Voyez aussi le _Julius Cesar_ de Shakspeare.]

54. Ce n'était pas envie,--Adeline n'en connaissait pas; elle et son

esprit ne s'abaissaient pas jusque-là: ce n'était pas mépris;--comment

mépriser celle dont le plus grand défaut était de n'en pas avoir de

sensibles? Ce n'était pas jalousie, je pense; Adeline ne suivait pas les

_ignes fatui_ qui aveuglent les autres: ce n'était pas--mais il est,

hélas! bien plus aisé de dire ce que ce n'était pas que de dire ce que

c'était.

55. Aurora était loin de soupçonner qu'elle fût l'objet d'une pareille

discussion: on l'eût prise, dans tous les cercles, pour une étrangère,

pour le flot le plus beau et le plus pur du fleuve de jeunesse et de

rang que le tems couvrait alors de ses plus radieux jets de lumière. Si

elle l'eût deviné, elle en aurait légèrement souri,--tant elle était

encore enfant--ou tant elle ne l'était plus.

56. Adeline, avec son air de faste et de hauteur, ne lui en imposait

pas. Elle la voyait briller; mais, comme si cet éclat lui eût paru celui

d'un ver luisant, elle semblait bientôt lever la tête pour contempler de

plus douces clartés. Pour Juan, c'était un objet qu'elle ne définissait

pas, attendu qu'elle ne portait pas dans les nouveautés mondaines un

regard de sibylle; mais, comme elle se laissait peu toucher par les

avantages extérieurs, elle n'était nullement éblouie par ce nouveau

météore.

57. Sa réputation même,--car il avait cette espèce de réputation qui

fait quelquefois à la gent féminine des tours d'enfer; mélange

hétérogène de gloire et de blâme; demi-vertus combinées à des vices bien

réels; défauts qui plaisent, parce qu'ils n'excluent pas la noblesse des

sentimens; folies dont le vif éclat éblouit les yeux:--mais ce cachet ne

laissait aucune empreinte sur la cire virginale d'Aurora, tant était

grande sa froideur ou son empire sur elle-même!

58. Juan ne concevait rien à un pareil caractère.--Malgré son élévation,

il n'avait rien de comparable à celui de sa pauvre Haidée; mais l'une et

l'autre étaient radieuses dans leur sphère respective. La vierge des

îles, nourrie des seules inspirations de la mer, avait plus de passion,

autant de charmes et non moins de candeur: c'était l'élève de la nature.

Aurora ne pouvait, n'aurait pas voulu être de même.--Il existait entre

elles la même différence qu'entre une fleur et une perle.

59. Maintenant que j'ai _abattu_ cette sublime comparaison, je crois

pouvoir continuer mon récit et _entonner mon chant de guerre_, comme mon

ami Scott; Scott, le superlatif de mes comparatifs; Scott, auquel fut

donné de peindre nos chevaliers chrétiens ou sarrasins, l'esclave, le

seigneur, l'homme, avec une habileté qui serait incomparable s'il n'y

avait jamais eu un Shakspeare et un Voltaire, desquels il semble avoir,

en tout ou en partie, recueilli l'héritage[358].

[Note 358: M.A.P. se trompe quand il prétend que _la rime seule attire

ici Voltaire, qui ressemble peu à W. Scott_. Les caractères dramatiques

de Lusignan et de Nérestan, de Tancrède, de Coucy et de Vendôme, offrent

les plus frappans rapports avec plusieurs des héros de W. Scott.]

60. Je vais, dis-je, continuer ma course, légère en ne m'arrêtant qu'aux

humaines surfaces. J'écris l'histoire du monde sans me soucier que le

monde me lise, ou du moins sans chercher, pour cette raison, à ménager

sa vanité. Ma muse, en suivant cette route, a soulevé contre elle bien

des ennemis; elle va peut-être en soulever encore un plus grand nombre:

je m'y attendais en commençant, et l'expérience a _confirmé_ mes

prévisions. Mais enfin je n'en suis ou je n'en étais pas moins un assez

bon poète[359].

[Note 359: _A pretty poet_. M.A.P. pense que cette expression est

ironique. Je ne suis pas de son avis. C'est une sorte de démenti sérieux

que Byron adresse encore aux _Réviseurs_ d'Edimbourg. «Critiquez tant

que vous voudrez mes vers, semble-t-il leur dire, je n'en ai pas moins

prouvé que vous étiez des Midas et des menteurs; car vous ne persuaderez

à personne que je ne sois pas un _poète passable_.»]

61. La conférence ou congrès (car elle se termina comme aujourd'hui les

congrès) de lady Adeline avec Don Juan jeta un peu d'aigreur dans leur

liaison;--car milady était entêtée; et avant d'avoir pu revenir sur

leurs pas ou se piquer davantage, la cloche argentine se fit entendre:

elle n'annonçait pas encore _le dîner prêt_; mais seulement cette heure,

consacrée à la parure et appelée _demi-heure_, bien que les dames

puissent se contenter de moins de tems, si l'on en juge d'après la

légèreté de leurs robes.

62. Maintenant la table allait devenir le théâtre de grands exploits;

les piles d'assiettes allaient tenir lieu d'armures, et les couteaux et

les fourchettes, de glaives. Mais quelle muse, depuis celle d'Homère

(ses festins ne sont pas la plus méprisable partie de ses poèmes),

pourrait jamais chanter la carte d'un seul de nos modernes dîners?

dîners dont chaque soupe, chaque sauce ou chaque ragoût exige plus d'art

et de précaution que n'en montrèrent jamais médecins ou sorcières[360].

[Note 360: _Than witches, b--ches or physicians brews_.]

63. Il y avait une excellente soupe «à la _bonne_ femme». Où l'avait-on

trouvée? je l'ignore. Il y avait aussi, pour les estomacs les plus

complaisans, un turbot, soutenu par un dindon à la Périgueux. Il y

avait,--mais comment pourrais-je, moi, indigne pécheur, terminer cette

stance gastronomique?--une soupe à la Beauveau qui, pour sa plus grande

gloire, était flanquée d'un filet de porc.

