[Note 417: Là ne devait pas s'arrêter le poème: le capitaine Medwin nous
a mis dans la confidence du plan complet de _Don Juan_. La conversation
qu'il eut avec Byron, et que nous allons transcrire, eut lieu avant que
le sixième chant ne fût commencé.
«On me conseille de faire un poème épique, et vous me dites que je ne
laisserai pas un seul grand poème. J'imagine que par _grand_, vous
entendez un long et lourd poème: s'il vous faut absolument une épopée,
voilà _Don Juan_. C'en est une dans l'esprit de notre siècle, comme
l'_Iliade_ dans celui du siècle d'Homère. Dès le premier chant de _Don
Juan_, vous avez une Hélène. Je ferai de mon héros un véritable Achille
dans les combats, un homme qui pourra _moucher une bougie_ trois fois de
suite au pistolet: du reste, vous pouvez y compter, ma morale sera pure;
le docteur Johnson lui-même ne pourrait y trouver un mot à redire.
«J'ai laissé Don Juan dans le sérail. Je rendrai une des favorites du
Grand-Seigneur, une sultane, amoureuse de mon héros: elle l'enlèvera et
ils s'enfuiront ensemble de Constantinople. Ces enlèvemens ne sont pas
sans exemple, et sont plus naturels qu'ils ne semblent au premier abord.
Ils arrivent sans accident en Russie, où, si la passion de Don Juan se
refroidit et qu'il ne sache que faire de la dame, _je la fais mourir de
la peste_..... Comme notre héros ne peut pas se passer de maîtresse, il
devient lui-même _masculine favorite_ de la grande Catherine, et, quand
il aura été mis _hors de combat_, je l'enverrai en Angleterre, en
qualité d'ambassadeur de la Czarine. Parmi les gens de sa suite, il y
aura une jeune fille délivrée par lui dans une de ses campagnes, _qui
sera amoureuse de lui, et qu'il n'aimera pas_.
«Vous voyez que je suis fidèle à la nature, en faisant faire aux femmes
les premières avances. Je présenterai ensuite un tableau de la vie des
Anglais à la ville et à la campagne, ce qui prêtera à une description de
nos mœurs, de nos usages, de notre manière de vivre, de l'aspect de nos
paysages, etc. Je ne ferai de Juan ni un _dandy_ à Londres ni un
chasseur de renards à la campagne. Il aura des difficultés de toute
espèce à vaincre, et finira sa carrière en France. Le pauvre Juan sera
guillotiné dans le cours de la révolution française! Le poème aura
vingt-quatre chants, le nombre requis. Il y aura des épisodes; il y en
aura d'innombrables, et mon imagination, féconde ou non, inventera la
machine. Si ce n'est pas là un poème épique selon les strictes règles
d'Aristote; je ne sais pas ce que c'est qu'un poème épique.»
_Selon les strictes règles d'Aristote_, c'est ce qu'il serait
très-facile de contester. Ce fameux critique dit bien, il est vrai, que
l'épopée diffère de la tragédie en ce qu'elle peut embrasser un tems
illimité; mais il a soin de louer Homère d'avoir réduit son poème au
récit d'un seul épisode de la guerre de Troie; et dans un autre endroit
il définit l'épopée l'_imitation du beau par le discours_. Or, _Don
Juan_ est, non pas l'imitation exclusive du _beau_, mais la
représentation dramatique et comico-satirique des mœurs de notre siècle;
en conséquence, au nom des législateurs du Parnasse, défense à lui de
plus, à l'avenir, affecter le titre de poème épique.
A proprement parler, le _Don Juan_ est dépourvu de plan: c'est une
réunion; ou, pour ainsi dire, une macédoine de tableaux gracieux,
sombres et attendrissans, de récits bouffons et sérieux, de réflexions
tristes et badines. Peinture vivante de la société, il en offre la
mobilité, l'inconsistance, les variétés presque infinies. L'auteur y
perd à chaque instant le fil de son récit, pour suivre les rêveries de
sa riche imagination; il se plaît à changer le caractère de nos
émotions, à mesure qu'il les a lui-même fait naître: mais, chose
singulière, ce défaut de plan est l'un des mérites du poème, et c'est là
surtout ce qui le ferait relire cent fois avec un charme, un plaisir
toujours nouveaux.
