Mademoiselle, avec le manque d’opportunité qui la caractérisait,
fit demander à la Comtesse si elle pouvait, pour cette occasion de
l’épiscopal banquet, revêtir une robe-pantalon (d’ailleurs fort
convenable) qu’on venait de lui expédier de Paris, et qu’elle avait
commandée tout exprès. Les minutes étaient comptées. A peine en
restait-il assez pour éviter le scandale. Le retard, occasionné par le
changement de toilette, eut cependant pour déplorable effet d’amener
l’Institutrice au salon un quart d’heure après que tout le monde y fut
réuni. Elle n’y apparut pas moins souriante, dans une robe d’un brun
tirant sur le vert, qu’elle dit se nommer _caca dauphin_. Par bonheur
ces malséantes sonorités n’arrivèrent pas à l’oreille de l’Évêque.
La Marquise, toujours portée à l’indulgence, fit signe à la
retardataire de s’approcher d’elle et lui dit à l’oreille:
«Mademoiselle, je tenais à vous dire un mot, au sujet des «fondus
au parmesan». Je les fais, pour la circonstance, exceptionnellement
servir dans les coquilles d’argent, dont je n’ai qu’une douzaine et
demie. Vous voudrez bien attendre le second tour. Mais comme certaines
personnes ne mangent pas de ce mets, vous en aurez très probablement.
J’ai prévenu Prosper.»
C’était, on s’en souvient, le nom du maître d’hôtel, celui-là même qui
appelait la Gouvernante: «Mam’zelle Waintère».
L
Le déjeuner fut d’abord froid. Monseigneur était d’appétit, comme
on dit «d’attaque». Il mangea et reprit des truites frites, qu’il
affectionnait tout spécialement. Une longe aux salsifis eut encore
les honneurs de sa récidive. Mais la conversation languissait. On
avait parlé d’un empoisonnement par les champignons, qui n’avait pas
peu contribué à lier les langues. Mademoiselle comprit, à n’en pas
douter, que le moment était venu, pour elle, de sauver l’honneur d’une
famille dont l’injustice ne faisait que rehausser un tel procédé; elle
se dévoua, et s’adressant directement à l’Évêque avec un son de voix
cristallin, qui se détacha sur le silence général et stupéfia les
adultes, mais que les enfants admirèrent, elle souhaita connaître de Sa
Grandeur, s’il était canonique de penser que deux passages du _Colloque
des Neuf Rochers_, du Bienheureux Suso, pussent s’appliquer, l’un, à
l’Erreur de Lamennais, l’autre, à la Catastrophe de Messine.
Le Prélat qui, s’il connaissait dans ses grandes lignes le schisme
du révolté de La Chesnaye, ne possédait, en revanche, pas le moindre
renseignement sur l’œuvre, non plus que sur la personne du Bienheureux
Henri, lança, dans la direction de l’Abbé Lorgner, un coup d’œil à la
fois protecteur, autoritaire et hagard. L’abbé comprit à son tour; il
en avait l’habitude, avec tout ce qu’il faut pour ça; et, de même que
Mademoiselle avait décidé de sauver l’honneur de la famille, il sauva,
lui, l’honneur de son Évêque.
Il n’ignorait pas l’existence du document mystique et prouva, en
citant cette date, qu’il savait aussi fort bien que le colloque avait
été dicté, à ce Frère, par la Sagesse Éternelle, en 1352. Il avait
fait de son côté, Monsieur le Grand Vicaire, les mêmes réflexions que
Mademoiselle, sur les deux passages auxquels, évidemment, elle faisait
allusion; il put les reconstituer de mémoire. Tout d’abord, il s’agit
bien, n’est-ce pas? de cet homme qui, après avoir escaladé le dernier
Rocher de la Perfection, s’en est vu précipiter, et jusqu’au bas de
la montagne, pour «avoir commencé de se complaire en lui-même et en
sa science; il a recherché les hommes pour discourir avec eux, faire
paraître son mérite et sa supériorité, et il est tombé, comme Lucifer!
Il est captif du Démon et il enseigne une doctrine pleine d’erreurs et
d’hérésies.»--«Rien n’empêche, il me semble, Monseigneur, poursuivit
l’abbé, d’établir une relation entre le catholique dissident duquel
Mademoiselle a prononcé le nom, et la figure de coupable orgueil que
nous présente le religieux du Quatorzième...»
Monseigneur acquiesça. Tout le monde demeurait attentif, dans un bruit
de fourchettes interrompu. Les serviteurs eux-mêmes étaient «épatés».
L’Irlandaise triomphait visiblement. Elle prit à sa charge la citation
du second texte, sur le propos des chrétiens qui «foulent tout aux
pieds».--«Il y a peu de temps, précise le mystique Allemand, Dieu les
a _avertis avec bonté_, en leur _envoyant des pestes_, de _grandes
catastrophes_...»
A cet endroit, le Dignitaire se rattrapa: «La Miséricorde de Dieu est
infinie,--conclut-il avec une autorité pleine d’onction,--sa droite,
quand elle nous semble cruelle, peut n’être que l’intermédiaire de sa
clémence, à l’heure même où elle nous apparaît comme l’instrument de sa
justice.»
Et il reprit de la purée de haricots rouges.