M. d'Iberville quitta la baie d'Hudson on 1697 et revint en France. Il
rendit compte de sa mission et énonça les moyens qu'il y avait à prendre
afin d'en assurer le succès. Il parle ainsi de l'avenir des possessions
françaises en Amérique:
«Suivant lui, il fallait s'occuper des dangers qui menaçaient nos
établissements. Ces dangers venaient du voisinage de puissances qui
étaient redoutables par leur nombre et par une position supérieure à
celle des colonies françaises.
«Vis-à-vis de nos colonies du nord, les Anglais et les Hollandais
occupaient des pays d'un climat tempéré et d'une production
surabondante.
«Ils pouvaient attirer des quantités innombrables d'émigrants; de plus,
ils pouvaient les établir avantageusement et les fixer pour jamais.
«Les Français qui viennent dans la Nouvelle-France y sont attirés par
quelques avantages: par l'immensité des forêts et des pêcheries à
exploiter; mais ils ont à, lutter contre un climat si rigoureux, qu'ils
ne songent après avoir amassé quelque bien, qu'à s'en aller le faire
fructifier dans la mère patrie. De là, une cause d'infériorité pour les
colonies françaises. Les Anglais sont établis dans le sud, sous une zône
supérieure à celle de leur propre pays; quand ils en ont joui pendant
quelques années, il ne veulent plus partir et contribuent à élever ainsi
chaque année le chiffre de leur population.
«Aussi les Français ne se comptent que par vingt mille, et leurs voisins
par plus de deux cent mille.
«Pour soutenir la concurrence, il faudrait donc que tout en conservant
les possessions si avantageuses du nord, la France songeât à occuper
les contrées si favorables du sud, sur les rives du Mississipi et du
Missouri, et cela jusques aux bords du golfe du Mexique, où se trouvent
les plus beaux pays du monde.
«Et ce serait d'autant plus urgent que les Anglais se préparent à
s'établir dans ces immenses contrées du sud.»
Et il concluait par ces paroles:
«Si la France ne se saisit de cette partie de l'Amérique qui est la
plus belle, pour avoir une colonie capable de résister aux forces
de l'occupation anglaise, celle-ci, qui est déjà très considérable,
s'augmentera de manière que dans moins de cent années, elle sera assez
forte pour se saisir de toute l'Amérique et en chasser toutes les autres
nations.
«D'un autre côté, la possession du Canada ne peut avoir son prix que
par l'extension à l'ouest par le Mississipi, et cette extension n'a
absolument d'utilité que par la possession des bouches de ce fleuve,
qui mettra le grand Ouest en communication avec les îles françaises des
Antilles, et principalement avec Saint-Domingue.»
Vauban, dans ses considérations sur l'avenir des colonies françaises,
avait absolument les mêmes idées que le chevalier d'Iberville. Quant à
la qualité des établissements coloniaux, disait-il, il n'y a rien de
plus noble et de plus nécessaire.
«Rien de plus noble, parce qu'il n'y va pas moins que de donner
naissance et accroissement à une immense monarchie qui, pouvant s'élever
au Canada, à la Louisiane et à Saint-Domingue, deviendra capable de
balancer toutes les autres puissances de l'Amérique et d'enrichir les
rois de France.
«Rien de plus nécessaire, parce que, sans cet accroissement, à la
première guerre avec les Anglais et les Hollandais, nous perdrons nos
possessions sans espoir d'y jamais revenir.»
Dans le même temps on remit à M. de Pontchartrain un mémoire qui avait
été rédigé par M. d'Ailleboust, fils de l'ancien gouverneur de
Montréal, et qui résume toutes les données fournies par les différents
explorateurs de l'Ouest et du Mississipi, comme Marquette, Jolliet, La
Salle, de Tonty, etc.
«Le pays où l'on propose à Monseigneur d'établir une nouvelle colonie
est d'une richesse admirable et du plus bel avenir. Il est d'une grande
étendue, car le Mississipi qui l'arrose a plus de six cents lieues de
longueur, allant du 46e degré de latitude au 30e.
«Ce fleuve est alimenté par plusieurs rivières très telles, venant les
unes de l'est, comme l'Ohio, le Wabash, le Tennessee, les autres de
l'ouest, comme le Red River, l'Arkansas et le Missouri.
«Les seuls habitants sont des sauvages paisibles, hospitaliers et amis
des Français. Ils sont relativement peu nombreux. Enfin, c'est une
contrée d'une fertilité incomparable.
«Le climat est tempéré, l'air pur, le pays capable de produire toutes
les choses nécessaires à la vie.
«Le maïs et les vignes y sont en abondance, ainsi que les arbres à
fruits, et produisent deux fois par année.
«La plupart des fruits y sont plus gros et meilleurs que les nôtres.
Enfin, il y en a des quantités qui nous sont inconnues: les bananes, les
ananas, et bien d'autres.
«Les chanvres ont huit à dix pieds de hauteur, les oliviers poussent
jusqu'à trente pieds au-dessous des branches.
«Les chênes sont énormes et comparables à ceux de Norwège. Les pêchers,
les pruniers, les figuiers produisent des fruits énormes et mûrissent
deux fois par an.
«Les copals, les pins, les cypriers, les ciriers, les châtaigniers
abondent, et les marronniers sont aussi beaux que ceux de Lyon. Les
melons et les patates sont d'un revenu abondant.
