C'était le commandant d'un bâtiment du 50 canons, nommé le _Français_,
qui avait été désigné pour venir assister M. d'Iberville dans sa prise
de possession des rives du golfe du Mexique. Il était le neveu de M. de
Tourville et le parent de M. d'Urfé, prêtre de Saint-Sulpice à Montréal,
Enfin, comme M. Ducasse, le gouverneur, ne se trouvait pas au Cap, mais
avait été se reposer au sud de l'île, dans le district de Léogane, M.
d'Iberville s'y dirigea aussitôt.
M. d'Iberville se mit en rapports avec le gouverneur et obtint tous
les ravitaillements qui lui étaient nécessaires. Le gouverneur parut
enchanté des vues du commandant et de son air de résolution. Il lui
accorda quelques flibustiers pour remplacer les hommes qui avaient
succombé dans la traversée; il y avait six Canadiens et deux écrivains
de morts, ce qui fait dire a M. d'Iberville: «La maladie n'en veut
qu'aux Canadiens et aux écrivains.»
M. d'Iberville dit qu'il partit de Léogane le premier jour de l'année
1699, à midi, étant alors au 78e degré de longitude.
Il savait très bien qu'il ne devait pas suivre le côté nord de l'île de
Cuba, à cause des grands courants venant du sud, qui font le tour du
golfe du Mexique et qui remontent par le bras de mer situé entre Cuba et
la Floride.
Il longea donc avec son escadre la côte sud de l'île de Cuba. Il
parcourut toutes ces petites îles qui environnent Cuba au sud, qui
sont ravissantes de fraîcheur et de forme, couvertes de palmiers et
d'orangers chargés de fleurs et de fruits. Il vit alors ces sites
enchanteurs et parfumés que Christophe Colomb avait appelés «les jardins
de la reine», à cause des merveilles de leur végétation. Il fallait
passer au milieu de ces îles environnées de coraux et de madrépores, où
les navires pouvaient échouer; mais le commandant savait trouver son
chemin au milieu de tous ces obstacles. Il était d'ailleurs grandement
aidé par l'expérience d'un vieux marin nommé M. de Graff, que M. de
Chateaumorand avait pris avec lui au Cap, et qui avait navigué pendant
plusieurs années au milieu de ces parages.
Le 4 janvier, on était à l'extrémité ouest de Saint-Domingue; ensuite,
on arriva à Santiago, ville principale de Cuba. Le 9, on était au cap de
Corientes, à l'extrémité ouest de Cuba; et enfin, le jour suivant, en
face du cap de Cruz, ainsi nommé parce que Christophe Colomb y avait
planté une croix.
Les jours suivants, on entrait dans les eaux de la Floride, et en
suivant les courants du sud, l'on avançait vers les côtes est du golfe.
La _Badine_, le _Marin_ et le _Français_ voguaient de conserve dans
le golfe, accompagnés des felouques et des tartanes qui portaient les
provisions.
Pour ceux qui connaissaient le but de ce voyage, le spectacle était
imposant. C'était une marche comparable à celle de l'escadre de
Christophe Colomb, lorsqu'il accosta, non loin de là, aux premières
Antilles.
C'était un nouveau monde que d'Iberville allait aborder; il était
considérable et était réservé au plus grand avenir.
Actuellement, les Antilles, où s'arrêtèrent les explorations de Colomb,
ne comptent pas un million d'habitants, tandis que les pays dont M.
d'Iberville allait prendre possession en comptent aujourd'hui près de
dix millions, et la dixième partie seule est encore explorée.