Je me rappelle fort bien cet instant-là.
J'ai entendu des gens dire qu'un coup violent et soudain avait
émoussé leur sensibilité. Il n'en fut pas ainsi pour moi.
Au contraire, ma vue, mon ouïe et ma pensée se redoublèrent de
clarté.
Je me souviens que mes yeux se portèrent sur une petite boule de
marbre de la largeur de ma main, qui était incrustée dans une des
pierres grises de la rocaille, et que je trouvai le temps d'en
admirer les veines délicates.
Et cependant je devais avoir une étrange expression de
physionomie, car la cousine Edie jeta un grand cri et se sauva
vers la maison en courant.
Je la suivis, je tapai à la fenêtre de sa chambre, car je voyais
bien qu'elle y était.
-- Allez-vous en, Jock, allez-vous en, cria-t-elle. Vous voulez me
gronder. Je ne veux pas être grondée. Je n'ouvrirai pas la
fenêtre. Allez-vous en.
Mais je persistai à frapper.
-- Il faut que je vous dise un mot.
-- Qu'est-ce alors? dit-elle en entrouvrant de trois pouces. Dès
que vous commencerez à gronder, je la refermerai.
-- Êtes-vous vraiment mariée, Edie?
-- Oui, je suis mariée.
-- Qui vous a mariés?
-- Le Père Brenman, à la chapelle catholique romaine de Berwick.
-- Vous, une presbytérienne?
-- Il tenait à ce que le mariage se fît dans une église
catholique.
-- Quand cela s'est-il fait?
-- Il y aura une semaine mercredi.
Je me souvins que ce jour-là elle était allée en voiture à
Berwick, et que de Lapp, de son côté, s'était absenté pour faire,
à ce qu'il disait, une longue promenade dans la montagne.
-- Mais... Et Jim? demandai-je.
-- Oh! Jim me pardonnera.
-- Vous briserez son coeur, et vous ruinerez son avenir.
-- Non, non, il me pardonnera.
-- Il tuera de Lapp. Oh! Edie, comment avez-vous pu nous apporter
tant de déshonneur et de souffrance!
-- Ah! voilà que vous grondez! s'écria-t-elle.
Et la fenêtre se ferma brusquement.
J'attendis un peu et je frappai de nouveau, car j'avais encore
bien des questions à lui faire, mais elle ne voulut pas répondre,
et je crus l'entendre sangloter.
Enfin j'y renonçai, et j'étais sur le point de rentrer dans la
maison car il faisait presque nuit, quand j'entendis le pêne de la
porte du jardin se soulever.
C'était de Lapp en personne.
Mais comme il suivait l'allée, il me fit l'effet d’être ou fou ou
ivre.
Il marchait d'un pas de danse. Il faisait craquer ses doigts en
l'air, et ses yeux luisaient comme deux feux follets.
-- _Voltigeurs_! cria-t-il, _Voltigeurs de la garde_!
C'est ainsi qu'il avait fait le jour où il avait eu le délire.
Puis soudain:
-- _En avant_! _en avant_!
Et il arriva en faisant tournoyer sa canne au-dessus de sa tête.
Il s'arrêta court lorsqu'il vit que j'étais là, le regardant, et
je puis dire qu'il fut un peu décontenancé.
-- Holà! Jock, s'écria-t-il, je ne pensais pas qu'il y eût
quelqu'un ici. Ce soir je suis dans cet état d'esprit que vous
appelez de l'entrain.
-- On le dirait, répondis-je avec ma brusquerie ordinaire, vous ne
vous sentirez pas si gai demain quand mon ami Jim Horscroft
reviendra ici.
-- Ah! il revient demain, alors? Et pourquoi me sentirai-je moins
gai?
-- Parce que, si je connais bien mon homme, il vous tuera.
-- Ta! Ta! Ta! s'écria de Lapp. Je vois que vous êtes au courant
de notre mariage. Edie vous a parlé. Jim pourra faire ce qu'il
voudra.
-- Vous nous avez joliment récompensés de vous avoir accueillis.
