Quel est le peuple chez lequel les femmes conçoivent à cinq ans
et meurent à huit?--Quel est celui dont l’odeur fait fuir les
crocodiles?--Quelle partie du monde a donné naissance à des hommes qui
portent, dans un œil, une prunelle double, et dans l’autre, l’effigie
d’un cheval?--En quelle autre région du globe les hommes ont-ils
les pieds tournés en dedans, et huit doigts à chaque pied?--Dans
quelles circonstances les femmes mettent-elles au monde des enfants
privés d’ongles?--Comment se nomme le serpent qui a une tête au bout
de la queue?--Est-il vrai que l’ibis puisse être considéré comme
l’inventeur du clystère?--Quel est l’oiseau qui devient chauve à
la saison des raves?--Dans quel pays les perdrix ont-elles deux,
cœurs?--Quelle sorte d’animal est appelé «ficedule» en automne
et, l’hiver, «mélancoryphe»?--Quelle est la durée de la vie des
ichneumons?--Quel rapport unit les lobes du foie de la souris avec
les phases de la Lune?--Pourquoi les fourmis ne touchent-elles pas
au second des lobes du foie de la grenouille buissonnière?--Le nom
de l’animal dont le second estomac présente un tuf noirâtre propre à
servir de remède dans les accouchements laborieux?--La vulve d’une
truie primipare est-elle préférable quand elle s’appelle _ejectitia_
ou lorsqu’elle se nomme _porcaria_?--Le nom du vent qui féconde les
cavales, en Espagne?--Le nom de la pierre qui présente une sorte
de grossesse?--Celui des œufs pondus par certaines poules, sans
l’approche du mâle?--Quel prix fut payé le rossignol blanc que l’on
offrit à Agrippine?--A quelle espèce appartenait le poisson qui, sous
le règne de Caligula, fut payé onze cent soixante-huit de nos francs,
par Asinius Celer?--De quel bois étaient les tables dont il est dit
que Cicéron en posséda une, qui valait deux cent dix mille francs
de notre monnaie; Juba, une autre de deux cent soixante-deux mille
francs; et Céthègus, une troisième, de deux cent quatre-vingt-quatorze
mille?--Quel est le Roi d’Épire dont le gros orteil guérissait des
affections de la rate; le Prince qui vint au monde les pieds les
premiers; quelle est la Princesse qui couva un œuf de poule et le fit
éclore; celle qui traînait à sa suite cinq cents ânesses pour son bain
de lait?--A quel vin Livie Augusta, qui passa quatre-vingt-deux ans,
attribuait-elle sa longévité?--Quelles sont les phases de la Lune que
Tibère observait pour se faire couper les cheveux?--Quel territoire
avait fourni les juments hermaphrodites qui s’attelaient au char de
Néron?--Le nom de cette ancienne Romaine qui n’a jamais craché et de
ce personnage consulaire qui n’a jamais éructé?--Le nom de ce Grec
qui récitait, comme s’il les avait eus sous les yeux, tous les livres
d’une bibliothèque; de cette comédienne qui parut sur le théâtre
pendant cent ans; de cet historien qui paya vingt et un mille de nos
francs un plat de langues d’oiseaux _ayant parlé_; de ce personnage
qui, proscrit par les triumvirs, fut trahi, dans sa cachette, par les
parfums qu’il exhalait; de cette femme qui mit des boucles d’oreilles
à une murène qu’elle aimait; de cette joueuse de lyre du Roi Ptolémée,
qui fut chérie à la fois par une oie et par un bélier; du poète dont
la maîtresse obtint les faveurs d’un éléphant; de l’arbre pour lequel
se passionna l’orateur Passiénus Crispus, au point de l’arroser avec
du vin, de l’étreindre, et de se coucher auprès de lui?--Le changement
des femmes, en hommes, est-il une fable?--Sous quels consulats une
fille devint-elle garçon, à Casinum; et Arescon (lequel avait porté le
nom d’Arescuse et pris mari) prit-il femme, après qu’il lui eut poussé
de la barbe?
Puis, comme grisé par ce tournoiement d’exceptions et cette valse de
monstruosités, le questionnaire s’achevait sur cette bacchanale:
Est-il vrai qu’une baguette de myrte, portée à la main, exempte de
fatigue les voyageurs; que le faîne donne de la gaîté aux cochons;
qu’il y ait des arbres qui dorment; que les cailles soient sujettes
à l’épilepsie; que les perdrix soient lubriques au point qu’il leur
suffise, pour concevoir, d’entendre la voix du mâle; que la femme
d’Egnatius Mecenius ait été tuée à coups de bâton, pour avoir bu
du vin au tonneau; qu’un serpent ait aboyé, lors de l’expulsion
des Tarquins; que le seul remède contre la rage soit la racine de
cynorrhodon; que Sémiramis ait été amoureuse d’un cheval _usque
ad coïtum_; que l’eau dans laquelle on a trempé une chouette soit
souveraine contre la pépie; que Zanclès de Samothrace ait vu repousser
ses dents à l’âge de cent années; qu’Aristodème de Messènes, qui tua
trois cents Lacédémoniens, avait le cœur velu; que le caritoblepharon
soit efficace dans les philtres d’amour?... Et cætera, et cætera.
Sur la fin de cet opuscule, Mademoiselle affirmait ne pas vouloir
borner à la seule antiquité son exégèse tératologique, mais l’appliquer
à toutes les époques de l’Histoire, et la conduire jusqu’à nos jours.
Le Comte se félicita du hasard qui le faisait seul confident de ce
manuel inouï. La nécessité d’en cacher l’existence à son épouse ne lui
parut pas douteuse; mais il crut devoir consulter sa mère, sans lui
détailler le factum. Comme il l’interrogeait sur le placement auquel
semblait, suivant elle, devoir aboutir tant de science, la vieille
répondit: «Dans les latrines.»
Charles songeait à suivre le conseil; survint Demelly, qui s’offrit à
escamoter le répertoire litigieux et, l’ayant obtenu, sous condition
de silence, rentra chez lui pour vérifier, dans de poudreux bouquins,
l’exactitude, qui s’avéra, de tout ce que son ami tenait pour des agues
ou des loufoqueries.