64. Mais je suis forcé de réunir le tout en un seul mets ou masse; car

si ma muse entrait dans les détails, elle risquerait de tomber dans de

plus graves excès que ne lui en reprochent déjà les personnes délicates

et austères. Cependant, toute _bonne vivante_ qu'elle est, j'avoue que

l'estomac n'est pas son côté fragile; mais il faut bien lui offrir, dans

ce récit, une légère réfection, ne serait-ce que pour tenir sa verve en

haleine.

65. Volailles _à la Condé_, cuisses de venaison, tranches de saumon avec

des sauces _genevoises_, vins qui auraient pu donner une seconde fois la

mort au fils d'Ammon[361] (dont puissions-nous jamais ne revoir le

pareil); puis un jambon glacé de Westphalie[362], auquel Apicius

lui-même aurait accordé sa bénédiction; et le Champagne, dont les bulles

pétillantes eussent lutté de blancheur avec les perles fondues de

Cléopâtre.

[Note 361: _The young Ammon_. Alexandre-le-Grand, mort à la suite d'un

festin.]

[Note 362: Préparés à peu près comme les _jambons de Mayence_.]

66. Puis je ne sais quelle chose _à l'allemande_; une _timbale_, une

_salpicon_ à l'espagnole,--avec d'autres objets, qu'il m'est impossible

de nommer ou de reconnaître, mais auxquels, en général, on faisait

honneur de bonne grâce. Puis des entremets vers lesquels on tendait une

main discrète, et destinés, à faire plus patiemment attendre le manteau

de Lucullus (la robe triomphale et le vrai titre de gloire de ce

héros)[363],--c'est-à-dire, les filets de perdreaux sautés dans la

truffe.

[Note 363: Un plat _à la Lucullus_. Ce conquérant de l'Orient a dû la

plus grande partie de sa gloire aux cerises qu'il transplanta le premier

en Europe et au nom de quelques excellens plats. Je ne sais même (en

mettant de côté les indigestions) s'il ne faut pas lui savoir plus de

gré de sa cuisine que de ses conquêtes. Un cerisier peut bien entrer en

balance avec un laurier ensanglanté, et, en tout cas, Lucullus peut se

glorifier de l'un et de l'autre.

(_Note de Lord Byron_.)]

67. Et que sont auprès de celles-ci les tresses[364] dont on entoure le

front des vainqueurs? des lambeaux souillés. Où est l'arc triomphal,

monument des pillages du monde? où sont les fastueux chars de victoire?

Hélas! où vont également les victoires et les dîners[365]? Je ne veux

pas suivre plus loin cette idée; mais, avec votre fourniture de

cartouches, dites-moi, héros modernes, s'il est un seul de vos noms qui

pourrait donner un nouveau lustre aux perdrix?

[Note 364: _Filet_ se prend aussi, en anglais, pour _tresse_.]

[Note 365:

Où va la feuille de rose

Et la feuille de laurier?]

68. Les truffes ne sont pas non plus de méprisables accessoires, quand

ils précèdent _les petits puits d'amour_, plat que l'on peut accommoder

de plusieurs manières, et qu'ainsi chacun est libre de varier à la

sienne, suivant les préceptes du meilleur des dictionnaires,

l'_Encyclopédie_ des viandes et des poissons. Mais, même sans

_confitures_, il est certain qu'il n'y a rien de délicat comme ces

_petits puits_[366].

[Note 366: _Petits puits d'amour, garnis de confitures_. C'est un plat

classique et renommé que l'on place ordinairement à l'un des flancs du

second service.

(_Note de Lord Byron_.)]

69. La tête se perd en contemplant l'esprit qui a présidé aux deux

services, et le nombre infini des sujets d'indigestion exigerait un

calculateur plus habile que moi. Oh! qui jamais, en se reportant aux

simples festins d'Adam, ne s'étonnera pas en voyant la cuisine faire

assez de progrès pour former un art et une nomenclature de la plus

vulgaire des fonctions naturelles!

70. On entendit bientôt le tintement des verres et le branlement des

mâchoires; les fameux dîneurs dînèrent parfaitement, et les dames,

prenant au festin une part moins vive, goûtèrent à peine de quelques

plats. Il en fut de même des jeunes gens. On ne peut exiger, en effet,

d'un jeune blondin la gourmandise de l'âge mûr. Il songera toujours

moins à manger qu'à faire à demi-voix quelque causerie avec la jolie

grasseyeuse qu'il peut avoir pour voisine.

71. Il faut, hélas! me résigner à ne pas décrire le gibier, le salmis,

le consommé, la purée, tous mets dont je fais usage, et qui rendent mes

rimes plus coulantes que si je les humectais du _roastbeef_ de notre

grossier John Bull. Je ne mentionnerai pas les tranches de porc, elles

aigriraient et fausseraient ma voix mélodieuse. J'ai dîné; il faut

renoncer même à la chaste description d'une _bécasse_,

72. Et aux fruits, aux glaces, à tout ce que l'art parvient à raffiner

dans la nature, au profit du _goût_--ou de la _goutte_, comme votre

estomac aimera mieux le prononcer[367]. Avant dîner, vous comprendrez ce

mot comme les Français; mais _après_, peut-être reconnaîtrez-vous, à

certains signes, que le sens anglais est le plus juste. Vous n'avez

jamais eu la _goutte_, lecteur? ni moi non plus;--mais vous et moi

pouvons l'avoir, et je vous conseille d'y prendre garde.

[Note 367: Le mot anglais _gout_ signifie également _goût_ et _goutte_.]

73. Faudra-t-il omettre dans la carte de mon dîner les olives, ces

simples, mais parfaites alliées du vin? C'est pourtant le plat que je

préférais en Espagne, à Lucques, à Athènes, partout en un mot. Combien

de fois, sur le cap Sunium ou le mont Hymette, et n'ayant d'autre table

que la verdure, ne me suis-je pas fait une véritable fête d'en dîner!

semblable à Diogène, auquel je dois la moitié de ma philosophie.

