La baie nommée baie du Nord, se présentait donc il leurs regards dans
son immensité.
Cette masse d'eau, qui est vraiment une mer intérieure, n'a pas moins de
300 lieues de longueur sur 250 lieues dans sa plus grande largeur. Au
sud, elle se rétrécit en une baie qui a 80 lieues de largeur: c'est ce
que l'on appelle la baie James.
Cette partie était occupée par quatre forts: à l'extrémité sud, le fort
Monsipi, que les Français ont appelé depuis le fort Saint-Louis; à
droite, à quarante lieues, le fort Rupert; à gauche, à quarante lieues,
le fort Kichichouane, que les Français nommèrent le fort Sainte-Anne.
Plus haut, du même côté, le fort de New Savanne, appelé ensuite
fort Sainte-Thérèse. Ce fort était situé sur la rivière appelée des
Saintes-Huiles, parce que l'un des missionnaires y avait perdu son
bagage.
Enfin, plus loin, à trente lieues au nord, on trouvait le fort Nelson,
nommé plus tard le fort Bourbon.
Les Canadiens étaient donc arrivés à leur but, le 20 juin 1686, à ce
centre si recherché du commerce des fourrures du Nord.
Nul bruit de leur marche n'avait transpiré. Les Anglais, renfermés
dans leurs forts, attendaient la venue des bâtiments du printemps; ils
étaient loin de penser qu'une troupe d'hommes chargés de munitions et
d'un matériel de siège avait pu franchir, pour les surprendre, 900
milles dans la saison de l'année la plus difficile pour la marche.
On ne songeait donc pas à se garder au fort Monsipi; il n'y avait ni
poste d'observation, ni rondes de nuit, ni sentinelles. Les voyageurs
attendirent avec une vive impatience le moment fixé par leur chef, et
jusque-là, ils pouvaient jouir d'un beau spectacle, comme il arrive
souvent dans ces grandes régions du Nord. Des bruits se faisaient
entendre au loin. C'était le dégel qui opérait son oeuvre de destruction
sur les masses de glace environnantes. Ces amas se détachaient du haut
des rives, et se précipitaient ensuite avec un fracas semblable au
bruit du tonnerre. La lune, entourée d'auréoles de diverses couleurs,
éclairait faiblement. A mesure que l'expédition avait avancé dans le
nord, elle avait pu contempler plusieurs fois cette merveille des
régions polaires que l'on appelle l'aurore boréale. Presque tous les
soirs, le ciel paraît en feu avec des dispositions de lumière qui
varient et changent d'instant en instant. Tantôt, l'on voit les degrés
d'un portique qui va se perdre dans le sommet des nuages; quelques
minutes après, les lueurs paraissent comme des colonnes d'albâtre qui se
mettent en mouvement et se croisent en formant des losanges de feu. A
certains moments, tout s'éteint, puis les lueurs réapparaissent avec
des combinaisons nouvelles. Quelquefois, on aperçoit comme un immense
éventail offrant plusieurs cercles d'où s'échappent des rayons de feu
qui éclatent dans l'immensité comme des fusées d'artifice. Voilà ce que
l'on pouvait contempler presque chaque soir. Ce sont les particularités
que l'on observe encore aujourd'hui, et qui viennent rompre la monotonie
des longues nuits du pôle.
L'heure étant venue, le capitaine de Troyes prit les dispositions
nécessaires pour n'être pas surpris lui-même. Il plaça une vingtaine
d'hommes à la garde des canots, puis il s'avança avec le reste du
détachement.
Pour expliquer ce qui se passa, M. de La Potherie a donné une
description très détaillée du fort;
A trente pas de la rivière, sur une petite hauteur, était un carré
de palissades de cent pieds de façade sur le fleuve et de dix-huit
pieds de hauteur, avec des bastions à chaque angle.
Les bastions, revêtus de forts madriers, avaient en dedans une
terrasse assez large pour placer des tirailleurs. Dans les bastions,
il y avait plusieurs canons d'environ six livres de balles. Au
milieu de la façade, il y avait une porte épaisse d'un demi-pied,
garnie de clous et de ferrements pour qu'on ne pût l'entamer avec la
hache.
Au milieu de l'enceinte s'élevait une redoute de troncs d'arbres
assemblés et posés pièce sur pièce. La redoute avait trente pieds de
longueur et autant de hauteur, avec trois étages et vingt-huit pieds
de profondeur. Au sommet, il y avait un parapet et des embrasures
pour les canons de la plate-forme.