Cependant, il en est de _Don Juan_ comme des _Essais_ de Montaigne, du
_Gargantua_ de Rabelais, ou du _Tristram-Shandy_ de Sterne. Le
symétrique Condillac reprochait à Montaigne son allure franche et
désordonnée; M. l'abbé Duviquet, de nos jours, en est encore à concevoir
le mérite de Sterne; et combien de critiques estimés n'ont jamais senti
le sel vraiment attique et l'originalité délicieuse de Rabelais! Comme
eux, _Don Juan_ aura ses dépréciateurs sincères: ceux qui n'estiment une
composition littéraire qu'en raison de la régularité de chacune de ses
parties; ceux qui veulent retrouver le compas aristotélique dans la
satire et le poème badin, comme dans l'ode et l'épopée, ne goûteront
jamais les saillies de _Don Juan_: leur recorder les différens mérites
de ce poème, ce serait parler de Shakspeare à M. de Jouy[417a], de Dante
à M. Dureau-Delamalle[417b], et de Châteaubriand à M. Genou[417c].
Contentons-nous d'avouer de bonne grâce avec les lecteurs dont les
préjugés littéraires ont de moins profondes racines, que le _Don Juan_ a
effectivement les défauts de Montaigne, de Rabelais ou de Sterne; mais
qu'il réunit aussi plusieurs de leurs beautés, comme la spirituelle
brusquerie d'expression, la franchise et l'indépendance de style,
l'originalité, la vigueur et les grâces de la pensée. De plus, Lord
Byron a déployé, dans le cours de son poème, une foule d'autres mérites
qui lui sont propres, et qu'il serait difficile de lui contester.
Essayons d'en rappeler quelques-uns, et parlons d'abord des personnages
que l'auteur y fait agir.
Celui de Don Juan est presque toujours d'un intérêt secondaire: on peut
le comparer au héros principal d'un roman de W. Scott. Autour de lui
viennent se grouper mille figures des plus diverses nuances, mais ce
n'est pas ordinairement pour lui que le lecteur se passionne, et il est
même souvent tenté de lui reprocher son extrême inconstance. Comment, en
effet, perd-il si promptement le souvenir de ses maîtresses? Ces
charmantes créatures que notre imagination ne peut bannir de ses
rêveries, comment peuvent-elles être sitôt remplacées dans son cœur? Un
seul mot suffit pour justifier le poète: sans l'extrême mobilité des
impressions du héros principal, mobilité qui, du reste, n'est pas sans
exemple dans le monde, aurait-il pu nous transporter tour à tour dans
une île de la Grèce, dans le sérail, sur un champ de bataille, à la cour
et au sein de la grande société anglaise? aurait-il pu tracer la
peinture du monde tel qu'il est? Or, c'était là le véritable, l'unique
plan de son ouvrage.
Don Juan est un second Alcibiade; il sait aimer, se battre, supporter
tous les genres de privations, se livrer à tous les raffinemens de la
mollesse, parler en homme libre et en diplomate, agir en héros, en
courtisan, en homme du monde. Cette inconstance même qu'on a tant de
peine à lui pardonner semblerait en elle-même fort excusable, si les
divers objets de ses amours avaient moins de charmes, s'ils n'étaient
pas dessinés par Lord Byron. En effet, ce n'est pas lui qui abandonne
volontairement Julia, Haïdée ou Gulleyaz; c'est la nécessité qui
l'arrache malgré lui, et tour à tour à chacune d'elles. Si le poète eût
fait mourir de chagrin son héros quelques jours après son départ de
Séville, ou s'il eût profité de ce premier malheur pour le transformer
en _peregrin d'amore_, les ames tendres et fidèles eussent sans doute
applaudi à sa mort ou à sa mélancolie: mais nous n'aurions à louer, dans
le poème, que ce que nous admirons dans le _Childe Harold_.
La première fois qu'on lit le _Don Juan_ on est tenté de lui reprocher
ce qu'on ne manque pas, la seconde fois, de relire avec un vif plaisir:
je veux parler des continuelles digressions, des rêveries, des
plaisanteries ordinairement fines et quelquefois vulgaires du poète;
mais ces prétendus défauts, on le concevra sans peine, sont surtout
insupportables dans une traduction, fût-elle excellente, car, presque
toujours, la meilleure épigramme perd, en passant dans une autre langue,
tout le sel qu'elle avait dans l'original. Quoi qu'il en soit, ces mille
interruptions n'empêchent pas que le _Don Juan_ ne renferme autant et
plus d'événemens et de situations dramatiques qu'aucun autre poème du
monde; et la raison en est simple: il se présente à nous débarrassé des
entraves que la routine avait jusqu'alors consacrées.