74. Autour de cette mascarade confuse de poisson, viande, volailles et

légume, les convives furent placés suivant le degré de leur importance,

et déployèrent une variété comparable à celle de tous les mets. Pour Don

Juan, il se trouva en face d'une _espagnole_; non pas d'une demoiselle,

mais, comme nous l'avons dit, d'un plat offrant, au reste, avec nos

dames la plus grande ressemblance; paré merveilleusement et farci d'un

monde de jolis petits riens.

75. Il fut aussi, par un singulier hasard, placé entre Aurora et lady

Adeline,--situation peu commode pour celui qui, avec des yeux et un

cœur, voudrait néanmoins dîner. D'un autre côté, la conférence dont nous

avons tout à l'heure parlé n'était pas faite pour encourager ses

piquantes saillies. Adeline ne lui adressait que quelques mots, et de

ses yeux pénétrans semblait lire au fond de sa pensée.

76. J'ai souvent été tenté de croire que les yeux avaient, pour ainsi

dire, des oreilles; ce qu'il y a de sûr, loin de la portée de l'ouïe,

les belles reçoivent, et je ne sais par quel enchantement, l'écho de

certaines conversations. Telle que cette mystérieuse musique des

sphères, dont les vibrations, quelque hautes qu'elles soient, ne sont

pas sensibles pour nous, on a vu souvent, chose étrange! les dames

entendre de longs dialogues dans lesquels on n'avait pas articulé une

seule syllabe.

77. Aurora gardait cette indifférence qui ne manque guère de piquer

d'honneur un _preux chevalier_. De toutes les offenses, la plus vive est

celle qui semble vous rappeler que vous ne valez pas une pensée; et

Juan, sans avoir les prétentions d'un fat, n'était nullement flatté

d'inspirer de lui-même de semblables préventions. On l'eût pris, après

avoir reçu de si bons avis, pour un bon vaisseau qui échouait entre deux

bancs de glace.

78. A ses _riens_ spirituels on ne répondait rien, ou, quand l'urbanité

l'exigeait, quelques mots qui, dans le fond, n'étaient rien. Aurora

semblait à peine se tourner vers lui; elle ne souriait pas même assez

pour satisfaire la plus vulgaire vanité. Le diable était donc dans cette

jeune personne! Était-ce un excès d'orgueil, de modestie, de distraction

ou de nullité? Le ciel le savait! mais, au préalable, les yeux pleins de

malice d'Adeline rayonnaient de joie en voyant ses prophéties réalisées.

79. Et elle regardait Juan d'un air qui semblait dire: _Je vous le

disais bien_. C'est un chant de victoire que je ne recommande pas trop;

j'ai lu ou éprouvé, surtout quand on l'entonne aux dépens d'un ami ou

d'un amant, qu'il peut décider ces derniers, pour couvrir leur

réputation, à suivre sérieusement le plan qu'ils avaient d'abord formé

en badinant. Or, les hommes, qui tous aiment à prophétiser le _présent_

ou le _passé_, ont l'habitude de prendre en haine ceux qui ne permettent

pas à leurs prédictions de se réaliser.

80. Ainsi, Juan se vit entraîné à montrer quelques attentions légères,

mais délicates, et qui suffisaient pour exprimer à une femme d'esprit le

désir d'en manifester de plus expressives. Aurora (ainsi le mentionne

l'histoire, mais probablement sur des conjectures plutôt que sur des

certitudes) finit enfin par affranchir ses pensées de leur douce prison,

et si elle n'écouta pas, elle sourit du moins une ou deux fois.

81. Puis des réponses elle en vint aux questions, ce qui chez elle était

fort rare. Adeline, qui ne désespérait pas encore de ses prédictions,

commença pourtant à craindre qu'Aurora ne se fondît en coquette,--tant,

dit-on, il est difficile d'empêcher les extrêmes, une fois mis en

motion, de se toucher. Au reste, elle avait, dans ce cas-là, trop de

prévoyance, et l'esprit d'Aurora n'était pas de ce genre.

82. Mais Juan avait, dans les manières, une sorte d'entraînement et une

fière humilité, si pourtant c'en était une, qui laissait paraître, pour

tout ce que les femmes disaient, autant de déférence que si chaque douce

syllabe eût été une loi. Son tact lui apprenait aussi à passer

légèrement du plaisant au sévère, et à montrer tour à tour de la réserve

et de l'abandon. Il avait le talent de dominer les pensées de ses

auditeurs, sans pourtant les initier dans les siennes.

83. Dans son indifférence, Aurora l'avait d'abord confondu dans la

tourbe des élégans vulgaires, tout en lui supposant un peu plus de fonds

qu'aux _incroyables_ et insipides beaux-esprits qui l'entouraient;--mais

elle commença (les petites choses sont le début des grandes) à goûter ce

genre de flatterie qui s'insinue à force de déférences plutôt que par

les complimens, et qui séduit même en hasardant de délicates

contradictions.

84. Et puis il avait un extérieur avantageux;--sur ce point toutes les

femmes, _nem. con._, étaient d'accord, et souvent, je gémis de le dire,

il conduit les personnes mariées au _crim. con._[368];--mais, attendu

que nous avons déjà fait trop de digressions, nous laisserons les jurés

_connaître_ seuls _de_ ce point, et nous nous contenterons de remarquer

que, bien que les apparences soient et aient toujours été trompeuses,

elles font souvent plus d'impression que le meilleur des livres.

[Note 368: _Nem. con._ pour _nemine contradicente_, personne ne

contredisant.--_Crim. con._ pour _criminal conversation_, conversation

criminelle (c'est ainsi que, dans les tribunaux, on spécifie

l'adultère). On écrit toujours ces deux phrases ainsi abrégées.]

85. Aurora, qui avait l'habitude d'étudier les livres plutôt que les

physionomies, était, malgré son extrême sagesse, extrêmement jeune, et

elle avait jusqu'alors plutôt admiré Minerve, que les Grâces,

principalement sur des pages imprimées. Mais enfin, la jeunesse, avec

tous ses étroits corsets, n'a pas les étreintes naturelles de la

vieillesse; et Socrate lui-même, ce modèle de toutes les vertus, avouait

candidement qu'il avait un penchant, discret, il est vrai, pour la

beauté[369].