Le commandant fit approcher, au milieu des ténèbres, deux canots chargés
de madriers, de pioches et d'un bélier, tandis que les hommes montaient
par un chemin enseveli sous les rochers et les arbres. [12]
[Note 12: L'on remarque encore aujourd'hui ce sentier.]
Sainte-Hélène et d'Iberville furent désignés pour faire le tour de la
place et chercher à pénétrer par la palissade qui regarde le désert. Le
sergent Laliberté, du régiment de Carignan, fut envoyé avec ses hommes
pour couper la palissade sur le côté et s'en aller tirer sur les
embrasures de la redoute.
Le chevalier de Troyes se réservait de faire enfoncer la porte de la
façade avec le bélier.
Sainte-Hélène et d'Iberville, en se rendant à leur poste, commencèrent
avec leurs hommes à lier les canons de la palissade par la volée avec de
fortes cordes attachées à des madriers, de manière que si l'on mettait
le feu aux canons, en reculant ils auraient arraché la palissade. Ils
escaladèrent la clôture en arrière du fort et ils s'en vinrent aussitôt
ouvrir la porte du côté du bois, car elle n'était fermée qu'au verrou,
et ils firent entrer leurs hommes; ils revinrent aussitôt vers la porte
de la redoute, que le chevalier de Troyes se mettait en devoir de briser
avec le bélier.
En même temps, les soldats faisaient feu dans les embrasures de la
redoute, avec des cris affreux à l'iroquoise: Sassa Kouès! Sassa Kouès!
qu'ils prononçaient au plus haut de la voix, comme les Indiens.
Quelques Anglais, s'étant réveillés au bruit, parurent sur la
plate-forme et se mirent à pointer les canons sur les assaillants,
qu'ils prenaient pour des sauvages. Sainte-Hélène visa le premier qui se
présenta aux embrasures et lui cassa la tête du premier coup de fusil.
Pendant ce temps, le bélier avait commencé à produire son effet. Dès que
la porte fut à moitié démontée, d'Iberville, sans calculer le danger
qu'il pouvait courir, se jeta dedans, l'épée d'une main et son fusil de
l'autre.
Les Anglais, surpris, se précipitèrent sur la porte, qui tenait encore
par quelques ferrements, et la refermèrent.
D'Iberville, placé avec les ennemis dans l'obscurité la plus profonde,
«ne voyait ni ciel ni terre» il se détendit comme il put avec la crosse
de son fusil, puis, entendant descendre de nouveaux assaillants d'un
escalier, il tira au hasard. Les Anglais hésitaient, croyant avoir
affaire à un grand nombre; mais ils eurent bientôt reconnu leur erreur,
lorsque les Français, ayant réussi à briser la porte, se précipitèrent
en foule, l'épée à la main, et trouvèrent les Anglais nus et sans armes.
Ils avaient été réveillés on sursaut et ne s'étaient pas aperçus des
premiers mouvements de l'attaque. Trompés par les cris, ils avaient cru
à une fausse alerte des sauvages. Tous se rendirent, sans essayer de
combattre, et demandèrent à être renvoyés en Angleterre. On trouva dans
le fort douze canons de six à huit livres, trois mille livres de poudre
et dix mille de plomb, que les artilleurs canadiens, qui possédaient un
moule à boulets, commencèrent à utiliser.
On prit quinze hommes dans ce fort, nous dit le Père Silvy, et on en
aurait pris encore quinze autres, sans une barque que nos découvreurs
avaient aperçue la veille, mais elle était partie le soir pour le fort
Rupert, avec le commandant de Monsipi, qui était désigné pour remplacer
le commandant général de la Baie, et qui, en conséquence, était allé
faire faire des travaux à Rupert. «Nous fûmes bien fâchés, dit le Père
Silvy, de l'avoir manqué, et comme sa barque nous était nécessaire pour
porter du canon au fort Kichichouane (qui avait cinquante canons en
batterie), on prit la résolution de la suivre et de s'en aller attaquer
Rupert, espérant enlever le fort et le vaisseau du même coup».