-- Mon brave garçon, dit-il, je vous ai, comme vous le dites, fort
joliment récompensés. J'ai délivré Edie d'une existence qui est
indigne d'elle, et je l'ai fait entrer par le mariage dans une
noble famille. D'ailleurs, j'ai plusieurs lettres à écrire ce
soir. Quant au reste, nous pourrons en causer demain, quand votre
ami Jim sera revenu pour vous aider.
Il fit un pas vers la porte.
-- Et c'était pour cela que vous attendiez à la Tour d'alarme,
m'écriai-je, soudainement éclairé.
-- Hé! Jock, voilà que vous devenez perspicace, dit-il, d'un ton
moqueur.
Un instant après, j'entendis la porte de sa chambre se fermer et
la clef tourner dans la serrure.
Je m'attendais à ne plus le revoir de la soirée, mais quelques
minutes plus tard, il descendit à la cuisine, où je tenais
compagnie aux vieux parents.
-- Madame, dit-il en s'inclinant, la main sur son coeur, de la
façon si bizarre qui lui était propre, j'ai été l'objet de toute
votre bonté et j'en garderai toujours le souvenir. Je n'aurais
jamais cru être si heureux que je l'ai été grâce à vous dans ce
tranquille pays. Vous accepterez ce petit souvenir. Et vous aussi,
monsieur, vous agréerez ce petit cadeau que j'ai l'honneur de vous
faire.
Il mit devant eux sur la table deux petits paquets enveloppés dans
du papier, puis faisant à ma mère trois autres révérences, il
sortit de la chambre.
Son présent, c'était une broche au centre de laquelle était sertie
une grosse pierre verte, entourée d'une demi-douzaine d'autres
pierres blanches, scintillantes.
Jusqu'alors nous n'avions jamais rien vu de ce genre, et je ne
savais pas même quel nom leur donner, mais on nous dit, par la
suite, à Berwick, que la grosse pierre était une émeraude, et les
autres des diamants, et que le tout avait une valeur bien
supérieure à celle que tous les agneaux qui nous étaient nés ce
printemps-là.
Ma bonne vieille mère est défunte depuis bien des années, mais
cette superbe broche scintille encore au cou de ma fille aînée
quand elle va dans le monde, et je n'y jette jamais un regard sans
revoir ces yeux perçants et ce nez long et mince, et ces
moustaches de chat qu'avait notre locataire de West Inch.
Pour mon père, il avait une belle montre en or à double boîtier,
et il fallait voir de quel air fier il la tenait sur le creux de
sa main, en se penchant pour en percevoir le tic-tac.
Je ne sais lequel des deux vieillards fut le plus charmé, et ils
ne voulaient parler que des présents que leur avait faits de Lapp.
-- Il vous a donné autre chose encore, dis-je enfin.
-- Quoi donc, Jock? demanda père.
-- Un mari pour la cousine Edie, répondis-je.
Lorsque j'eus dit cela, ils crurent que je rêvais, mais lorsqu'ils
eurent enfin compris que c'était bien la vérité, ils se montrèrent
aussi fiers et aussi contents que si je leur avais annoncé qu'Edie
avait épousé le laird.
À dire vrai, le pauvre Jim, avec ses habitudes de grand buveur, de
batailleur, n'avait pas une excellente réputation dans le pays, et
ma mère avait dit maintes fois que ce mariage ne tournerait pas
bien.
D'autre part, de Lapp, autant que nous pouvions le savoir, était
un homme rangé, tranquille et dans l'aisance.
Il y avait bien le secret, mais en ce temps-là, les mariages
secrets étaient chose fort commune en Écosse; car comme quelques
paroles suffisaient pour faire d'un homme et d'une femme un
couple, personne n'y trouvait beaucoup à redire.
Les vieux furent aussi enchantés que si leur fermage avait été
diminué, mais j'avais toujours le coeur endolori, car il me
semblait que mon ami avait été traité avec la plus cruelle
légèreté; et je savais bien qu'il n'était pas homme à en prendre
aisément son parti.