[Note 369: Voyez, entre autres, le dialogue de Platon, intitulé: _Les

Rivaux_. «Je tressaillis, dit Socrate; c'est l'impression que me font

toujours éprouver la jeunesse et la beauté.»]

86. Or, les vierges de seize ans sont aussi socratiques (mais plus

innocentes) que Socrate; et si le plus sage des Athéniens avait, à

soixante-dix ans, les voluptueuses fantaisies que Platon nous décrit

dans ses dialogues dramatiques, je ne vois pas pourquoi on les

proscrirait dans les jeunes filles,--pourvu, toutefois, qu'elles soient

modérées. Remarquez-le bien, cette dernière condition est pour moi un

_sine quâ_[370].

[Note 370: _Sine quâ non_. Ce dernier mot est retranché par euphonie.

(_Note de Lord Byron_.)

Le lecteur remarquera facilement la nécessité de ce _non_. Mais le

double sens était dans l'intention du poète, comme semble mieux le

prouver la réflexion suivante.]

87. Remarquez aussi qu'à l'imitation du grand lord Coke (_voyez_

Littleton[371]), toutes les fois que j'exprime deux opinions qui, au

premier coup d'œil, semblent impliquer contradiction, la seconde est la

meilleure. J'en ai peut-être en réserve une troisième ou je n'en ai

peut-être aucune,--ce qui serait par trop inconvenant; mais enfin, si

l'écrivain était toujours conséquent avec lui-même, il ne pourrait

jamais exposer comment vont ici-bas les choses[372].

[Note 371: C'est-à-dire _lord Littleton_, voyez _Coke_. Byron veut ici

tourner en ridicule le lourd et dogmatique Coke, historien et

jurisconsulte.]

[Note 372: «Tout change autour de nous et nous changeons nous-mêmes; ce

qui d'abord semblait digne de notre estime devient digne de notre

mépris, et notre goût, notre raison même, éprouvent des variations. La

véritable inconséquence serait d'être toujours du même avis et de tenir

toujours le même langage, etc.» (M. Auger, _Notice sur Voltaire_, Biog.

univ.)]

88. Si quelques gens se contredisent, puis-je m'empêcher de contredire

eux, tout le monde et ma véracité elle-même?--Mais c'est une supposition

absurde. Jamais je n'ai contredit et ne veux contredire.--Le moyen, en

effet, de nier quelque chose quand on doute de toutes? la source de la

vérité peut fort bien être limpide,--mais ses ondes sont fangeuses, et

elles circulent à travers trop de canaux contradictoires pour ne pas

flotter souvent sur ceux du mensonge.

89. L'apologue, la fable, la poésie, les paraboles, sont autant de

fictions; mais ceux qui les sèment dans une terre labourable peuvent les

convertir en autant de vérités; car on ne peut trop admirer le pouvoir

des fables: elles rendent même, dit-on, supportable la réalité.--Mais

alors, qu'est-ce que la réalité, et qui en possède le fil conducteur? La

philosophie? non; elle exclut trop de choses. La religion? _oui_. Mais

celle de quelle secte?

90. Ce qu'il y a de clair, c'est que plusieurs millions d'hommes sont

dans l'erreur. Peut-être un jour arrivera-t-il que tous auront eu

raison; mais, en attendant, Dieu nous soit en aide! Puisqu'il faut que

dans notre carrière nous entretenions toujours la lumière dans nos

saints fanaux; il est tems qu'il nous envoie un nouveau prophète ou que

les anciens nous favorisent d'une seconde apparition, car, au bout de

quelques milliers d'années; les croyances se perdent si le ciel ne prend

soin de légèrement les rafraîchir.

91. Mais, encore ici, pourquoi m'entortiller dans la métaphysique?

Personne n'abhorre plus que moi toute espèce de dispute, et pourtant

telle est la force de ma folie ou de ma destinée; que je vais toujours

donner de la tête contre quelque angle du présent, du passé ou du futur.

Je veux pourtant tout le bien du monde au Troyen et au Tyrien[373], car

je fus élevé dans un presbytérianisme modéré.

[Note 373: Les saintes prophéties sont, comme on se le rappelle,

remplies de malédictions contre la _fille de Sidon_, la superbe Tyr.]

92. Mais, malgré ma modération et mon humilité en fait de théologie et

de métaphysique, et bien que mon impartialité entre le Troyen et le

Tyrien soit comparable à celle d'Eldon, au milieu d'une _commission

lunatique_[374], mon devoir est de rappeler à _John Bull_ quelque chose

de la situation politique du pauvre monde: mon sang bouillonne en effet

comme le fond de l'Hécla, quand je vois les hommes permettre à leurs

pitoyables souverains de violer les lois.

[Note 374: John Scott, lord Eldon, aujourd'hui chancelier d'Angleterre,

faisait partie de la commission chargée de décider si le roi Georges III

était vraiment fou et s'il était nécessaire d'établir une régence.]

93. Mais si parfois je fais intervenir la religion, la politique et les

politiques, ce n'est pas seulement pour donner à mes chants plus de

variété, c'est encore afin de servir les intérêts de la morale. Ma tâche

est de redresser la société et de ranimer un peu cette languissante

rosse[375]. Or, maintenant, afin d'offrir quelque chose pour tous les

goûts, nous allons essayer l'emploi du merveilleux,

[Note 375: Nous n'avons pu traduire ici l'image que le poète emploie:

_My business is to_ dress _society

And stuff with sage the very verd and goose_.

C'est-à-dire: «Mon affaire est d'_accommoder_ la société et de relever

avec de la _sauge_ ce parfait oison.» _Sage_ se prend ici pour _sauge_

et pour _sage conseil_.]

94. Et je renonce à toute espèce d'argumentation: dès à présent, nulle

tentation ne me décidera à m'écarter en rien de mon sujet.--Oui, je me

voue à une réforme décidée. Je ne sais pas, d'ailleurs, comment on a pu

jamais dire qu'il était dangereux de trop écouter la voix de ma

muse;--je la crois aussi inoffensive que tant d'autres qui se fatiguent

plus pour amuser moins qu'elle.