Il y avait quarante lieues, et elles furent faites en cinq jours,
jusqu'au 1er juillet. D'Iberville conduisait une chaloupe portant
deux pièces de canon. Quand on fut arrivé à une certaine distance,
Sainte-Hélène eut ordre d'aller à la découverte. Il se glissa à travers
les arbres et les rochers, et il prit connaissance de la position. Le
fort était de la même construction que le fort Monsipi, avec cette
particularité que la redoute n'était pas au milieu de l'enceinte, que
le toit était sans parapets, et que quatre bastions environnaient la
redoute avec huit pièces de canon. En fin, de Sainte-Hélène remarqua
une échelle attachée le long du mur de la redoute pour se sauver en cas
d'incendie.
Le chevalier de Troyes prit aussitôt ses dispositions: il débarqua des
canons, fit faire des affûts et préparer les grenades; on disposa des
madriers pour le travail du mineur qui devait aller placer ses pièces
d'artifice sous le mur de la redoute.
En même temps, d'Iberville partit avec douze hommes dans sa chaloupe,
afin d'aborder le vaisseau au milieu de la nuit. Ils savaient que
Brigueur, le gouverneur, devait s'y trouver. Arrivés au vaisseau, ils
virent la sentinelle endormie; c'est ce que l'on pouvait prévoir sur une
mer éloignée de toute menace d'attaque. On ne laissa pas à la sentinelle
le temps de donner l'alarme.
D'Iberville frappa alors du pied sur le pont pour réveiller les gens,
comme c'est l'usage sur les vaisseaux lorsqu'il faut que l'équipage se
lève pour quelque chose d'extraordinaire. Le premier qui se présenta au
haut de l'échelle reçut un coup de sabre sur la tête; un autre qui avait
monté par l'avant périt de même. Alors, on descendit; la chambre fut
forcée à coups de hache et l'équipage fut réduit en quelques instants.
Ils eurent quartier, et en particulier Brigueur, gouverneur de Monsipi,
qui s'en allait prendre la qualité de gouverneur général de la Baie.
Pendant ce temps, le chevalier de Troyes avait enfoncé la porte de
l'enceinte avec son bélier, et il entourait la redoute avec son monde,
l'épée à la main.
Le grenadier, profitant aussitôt de l'échelle placée sur la redoute,
arriva sur la plate-forme, et se mit à lancer ses grenades par le tuyau
de la cheminé. Tout fut bientôt brisé par cette explosion, et il n'y eut
plus moyen de tenir en cet endroit. Une femme, réveillée en sursaut par
ce bruit, s'enfuit dans une autre chambre, où elle fut atteinte, ainsi
que deux autres, par des éclats de grenade. La garnison se réfugia alors
au rez-de-chaussée, mais elle s'y trouva sous le feu des Canadiens,
qui tiraient par les ouvertures. Le chevalier, trouvant que le bélier
n'allait pas assez vite, fit tirer le canon sur la porte.
Au môme moment, le mineur fit connaître qu'il avait placé ses pièces, et
qu'il n'attendait qu'un ordre pour faire sauter la redoute. Ce que les
Anglais ayant entendu, ils comprirent qu'ils ne pouvaient plus résister,
et ils demandèrent quartier.
Ainsi fut pris le second fort; les prisonniers, placés dans un yacht
qu'on trouva amarré près de là, furent dirigés vers Monsipi; ils étaient
escortés par le vaisseau qui avait été chargé de toutes les munitions et
des pelleteries trouvées dans le fort.
Le chevalier fit alors sauter le fort et les palissades parce qu'il
aurait fallu trop de monde pour le garder. Il y laissa d'Iberville pour
surveiller cette exécution, et il lui donna la chaloupe pour opérer son
retour.
M. du Troyes partit en canot avec quelques hommes. En arrivant à
Monsipi, il y trouva les deux bâtiments qui avaient transporté la prise.
Il fit emmagasiner les provisions, et il décida alors du sort des
prisonniers.
Le chevalier les réunit et les fit transporter à l'autre bord de la
rivière, avec des vivres. Il leur donna des filets pour la pêche et des
fusils pour la chasse. Il leur enjoignit de ne pas passer outre, sous
menace de mort, et il leur dit que s'ils avaient quelque chose à
communiquer, ils pouvaient envoyer sur la batture deux hommes qui
mettraient un mouchoir au bout d'un bâton pour signal.
Ensuite, le chevalier de Troyes se disposa pour sa nouvelle entreprise.