«Le gibier est nombreux en castors, en chevreuils, en cerfs plus grands
que ceux de l'Europe. Les boeufs sauvages donnent le plus beau cuir; on
les rencontre, ainsi que les chevaux, par groupes de plusieurs milliers.
Les prairies et les forêts sont remplies de faisans, de pigeons,
d'outardes et de dindons sauvages.
«On peut en tirer une infinité de pelleteries, des cuirs et des laines
très fines et très abondantes.
«On trouve des métaux en quantité: du plomb, du cuivre, de l'étain, etc.
«Il y a abondance de bois de construction faciles à transporter par
la quantité des rivières navigables. Il y a aussi abondance de bois
précieux, de couleurs, et propres à la marqueterie.
«Le tabac, le sucre et le coton y viennent très bien et sont aussi beaux
que ceux des tropiques.
«Enfin, c'est un pays de plus grand avenir.
«La position est avantageuse au commerce; à proximité des Antilles d'une
part, et de l'autre, du Mexique et du Pérou.»
Ces renseignements concordaient avec les assertions de La Salle et
de Tonty. Ces hommes héroïques, au prix de leurs jours, avaient non
seulement reconnu la richesse incroyable de ces pays, mais ils en
avaient aussi frayé le chemin et reconnu les voies. De plus, ils avaient
noué des relations qui n'avaient laissé que de bons souvenirs et
avaient fait aimer le nom français.
«Quand on examine les extrémités où ces hommes d'un caractère si élevé
se sont réduits pour conquérir des empires à l'Europe, quand on pèse
le peu de gloire qu'ils ont acquise à côté des misères qu'ils ont
supportées, on s'étonne et on gémit de l'oubli où leur mémoire est
tombée. Le nom de La Salle avait disparu de cette terre après que les
dernières traces de son expédition furent effacées.»
Ces renseignements, qui concordaient avec plusieurs documents que
le ministre avait déjà en sa possession, déterminèrent à exécuter
immédiatement ce qui avait été arrêté depuis longtemps. On trouvait
le moment urgent: on savait que les Anglais avaient l'intention de se
rendre au Mexique.
La décision fut prise. Dès le 15 février 1698, M. d'Iberville fut
prévenu de réunir tous les Canadiens qui étaient revenus à la Rochelle
avec lui et avec son frère de Sérigny, afin qu'ils pussent se joindre à
l'expédition.
Le ministre avait l'estime la plus haute pour ces marins intrépides qui
s'étaient distingués à la baie d'Hudson et à l'île de Terre-Neuve. M. de
Frontenac avait signalé leur mérite en ces termes: «Je me fais fort
de fournir des gens plus habiles qu'aucuns de l'Europe: ce sont les
Canadiens. Ils naissent canotiers et sont habitués à l'eau comme
poissons.»
Ensuite, on procéda à l'armement des bâtiments. Le 10 juin, le ministre
donna la liste des officiers. Il y avait deux bâtiments: la _Badine_, de
40 canons, le _Marin_, de 30 canons, et plusieurs felouques.
Liste des officiers devant servir sur la _Badine_: le sieur d'Iberville,
capitaine de frégate; le sieur Lescalette, lieutenant de vaisseau: le
sieur Moreau, enseigne: le sieur de Marigny, enseigne en second; de La
Gauchetière et de Bienville, gardes de marine.
Officiers devant servir sur le _Marin_: commandant, le sieur de Surgère,
capitaine de frégate; le sieur du Hamel et le sieur de Sauvalle,
lieutenants de vaisseaux; le sieur de Villautreys, enseigne, et le sieur
de Sainte-Colombe, garde de la marine.
Le 10 juin, d'Iberville adressait un nouveau mémoire, où il exposait ses
vues en ces termes:
«Pour faire un établissement sur le Mississipi, il faudrait au moins
quatre bâtiments:
«1° Un navire de 50 canons avec 250 hommes d'équipage; 2° une frégate de
20 canons, avec 120 hommes; 3° un bâtiment de 12 canons, avec 65 hommes;
4° un bâtiment de charge monté par 80 hommes, dont 30 soldats; huit mois
de vivres, avec faculté d'accoster à Saint-Domingue pour prendre de
la viande fraîche, si nécessaire dans les grandes traversées. Je
n'arrêterai qu'une dizaine de jours, et il serait bon de ne rien dire du
but du voyage à Saint-Domingue, à cause de la proximité de la colonie
anglaise de la Jamaïque.
«De là, il faudra longer la côte américaine à 50 lieues de la Floride
jusqu'à la baie du Saint-Esprit, qui est à moitié de la distance entre
la Floride et la baie Saint-Louis, où La Salle était allé atterrir en
son voyage.
«La baie du Saint-Esprit est à 100 lieues de la baie Saint-Louis; de là,
j'enverrais un bâtiment à l'Acadie pour ramener 50 Canadiens. Il faut
des marchandises pour présenter aux sauvages: haches, chaudières,
aiguilles, rassades, clous, etc. Ces objets représentent au moins
20,000 francs de dépenses. Enfin, je demanderais que mes ordres soient
généraux, comme à la haie d'Hudson, à cause des inconvénients qui
arrivent quand les ordres sont trop bornés, dans une entreprise de cette
longueur et de cette importance, où l'on ne peut tout prévoir.»
Le 23 juillet, le ministre envoya au sieur d'Iberville ses instructions,
dans lesquelles nous voyons qu'il acquiesce à toutes les suggestions qui
lui avaient été énoncées.
[Illustration: L'océan Atlantique.]