95. Lecteur rechigné! avez-vous jamais vu un revenant? Non. Vous en

avez, je suppose, entendu parler?--Eh! bien, silence! ne regrettez pas

le tems que je vous ai déjà fait perdre, car je vais vous offrir

l'heureuse occasion d'en voir un. Et n'allez pas croire que je veuille

plaisanter en pareille matière, et tarir par le ridicule, cette source

de sublime et de mystère:--j'y crois (et j'ai pour cela de bonnes

raisons) très-sérieusement.

96. Sérieusement? vous riez;--libre à vous, mais je ne vous imiterai

pas: quand je ris, il faut que ce soit de bon cœur; autrement, je ne

l'essaie pas. Je crois, dis-je, qu'il est un endroit ordinairement

fréquenté par les esprits. Et lequel? Je ne veux pas le dire, parce que

je voudrais plutôt mille fois en perdre le souvenir. _Les ombres peuvent

glacer l'ame de Richard_[376]. En un mot, j'ai là-dessus à peu près les

mêmes terreurs que le philosophe de Malmesbury[377].

[Note 376: Voyez la grande et admirable scène de _Richard III_, acte V,

scène 3. «Par l'apôtre Paul, les ombres ont frappé cette nuit l'ame de

Richard de plus de terreurs que ne pourraient le faire dix mille soldats

armés à toute épreuve et conduits par le maigre Richmont. Il n'est pas

encore jour!»]

[Note 377: Hobbes qui, doutant de sa propre ame, faisait aux ames des

autres l'honneur d'esquiver leurs visites, dont il avait quelque

terreur.

(_Note de Lord Byron_.)]

97. En ce moment, la nuit (car je chante la nuit, tantôt en hibou et

tantôt en rossignol) est obscure, et l'oiseau plaintif de la sage

Minerve râle à mes oreilles son hymne discordant. Les grimaces des vieux

portraits semblent se détacher des vieilles murailles où ils sont

suspendus;--je prie le ciel de rendre leurs regards moins hideux!--Les

cendres mourantes se raniment dans le foyer, je crains bien d'avoir trop

prolongé ma veille.

98. Ainsi, quoique je n'aie aucunement l'habitude de rimer en plein

jour,--quand j'ai autre chose à penser, si jamais je pense,--je dis que

les légers frissons que me fait éprouver la nuit, me décident à remettre

à demain midi un sujet qui ne doit, hélas! enfanter que des

ombres.--Mais ayant de me taxer de préjugés superstitieux, il faudrait

vous mettre absolument à ma place.

99. La vie plane entre deux mondes, telle qu'une étoile sur les bords de

l'horizon, entre la nuit et le matin. Combien nous sommes peu instruits

de notre état actuel et de notre future existence! L'éternel océan du

tems roule et emporte au loin nos bulles; les vieilles crèvent, de

nouvelles surgissent, détachées de l'écume des siècles, et cependant les

tombeaux des empires glissent semblables à quelques vagues fugitives.

Chante Seizième.

1. Les anciens Perses apprenaient trois choses utiles; à tirer de l'arc,

à monter à cheval et à dire la vérité. C'est ainsi que fut élevé Cyrus,

le meilleur des rois,--et depuis, la jeunesse moderne a adopté la même

discipline. A leurs arcs ils ont, en général, deux cordes; ils courent à

cheval sans peine et sans effroi; ils sont peut-être moins disposés à

parler sincèrement, mais en revanche ils font des courbettes mieux que

personne[378].

[Note 378: Byron dit: «Ils tirent de plus longs _arcs_ que jamais!»

_Draw bow_ signifie, en anglais, _tirer de l'arc et faire la

révérence_.]

2. La cause effective--ou défective,--car il en est nécessairement

une,--est ce que je n'ai pas le tems de vous expliquer. Je dirai

seulement, à ma propre gloire, qu'en dépit de ses folies et de ses

imperfections, sous certains rapports, ma muse est, de toutes les muses

que je connais, celle qui a mis dans ses fictions le plus de sincérité.

3. Et comme elle traite de tout et ne fait _retraite_ devant aucune

proposition, cette épopée renfermera un abîme des conceptions les plus

rares et que partout ailleurs vous chercheriez en vain. Quelque amertume

est, à la vérité, mêlée à son miel; mais c'est avec tant de discrétion,

qu'au lieu de songer à vous en plaindre vous devez vous émerveiller

qu'il y en ait si peu dans un traité _de rebus cunctis et quibusdam

aliis_.

4. Mais toutes les vérités qu'elle a déjà pu exprimer ne sont rien

auprès de celle qui lui reste à raconter; J'ai dit que c'était une

histoire de revenant,--comment donc? Tout ce que je sais, c'est que rien

n'est plus réel. Avez-vous, en effet, exploré les limites de la vallée

où se tiennent tous les anciens habitans de la terre? Il est tems enfin

de confondre tous ces écoliers d'incrédulité, comparables à ceux qui

niaient les calculs de Christophe Colomb.

5. Il est aujourd'hui certaines gens qui nous citent avec déférence les

chroniques de Turpin et de Geoffroy de Montmouth, historiens dont la

supériorité est surtout incontestable en matières miraculeuses: mais

saint Augustin doit avoir la priorité sur eux, lui qui prescrit à tous

les hommes de croire l'impossible _par cette raison-là même_.

Écrivailleurs, éplucheurs, ergoteurs, que pouvez-vous répondre,

dites-moi, au _quia impossible_?

6. Cessez donc, ô mortels, de chicaner. Croyez: s'il s'agit d'une chose

peu probable, vous y êtes obligés; et si elle est absurde, tous vos

doutes doivent disparaître. Mieux vaut, d'ailleurs, ajouter à tous les

récits une foi inébranlable. Et je ne parle pas ici pour rappeler

profanément les saints mystères, adoptés comme évangile par tous les

sages et tous les justes; mystères d'autant mieux enracinés, que, comme

toutes les vérités, on les a contestés davantage;

7. Je prétends seulement remarquer, avec Johnson, que tous les peuples,

depuis quelque six-mille ans, ont cru que les morts revenaient, à

certains intervalles, nous visiter, et ce qui dans cette étrange opinion

est surtout étrange, c'est que la raison a beau nous en montrer

l'absurdité, nous sentons toujours en nous, le nie qui voudra, quelque

chose qui l'appuie plus fortement encore.