Il fit charger les canons sur le vaisseau pris au fort Rupert, et il mit
son monde en plusieurs canots. Les mémoires du temps remarquent qu'il
pria alors le Père Silvy, qui était resté à Monsipi, de l'accompagner
dans cette expédition, que l'on pouvait penser devoir être plus longue
que les premières.
Le Père Silvy pouvait être utile par son expérience en ces contrées;
ensuite, rien n'égalait son influence sur les gens, au milieu des peines
et des difficultés.
Elles furent très grandes, car il fallait se diriger à trente lieues
au nord, sans savoir au juste quelle était la situation du fort. Toute
cette côte est environnée de battures qui s'étendent au loin dans la mer
et qui ne sont pas navigables. Il fallait donc se tenir à trois lieues
de la cote, et, quand la marée était basse, il fallait porter les canots
et les bagages à de grandes distances, tandis que, lorsque la marée
montait, l'on se trouvait engagé dans les glaces, dont il était
difficile de sortir.
Après plusieurs jours de marche et de navigation, on reconnut qu'on
avait dépassé la situation du fort sans l'avoir aperçu, et les sauvages
qui accompagnaient l'expédition ne savaient plus où ils en étaient, bien
qu'ils crussent connaître le pays; mais ils ne se découragèrent pas,
tant ils tenaient à se venger des Anglais, qui les avaient accablés de
mauvais traitements.
On était dans la plus grande incertitude, lorsque, dans le lointain, on
entendit sur la côte sept ou huit coups de canon.
L'expédition vogua dans cette direction, aborda avec armes et bagages à
l'embouchure de la rivière Kichichouane, que l'on n'avait pas aperçue
d'abord. On parvint à un endroit où il y avait une sorte d'estrapade au
haut de laquelle on plaçait une sentinelle pour signaler l'arrivée des
vaisseaux. En ce moment, d'Iberville arriva avec Sainte-Hélène dans
la chaloupe qui portait tous les pavillons de la compagnie de la baie
d'Hudson. Iberville, avec son habileté ordinaire, avait su se diriger en
droite ligne en partant du fort Rupert vers l'embouchure de la rivière
Kichichouane que l'expédition avait eu tant de peine à rencontrer.
Aussitôt arrivé, Sainte-Hélène fut encore désigné pour reconnaître
l'assiette de la place. Il revint bientôt et annonça que le fort était
semblable aux deux autres. Il était sur une hauteur, à quarante pas du
bord de l'eau, et environné d'un fossé en ruines.
Au centre d'une palissade, s'élevait une redoute de trente pieds de
haut, à plusieurs étages, avec une plate-forme au-dessus; mais il y
avait, de plus qu'aux autres forts, une artillerie considérable: quatre
canons dans chaque bastion, et 25 ou 30 dans le corps principal, placés
aux différents étages.
Le chevalier de Troyes, sachant que son arrivée avait été signalée,
voulut procéder par voie de conciliation. Il envoya demander au
gouverneur qu'il voulût bien lui remettre trois Français qui étaient
détenus dans la place. Le gouverneur, qui ne savait pas à quels ennemis
redoutables il avait affaire, ne voulut répondre que d'une manière
évasive. Aussitôt le chevalier de Troyes décida de recourir à la force.
Il fit établir une batterie de dix canons de l'autre côté de la rivière,
sur une hauteur, dans des buissons, et puis il attendit le soir. Alors,
ayant reconnu avec sa longue-vue que le gouverneur s'était retiré, avec
sa famille, dans sa chambre, qui était sur la façade, il démasqua sa
batterie, et envoya une volée sur la table du gouverneur. Tout fut mis
sens dessus dessous, mais il n'y eut heureusement personne de blessé.
L'on continua à tirer, et en moins de cinq quarts d'heure, on tira près
de cent cinquante coups de canon, qui criblèrent tout le fort.
Les Canadiens, voyant que tout allait bien, se mirent a crier: Vive le
roi! L'on entendit en même temps des voix sourdes qui semblaient sortir
du soubassement du fort qui en faisaient autant: c'étaient les assiégés,
qui s'étaient retirés dans les caves, et qui, ne voulant pas se risquer
à aller sur la plate-forme pour amener le pavillon, avaient fait tous
ensemble ce signal, pour faire connaître qu'ils voulaient se rendre.
Les Canadiens ne comprirent pas le sens de ces acclamations, et ils se
préparèrent à renouveler l'attaque.