De toutes ses héroïnes, Haïdée est la seule dont l'histoire soit
achevée, et quant aux autres, elles n'apparaissent que pour un instant
devant nous: cependant, malgré leur brusque et successive disparition,
je ne sais trop quels nouveaux coups de pinceau laissent à désirer les
portraits d'Inès, de José, d'Alfonso, de Julia, de Pedrillo, d'Haïdée,
de Lambro, de Gulleyaz, de Johnson, de Souwarow, de Catherine, de Leila,
de lord Henry; d'Aurora Raby et de la duchesse de Fitz-Fulke. Tous ces
caractères sont autant d'excellentes études pour les auteurs comiques et
tragiques. Quel parti ne pourrait-on pas, en effet, tirer de cette sage
et prude Inès, possédant le plus grand de tous les défauts, celui de
n'en point avoir; de cette coupable et pourtant adorable Julia, égarée
par les illusions de l'amour platonique, priant la Vierge Marie
d'éloigner Don Juan, et ne craignant rien tant que l'efficacité de ses
prières; nous faisant tour à tour détester son éloquente dissimulation,
et déplorer ses sentimentales infortunes? Mais le mérite du premier et
même du second chant disparaissent devant les ravissantes peintures du
troisième et du quatrième, et je n'hésite pas à regarder Haïdée comme le
chef-d'œuvre d'un homme qui n'a fait en pareil genre que des
chefs-d'œuvre. Avec quel art merveilleux il a su fondre dans ce portrait
les plus pures couleurs de la terre et des cieux! que de grâces, que
d'idéal dans la vierge des îles! Jamais prêtre, mère, amant ou amie,
n'avait donne à ses premiers sentimens une direction étrangère:
seulement elle rêvait quelquefois _d'une certaine chose faite pour être
aimée, pour être pressée sur son cœur_, et le souvenir de ces nocturnes
visions troublait ses naïves pensées, quand, pâle et mourant, Juan se
présente à ses yeux, est par elle rappelé à la vie, à la santé, à
l'amour; c'est la peinture de cet amour que le seul Byron pouvait
peut-être dignement tracer. Nos poètes classiques[417d] n'auraient pas
manqué, en pareil cas, de feuilleter leur Milton, leur Bernardin de
Saint-Pierre, leur Chateaubriand. Byron a préféré marcher seul dans un
chemin depuis long-tems frayé: son Haïdée n'emprunte rien à personne. Ce
n'est pas Ève, Alzire, Virginie ou Atala; c'est mieux que tout cela
encore; c'est Haïdée.
Il n'y a qu'un avis sur les beautés du premier ordre que présentent la
fameuse description du naufrage de Don Juan et celle de la prise
d'Ismaïl: nous ne nous y arrêterons pas. La dernière partie du poème,
que Lord Byron a peut-être le plus travaillée, est sans contredit celle
qui a le moins de charmes pour la plupart des lecteurs. On éprouve, en
effet, un véritable désappointement en descendant de ces larges et
magnifiques peintures d'un sérail, d'une bataille et d'une cour, au
minutieux inventaire des ridicules prétentions et des méprisables
vanités qui décorent les grands salons de Londres. Une foule de nuances
satiriques échappent nécessairement à l'œil du lecteur français, et
peut-être ici Byron mérite-t-il un reproche dont personne n'a su mieux
que lui se garantir ailleurs; il écrit trop pour les Anglais: préoccupé
du désir de faire la satire de ses hypocrites et maussades compatriotes,
il s'adresse moins alors à l'imagination et à l'intelligence des autres
nations.
Il en résulte que pour apprécier parfaitement l'amertume et la vérité de
ses boutades satiriques, il faudrait étudier préalablement la scène sur
laquelle le poète nous a transportés. Si Lord Byron eût, comme il en
avait le projet, conduit en France son héros, les défauts que nous
venons de signaler se seraient peut-être métamorphosés en véritables
beautés. Le tableau des mœurs françaises dans les derniers jours de la
monarchie, et dans les premiers de la république, eussent sans doute
formé un piquant contraste avec celles de l'Angleterre à la même époque.
Malheureusement, Lord Byron n'a pu terminer son plus étonnant ouvrage:
nous devons nous contenter de rappeler que les imperfections que nous
venons de signaler sont encore, dans ces derniers chants, rachetées par
une foule de beautés du premier ordre. Telles sont les descriptions d'un
_rout_, de la vie de Juan à Londres et de son voyage à la campagne;
l'éloge de l'avarice, la critique du _Don Quichotte_, et enfin
l'histoire des _revenans_, qui termine le seizième chant.]
[Note 417a: Auteur de _Bélisaire_ et de _Tippoo_.]
[Note 417b: Auteur de _Bayard_, poème épique.]
[Note 417c: Gazetier incorruptible.]
[Note 417d: J'appelle _poète classique_ celui dont le métier est de
donner à la pensée des autres la forme poétique; ainsi, MM. Delavigne ou
Delamartine sont également des poètes classiques, lorsqu'ils copient,
soit Lord Byron, soit M. de Chateaubriand. Quant à ceux qui, en faisant
des vers, obéissent à leurs propres inspirations, ce ne sont pas des
_poètes romantiques_, mais tout simplement des _poètes_.]