8. Le dîner et la soirée n'étaient déjà plus; on avait fait au souper

beaucoup d'honneur et aux dames beaucoup de complimens; les convives

défilaient l'un après l'autre;--les chants et les danses étaient

expirés; les dernières robes légères étaient évanouies comme ces

transparens nuages qui se perdent dans le ciel: rien, enfin, dans le

salon, ne rivalisait plus d'éclat avec les mourans flambeaux--et les

furtifs rayons de la lune.

9. La fin d'un jour de fête est comme un dernier verre de Champagne

dépouillé de la pétillante mousse qui en avait égayé la première

rasade;--ou comme un système tout-à-coup bronchant sur un doute; ou

comme une bouteille d'eau de soude dont la saveur et la vertu sont à

demi éventées; ou comme un flot que la tempêté a séparé de la vague et

qui n'est plus animé par le vent;

10. Ou comme un opiat[379] qui vous trouble ou vous enlève entièrement

le sommeil; ou comme...;--enfin, comme rien de ce que je connais, si ce

n'est elle-même.--Il en est ainsi de la vie, nulles comparaisons ne

peuvent en donner une juste idée; ou de la pourpre tyrienne, on ignore

absolument si elle empruntait sa couleur à quelque coquillage ou à la

cochenille[380]. Puisse, comme la robe des Tyriens, celle des tyrans

être bientôt oubliée[381]!

[Note 379: Les potions opiacées sont, en général, destinées à rendre le

sommeil à ceux qui en sont privés.]

[Note 380: On dispute encore sur la composition de l'ancienne pourpre de

Tyr; on n'ose décider entre une sorte de coquillage, la cochenille ou le

kermès;--on n'est même pas d'accord sur sa couleur: les uns disent

qu'elle était pourpre, les autres écarlate. Moi, je ne dis rien. (_Note

de Lord Byron_.)]

[Note 381: M.A.P. a vu dans le dernier vers de cette strophe: «_encore_

une allusion à la _couleur_ des précieuses ridicules de l'Angleterre.»

J'avoue que je ne m'en serais jamais douté.]

11. Après l'ennui de s'habiller pour un rout ou un bal, vient celui de

se déshabiller; notre robe de chambre est une sorte de tunique de

Nessus, qui nous rappelle des pensées aussi jaunes et moins pures que

l'ambre[382]. Titus s'écriait douloureusement: _J'ai perdu ma journée_!

mais, dans toutes nos nuits et journées (j'ai cependant conservé de

quelques-unes un souvenir assez flatteur), je voudrais bien savoir ce

que nous avons gagné.

[Note 382: De même que le vert est admis pour symbole d'espérance, le

blanc, de pureté, le noir, de deuil, etc., on peut dire que le jaune est

celui du _désappointement_, et c'est peut-être la couleur la plus

expressive de toutes.]

12. En se retirant pour reposer, Juan se sentait inquiet, agité et

soucieux; il pensait aux yeux d'Aurora Raby, plus brillans que ne les

avait trouvés Adeline. Sans doute, s'il eût bien sondé les plaies de son

cœur, il se fût mis à philosopher; car c'est une grande ressource qui ne

nous manque jamais, tant que nous n'en avons aucun besoin: mais en ce

cas, Juan ne pouvait que soupirer.

13. Il soupira donc.--Une autre ressource à sa disposition, c'était la

pleine lune, où sont déposés tous nos soupirs[383]; et justement alors,

son orbe chaste et lumineux se montrait aussi peu voilé que le

permettait la lourde atmosphère de la Grande-Bretagne. L'ame de Juan

était dans les dispositions les plus favorables pour la saluer dignement

de l'apostrophe _ô toi_! ce tuisme des égoïstes amans, qu'il est

impossible d'expliquer, à moins de se mettre à leur place[384].

[Note 383: _Le lagrime e i sospiri degli amanti_, etc. Voyez _Orlando

furioso_, canto XXXIV, str. 75.]

[Note 384:

_Of amatory egotism the_ tuism,

_Which furter to explain would be a_ truism.]

14. Mais amant, poète, astronome, paysan ou berger, tous, en la

contemplant, subissent aussitôt son influence inspiratrice. C'est pour

nous une source féconde de grandes pensées (et, si je ne me trompe, de

refroidissemens); c'est à sa lumière qu'on confie le dépôt des plus

précieux secrets; c'est elle qui gouverne les flots de l'Océan, la

cervelle des hommes et même leurs cœurs, si l'on peut s'en rapporter aux

poètes.

15. Juan se sentait tant soit peu rêveur et incliné vers la

contemplation plutôt que vers son oreiller. Dans la chambre gothique où

il était retiré, le bruit saccadé de la chute d'eau se faisait entendre

au milieu des mystérieuses impressions de la nuit[385]; sous sa fenêtre

gémissaient (nécessairement) les branches ondulées d'un saule. Il se mit

donc à contempler la cascade, qui tantôt éclatait--et tantôt se perdait

dans l'ombre.

[Note 385: Voyez ch. XIII, strophe 63.]

16. Sur la table ou sur la toilette (je ne puis exactement dire

_laquelle_, et j'en fais la remarque, parce que je tiens excessivement à

l'exactitude) brûlait vivement une lampe; pour lui, il était appuyé dans

le creux d'une niche qui conservait encore de nombreux ornemens

gothiques, des pierres ciselées, des vitraux peints et tout ce que le

tems avait épargné dans le manoir de nos ancêtres.

17. Puis, comme la nuit était claire, bien que froide, il ouvrit la

porte de sa chambre, et s'avança dans une galerie d'une sombre teinte,

d'une longue dimension, et tapissée de vieilles et précieuses peintures

représentant d'héroïques chevaliers et des dames chastes, comme le sont

toujours les personnes de haut rang. Mais, à travers de sombres lueurs,

les portraits des morts ont quelque chose de glacial, de terrible et de

fantastique.

