tête dans l'humide d'eau qui ruisselle, qui bruit, qui
roule, et glisse et fuit, qui coule; les oreilles trempées d'eau et
bourdonnantes, les yeux clos puis ouverts dans le vert de l'eau, la
peau agacée et frémissante, une caresse, comme une volupté; oh, cet
été, quelle joie d'aller à la mer; sans doute irons-nous à Yport;
ma mère aime ce pays; la forêt, la falaise; ah, dans la cuvette
se plonger; sur mon cou l'éponge jaillissante, sur ma poitrine la
fraicheur, un très peu parfumée, de la bonne eau; ma serviette; ouf;
je me suis fait raser à midi; cela suffit pour aujourdhui, si je
me pouvais raser; on ne se rase jamais bien; garder ma barbe ne me
conviendrait pas. Me voilà présentable; on doit toujours être sur ses
gardes; je vais chez Léa ce soir; eh, eh; si j'y trouvais asile; ce
serait amusant... Allons, allons... Où est ma brosse-à-cheveux? C'est
étrange comme les demoiselles sans vertu peuvent supporter tant
de gens; bah; et nous qui les admettons toutes. Mais je suis
minutieusement net; bravo; vite, faut s'habiller; j'aurais froid; une
chemise blanche; hâtons-nous; les boutons des manches, du col; ah,
le linge frais! que je suis bête; dépêchons-nous; dans ma chambre; ma
cravate; mes bretelles sont laides, je les ai affreusement choisies;
mon gilet; dans la poche, ma montre; ma jaquette; j'oubliais brosser
un peu mes bottines; tant pis; non, un simple coup de brosse;
ma brosse-à-habits; ce n'est qu'un peu de poussière; une, deux;
maintenant, ma jaquette; la cravate est à sa place; parfait; je suis
prêt; je puis partir; mon mouchoir; mon porte-cartes; très bien;
quelle heure est-il? huit heures et demie; je ne vais pas partir
si tôt; alors asseyons-nous, là, dans le fauteuil; j'ai une heure
à attendre; qu'on est tranquille ici! tout-à-fait tranquille et si
enviablement; rien ne vaut, mon cher garçon, une bonne sieste, dans un
bon fauteuil, après un quart d'heure de toilette et de bon barbotage
dans l'eau fraîche.
V
Puisque je n'ai rien dont m'occuper, examinons un peu, mais
sérieusement, ce que je dois faire ce soir chez Léa; évidemment,
demeurer avec elle jusqu'à minuit ou une heure, puis m'en aller; le
nécessaire est qu'elle comprenne la raison d'une telle conduite; ah,
que c'est difficile à expliquer!... En cette chambre je suis mal;
allons dans le salon; debout; les bougies sur le bureau; je n'ai qu'à
me promener de long en large dans le salon, devant la cheminée, les
deux fenêtres; tirons les rideaux; dans le salon, nonchalamment,
de long en large. Que songé-je? C'est très ennuyeux, quand je veux
réfléchir quelque chose, que je parte aussi tôt en des divagations. Il
faut pourtant que je sache ce que je ferai ce soir; je ne puis laisser
tout au hasard; mon devoir est d'exposer à Léa... D'abord m'est
nécessaire l'occasion de partir spontanément; déjà, plusieurs fois,
comme elle ne me disait pas que je reste, je semblais, m'en allant,
être mis gentiment à la porte. Ce soir, elle consentira peut-être à ce
que je reste; admettons qu'elle consente; alors je lui dirai que sans
doute mieux nous vaut que je la quitte; pourquoi resterais-je, si
elle ne m'aime pas assez pour me retenir de son plein gré? Ainsi lui
répondrai-je. C'est difficile; je ne sais comment je réussirai; elle
sera stupéfaite; elle me regardera de ses grands yeux exagérément
ébahis et railleusement à demi; comme le jour où j'ai voulu la
gronder; avec ses façons alertes d'aller, de venir, ses petits gestes
tour-à-tour rapides et paresseux; le jour aussi où elle a jeté son
chapeau dans la jardinière; son chapeau gris de perle; elle s'est mise
à rire, à rire; la folle... Suis-je distrait! je n'arriverai jamais à
fixer mon esprit sur un point; c'est à en désespérer. Si j'écrivais?
L'inspiration est bonne; je vais faire un petit plan écrit de ce
que je dois lui dire; cela sert au moins à déterminer les idées. Je
m'assieds; le buvard, du papier, l'encrier, le porte-plume; la plume
paraît suffisante; très bien. En face de moi, la tenture de soie
chinoise; les fleurs vagues, blanches, des soieries chinoises, où
surnage la lente cigogne au bec monté; la soie noire, très lisse,
où le blanc des broderies; sur le buvard, du papier; c'est cela;
écrivons... Que me disait-elle en sa récente lettre? je devrais
d'abord relire cette lettre; j'ai là ses lettres; voyons. Dans le
tiroir, le paquet de lettres, serré en un carton; voici l'entière
correspondance, ses lettres et le brouillon des miennes. Son premier
billet.
«Monsieur,
»Il m'est complètement impossible d'accepter ce soir votre aimable
invitation. Si vous voulez la remettre à demain, je serai libre.
»Je vous salue.»
Cela est du soir où je pensais l'emmener souper; je l'avais été voir
la veille pour la première fois; c'est quand, à minuit, j'ai été la
demander chez le concierge du théâtre, qu'on m'a remis ce billet. Et
le jour suivant? c'est le jour suivant que chez ce concierge elle m'a
envoyé promener! Voici son second billet, de quinze jours plus tard.
«Monsieur,
»Je vous suis bien reconnaissante du service que vous avez eu la
gracieuseté...................»
J'étais retourné rue Stévens. Quand on a entrepris quelque chose, on
répugne si fort à renoncer brusquement; j'avais fait des démarches,
donné des pour-boire, écrit; je ne pouvais vraiment pas en demeurer
là, tout abandonner, n'y plus penser. Louise, alors, était sa
femme-de-chambre; que de louis j'ai dû lui donner, à cette grosse
fille; pendant ces deux semaines d'absence de Léa, je n'ai plus vu,
rue Stévens, qu'elle, l'excellente Louise. Et puis cette histoire;
mademoiselle d'Arsay échouée en Champagne, je ne sais plus où, sans
argent; le matin j'avais reçu de mon père mes six cents francs; ce fut
instinctif; un désir d'étonner, d'éblouir, d'être admirable; une folie
pourtant; donner ainsi trois francs; pour une femme deux fois aperçue
et qui m'avait mis à la porte; un beau mouvement, certes, mais qui me
liait. C'est alors qu'elle m'a écrit son second billet.
«..... Je vous suis bien reconnaissante du service que vous avez eu
la gracieuseté de me rendre. Si j'avais su plus tôt que vous
étiez l'auteur de cette complaisance je vous aurais remercié de
suite..........»
Elle avait écrit «plus tôt» et a surchargé «de suite».
«..... Mais je n'ai été informée de votre bonté que depuis peu de
temps. Je m'empresse de vous dire que je serai de retour à Paris
mercredi soir et que si vous voulez me faire l'amabilité de venir me
voir jeudi dans l'après-midi vers les quatre heures, vous serez
le bien venu. En attendant le plaisir de vous voir, je vous serre
amicalement la main.