Ayant tiré tous leurs boulets, ils s'occupèrent à en faire de nouveaux
avec leur moule, lorsqu'on entendit les tambours du fort qui battaient
la chamade. Aussitôt on vit paraître un homme avec un pavillon blanc,
qui s'embarquait dans une chaloupe.
Le chevalier reçut l'envoyé avec courtoisie, et sur son invitation, il
se rendit à mi-chemin du fort, où il trouva le gouverneur. Celui-ci
avait fait porter avec lui du vin d'Espagne, et, après avoir bu à
la santé des deux rois, on s'occupa d'arrêter les conditions de la
reddition. Voici ce qu'elles portaient en substance:
Articles accordés entre le chevalier de Troyes, commandant le
détachement du parti du Nord, et le sieur Henry Sargent, gouverneur
pour la compagnie anglaise de la baie d'Hudson;
1° Il est accordé que le fort sera rendu avec tout ce qu'il
contient, dont on prendra facture pour la satisfaction des deux
parties;
2° Il est accordé que tous les serviteurs de la compagnie jouiront
de ce qui leur appartient en propre, ainsi que le gouverneur, son
ministre et ses serviteurs;
3° Que le dit chevalier de Troyes enverra les serviteurs de la
compagnie au fort de l'île Weston, où ils attendront les vaisseaux
anglais, et qu'il leur donnera les vivres nécessaires pour retourner
en Angleterre;
4° Que les hommes sortiront du fort sans armes, à l'exception du
gouverneur et de son fils, qui sortiront avec l'épée au côté.
Ce qui fut exécuté. D'Iberville conduisit les Anglais à l'île Weston, où
ils avaient un magasin, puis revint au fort Sainte-Anne.
Ce fort contenait les principaux magasins de la compagnie; on y
trouva des quantités de provisions et de munitions, et 50,000 écus de
pelleteries. Ce fut le principal fruit de cette expédition, qui rendait
les Français maîtres de la partie méridionale de la baie d'Hudson.
Le Père Silvy remarque, dans sa relation, «qu'on entra dans le fort
tambour battant et enseignes déployées, le 26 juillet, le propre jour de
sainte Anne, c'est-à-dire de la sainte qu'on avait prise pour patronne
du voyage et de l'expédition.» Le chevalier de Troyes voulut reconnaître
la protection continuelle de la divine Providence pendant toute la durée
de l'entreprise. Il donna au fort le nom de la patronne que l'on
avait invoquée; ensuite il chargea le Père Silvy d'établir le service
religieux dans le fort. L'une des pièces principales fut convertie
en chapelle, et décorée en partie avec les drapeaux de la compagnie
anglaise. Chaque jour, la sainte messe y était célébrée; la garnison y
assistait aux fêtes principales, et il n'était pas difficile de trouver
parmi les Canadiens élevés par M. Dollier de Casson, des assistants et
des servants pour le saint sacrifice.
L'on a pu remarquer comme le chevalier de Troyes et les messieurs Le
Moyne avaient désiré emmener un aumônier avec eux. Ils tenaient aussi
à ce qu'il les accompagnât dans leurs différentes expéditions pour les
secours qu'il pouvait donner aux hommes malades ou blessés, et on fin
pour la célébration des saints mystères. Mais il y avait encore une
autre raison qui accompagnait toutes les décisions des hommes de guerre
dans la Nouvelle-France: c'est que tout ce qu'on faisait avait pour but
principal d'avoir des relations avec les sauvages et de leur donner la
connaissance de la vraie religion. Aussi le Père Silvy nous dit, dans sa
relation, «qu'il a des rapports avec des sauvages de différentes tribus,
qu'il comprend la langue de plusieurs d'entre eux et qu'il espère
que Dieu, dans sa bonté, donnera à ces pauvres gens la grâce de se
convertir.»
Telle fut donc la première expédition à la mer du Nord, expédition qui,
tout en faisant le plus grand honneur au chevalier de Troyes, mit en
grand relief les qualités du chevalier d'Iberville et de ses frères.
C'est ce que fait remarquer aussi le Père Silvy: «Voilà, dit-il dans sa
lettre à Mgr de Saint-Vallier, le coup d'essai de nos Canadiens sous la
sage conduite du brave M. de Troyes, et de messieurs Sainte-Hélène et
d'Iberville, ses lieutenants.»
[Illustration: Carte de la baie d'Hudson.]