18. Vous diriez que la lune a rendu la vie aux formes refrognées des

chevaliers et des saints que la peinture a reproduits: et quand vous

faites un pas, en avant ou en arrière, vous croyez, au faible écho de

votre propre marche,--entendre des voix sortir de la tombe, et des

revenans, gracieux ou horribles, s'élancer de la toile qui gardait leur

triste effigie, pour vous demander comment vous osez ouvrir les yeux

dans un endroit où tout devrait dormir, excepté la mort.

19. A la lumière des étoiles, le pâle sourire des beautés, charme d'un

autre siècle et maintenant renfermées dans la tombe, semble se ranimer;

leurs tresses inhumées flottent le long de la toile; leurs yeux

étincellent, en se portant sur les vôtres, comme dans certains

douloureux songes, ou comme les stalactites d'une obscure caverne; mais

leurs fantastiques regards expriment toujours la mort. Un portrait

lui-même est déjà le passé, et avant que le cadre n'en soit doré, celui

qu'il représente a cessé d'être le même.

20. Juan méditait sur l'inconstance ou sur sa maîtresse,--deux termes

synonymes,--et rien, si ce n'est l'écho de ses soupirs et de ses pas,

n'interrompait le silence de l'antique manoir; quand tout-à-coup il

entendit ou crut entendre à ses côtés un _agent_ surnaturel,--ou

peut-être une souris, maudit animal dont le grignotement, sous la

tapisserie, trouble et embarrasse souvent tant de personnes.

21. Ce n'était pas une souris; mais, ô ciel! un moine accoutré d'un

capuchon, d'un chapelet et d'une robe noire, tantôt apparaissait dans un

rayon de lune et tantôt se perdait dans les ombres. Il semblait marcher

péniblement, et pourtant sans bruit: ses vêtemens seuls faisaient

entendre un léger murmure, et ses mouvemens étaient fantastiques et

silencieux comme ceux des prophétiques sœurs[386]. En passant devant

Juan, il fixa sur lui, sans s'arrêter, un oeil étincelant.

[Note 386: _The sisters_ weirds. Les sorcières de Macbeth.]

22. Juan resta pétrifié: il avait bien entendu quelque chose d'un

revenant qui circulait dans ces vieilles galeries, mais, ainsi que la

plupart des hommes, il regardait ces rumeurs comme l'effet des

impressions que produisent de semblables lieux. C'est une sorte de coin

frappé dans les hôtels[387] délabrés de la superstition, et donnant

cours, non pas à quelque précieux métal, mais à des ombres aussi

rarement vues que l'or représenté par le papier. Mais Juan en

_voyait_-il une enfin, ou n'était-ce qu'une vapeur vaine?

[Note 387: _The mint_, la monnaie, l'hôtel des monnaies.]

23. Une, deux et trois fois passa et repassa devant lui l'habitant des

airs, de la terre, du ciel ou de quelque autre lieu: Juan le regardait

avec de grands yeux, mais sans pouvoir parler ou faire un seul geste. Il

restait immobile comme une statue sur son piédestal; autour de ses

tempes se hérissaient ses cheveux comme des nœuds de serpens; en dépit

de tous ses efforts, sa langue lui refusait des paroles pour demander à

cette créature révérente ce qu'elle voulait.

24. La troisième fois, après une pause encore plus longue, le fantôme se

perdit;--mais où? La galerie était longue, et rien n'obligeait à

supposer que l'évanouissement fût surnaturel. Il y avait plusieurs

portes par lesquelles, grands ou petits, les corps pouvaient entrer ou

sortir, suivant les plus simples lois de la physique: mais il fut

impossible à Juan d'apercevoir par quelle issue le spectre s'était

évaporé.

25. Il garda la même immobilité--pendant un espace de tems qu'il ne put

déterminer, mais qui lui parut un siècle:--toujours écoutant et anéanti,

ses yeux restaient fixés sur le point où d'abord s'était agité le

fantôme. Enfin, il rappela par degrés son énergie; il eût volontiers

attribué à un songe ce qu'il venait de voir, mais il ne se réveillait

toujours pas; il sentait qu'il n'avait pas cessé d'avoir les yeux

ouverts, et il se décida à retourner à sa chambre, laissant en chemin la

moitié de ses forces.

26. Tout y était comme il l'avait laissé: son flambeau brûlait encore,

et non pas d'une flamme _bleue_, comme ces flambeaux plus _modestes_

dont l'éclat est toujours entouré d'une sympathique fumée[388]. Il se

frotta les yeux, ils ne refusèrent pas leur service; il prit un ancien

journal, le journal lui parut extrêmement lisible; il y lut un article

dirigé contre le roi, et un second qui renfermait l'emphatique éloge du

_cirage patenté_.

[Note 388: Allusion aux _bas-bleus_.]

27. Cela sentait bien notre monde; pourtant sa main tremblait encore. Il

ferma sa porte, et, après avoir lu un paragraphe relatif, je crois, à

Horne Tooke[389], il se déshabilla et se mit tranquillement au lit.

Appuyé nonchalamment sur son oreiller, il repaissait encore son

imagination de ce qu'il avait vu. Enfin, sans avoir pris d'opiat, il

s'assoupit par degrés et s'endormit profondément.

[Note 389: Horne Tooke fut implique, en 1794, dans une conspiration

contre le gouvernement, et dut alors son acquittement à l'effet que

produisit une brochure du célèbre Godwin.]

28. Il s'éveilla de bonne heure: comme on peut le supposer, ce fut pour

méditer sur la visite ou vision qu'il avait eue, et pour décider s'il

ferait bien d'en parler, au risque d'être plaisanté sur sa superstition.

Plus il réfléchissait, plus son esprit devenait irrésolu: cependant son

valet, dont l'exactitude était grande, parce que son maître ne se

contentait pas à moins, frappa à sa porte, pour l'avertir qu'il était

tems de se lever.

29. Il s'habilla donc. Il avait, comme tous les jeunes gens, l'habitude

de prendre quelque soin de sa toilette; mais ce matin-là il n'y consacra

que peu d'instans: sa glace même fut à peine consultée; ses cheveux

tombèrent sur son front en boucles négligées; son habit ne reçut pas le

pli accoutumé, et le _nœud gordien_[390] de sa cravate lui-même fut jeté

trop de côté, de plus de la largeur d'un cheveu.

[Note 390: Voyez l'_Art de mettre sa cravate_, dont les journaux

français ont rendu le compte le plus favorable.]

30. Quand il descendit dans le salon, il s'assit, d'un air rêveur,

devant une tasse de thé qu'il n'aurait peut-être pas reconnu, si la

liqueur, en lui brûlant les lèvres, ne l'eût forcé de recourir à sa

cuiller. Telle était sa distraction, qu'il était impossible de ne pas

l'attribuer à _quelque chose_;--Adeline s'en aperçut la première;--mais

_qu'était-ce_? elle ne le devinait pas.

31. Elle le regarda, le vit pâle et devint elle-même aussi pâle que lui.

Elle se hâta de baisser les yeux et de murmurer quelques mots que mon

récit s'abstiendra de transmettre. Cependant lord Henry remarquait que

les _tartines_ étaient mal beurrées; la duchesse de Fitz-Fulke, tout en

jouant avec son voile, le lorgnait avec curiosité, mais ne prononçait

pas un mot; et les grands yeux noirs d'Aurora Raby se fixaient également

sur lui avec un air de surprise tranquille.

32. Enfin, la belle Adeline voyant que Juan conservait toujours la même

froideur silencieuse, et que tout le monde, plus ou moins, en paraissait

étonné, lui demanda _s'il était malade_. Il tressaillit et répondit:

«Oui,--non, un peu, oui». Le médecin de la maison était un docte

personnage: comme il se trouvait là, il exprima le désir de lui tâter le

pouls et de reconnaître la maladie; mais Juan s'empressa de dire «_qu'il

se trouvait parfaitement bien_,

33. «_Fort bien, bien, mal_.» Ces réponses n'étaient pas claires, et

cependant ses yeux, quoique voilés par une apparence de délire,

semblaient en garantir la sincérité; son esprit était certainement

oppressé d'une maladie soudaine, mais peu sérieuse. Et comme il n'avait

pas l'air de vouloir dire ce qu'il éprouvait, on avait lieu de croire

que ce n'était pas un médecin dont il avait besoin.

34. Cependant, lord Henry avait pris son chocolat et les tartines dont

il avait commencé par se plaindre. Il remarqua que Juan n'avait pas

aussi bonne mine qu'à l'ordinaire, chose singulière, puisque le tems

n'avait pas cessé d'être beau. Et s'adressant à la duchesse de

Fitz-Fulke, il demanda à _sa grâce_, si elle n'avait pas reçu de

récentes nouvelles du duc. _Sa grâce_ répondit que _sa grâce_ souffrait

légèrement de quelques faibles et héréditaires accès de goutte, cette

rouille des articulations aristocratiques.

35. Henry se retourna alors vers Juan, et lui exprima quelques mots de

condoléance. «Vous regardez, dit-il, comme si votre sommeil avait été

interrompu par le moine noir du temps passé.--Quel moine»? s'écria Juan

en faisant de son mieux pour répondre à cette question d'un air

tranquille ou insouciant; mais ses efforts ne l'empêchèrent pas de

devenir encore plus pâle.

36. «Oh! vous n'avez donc jamais entendu parler du moine noir, le

revenant du château?--Non, sur mon honneur.--Comment! La renommée,--mais

vous savez que la renommée ment quelquefois,--raconte, à ce propos, une

vieille histoire telle quelle. Mais soit qu'avec le tems le fantôme

devienne plus réservé, soit que nos pères aient eu des yeux plus

pénétrans en pareille matière, il est au moins certain, malgré l'espèce

de croyance qu'on ajoute à ses visites, que le moine ne s'est pas

souvent montré dans ces derniers tems.

37. «La dernière fois ce fut....--Oh! je vous en prie,» interrompit

Adeline (elle observait attentivement les traits de Juan, et, d'après

leur altération progressive, elle conjecturait déjà qu'il pouvait

exister quelques rapports entre son trouble et la légende), «si vous

avez l'intention de badiner, choisissez quelque sujet plus nouveau; on a

déjà répété bien des fois ce conte, et en vieillissant il n'en est pas

devenu meilleur.--

38. «Badiner! reprit milord; mais, Adeline, ne vous rappelez-vous pas

que nous-mêmes, c'était dans notre lune de miel, nous vîmes.....--Eh!

bien, peu importe; il y a déjà si long-tems de cela! au reste, écoutez,

je vais vous donner la musique de cette histoire.» Alors, avec la grâce

de Diane lorsqu'elle tend son arc, elle saisit sa harpe: à peine

touchées, les cordes semblèrent s'animer d'elles-mêmes, et d'un ton

plaintif elle commença à préluder sur l'air: _Il était un frère des

ordres gris_.

39. «Mais, dit Henry, donnez-nous les paroles que vous avez faites sur

cet air; car Adeline est à demi poète,» ajouta-t-il en souriant vers

ceux qui se pressaient autour d'elle. Personne, dès-lors, ne pouvait

plus se défendre d'appuyer les instances du mari et de témoigner le

désir de juger de trois talens ni plus ni moins réunis;--le chant, les

paroles et la harpe, talens qu'on ne peut guère rencontrer dans une

femme sans mérite.

40. Après quelques ravissantes hésitations,--charme ordinairement

employé par nos mélodieuses enchanteresses, et dont elles ont même l'air

(je ne sais pourquoi) de ne pouvoir se dispenser,--la belle Adeline

inclina d'abord ses yeux vers la terre; puis, les enflammant d'une

inspiration soudaine, elle maria sa douce voix aux lyriques accords et

chanta avec une grande simplicité (mérite d'autant plus précieux, que

nous le retrouvons plus rarement)

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 02 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 7 / 26 题