XLIX

Mademoiselle, avec le manque d’opportunité qui la caractérisait,

fit demander à la Comtesse si elle pouvait, pour cette occasion de

l’épiscopal banquet, revêtir une robe-pantalon (d’ailleurs fort

convenable) qu’on venait de lui expédier de Paris, et qu’elle avait

commandée tout exprès. Les minutes étaient comptées. A peine en

restait-il assez pour éviter le scandale. Le retard, occasionné par le

changement de toilette, eut cependant pour déplorable effet d’amener

l’Institutrice au salon un quart d’heure après que tout le monde y fut

réuni. Elle n’y apparut pas moins souriante, dans une robe d’un brun

tirant sur le vert, qu’elle dit se nommer _caca dauphin_. Par bonheur

ces malséantes sonorités n’arrivèrent pas à l’oreille de l’Évêque.

La Marquise, toujours portée à l’indulgence, fit signe à la

retardataire de s’approcher d’elle et lui dit à l’oreille:

«Mademoiselle, je tenais à vous dire un mot, au sujet des «fondus

au parmesan». Je les fais, pour la circonstance, exceptionnellement

servir dans les coquilles d’argent, dont je n’ai qu’une douzaine et

demie. Vous voudrez bien attendre le second tour. Mais comme certaines

personnes ne mangent pas de ce mets, vous en aurez très probablement.

J’ai prévenu Prosper.»

C’était, on s’en souvient, le nom du maître d’hôtel, celui-là même qui

appelait la Gouvernante: «Mam’zelle Waintère».

L

Le déjeuner fut d’abord froid. Monseigneur était d’appétit, comme

on dit «d’attaque». Il mangea et reprit des truites frites, qu’il

affectionnait tout spécialement. Une longe aux salsifis eut encore

les honneurs de sa récidive. Mais la conversation languissait. On

avait parlé d’un empoisonnement par les champignons, qui n’avait pas

peu contribué à lier les langues. Mademoiselle comprit, à n’en pas

douter, que le moment était venu, pour elle, de sauver l’honneur d’une

famille dont l’injustice ne faisait que rehausser un tel procédé; elle

se dévoua, et s’adressant directement à l’Évêque avec un son de voix

cristallin, qui se détacha sur le silence général et stupéfia les

adultes, mais que les enfants admirèrent, elle souhaita connaître de Sa

Grandeur, s’il était canonique de penser que deux passages du _Colloque

des Neuf Rochers_, du Bienheureux Suso, pussent s’appliquer, l’un, à

l’Erreur de Lamennais, l’autre, à la Catastrophe de Messine.

Le Prélat qui, s’il connaissait dans ses grandes lignes le schisme

du révolté de La Chesnaye, ne possédait, en revanche, pas le moindre

renseignement sur l’œuvre, non plus que sur la personne du Bienheureux

Henri, lança, dans la direction de l’Abbé Lorgner, un coup d’œil à la

fois protecteur, autoritaire et hagard. L’abbé comprit à son tour; il

en avait l’habitude, avec tout ce qu’il faut pour ça; et, de même que

Mademoiselle avait décidé de sauver l’honneur de la famille, il sauva,

lui, l’honneur de son Évêque.

Il n’ignorait pas l’existence du document mystique et prouva, en

citant cette date, qu’il savait aussi fort bien que le colloque avait

été dicté, à ce Frère, par la Sagesse Éternelle, en 1352. Il avait

fait de son côté, Monsieur le Grand Vicaire, les mêmes réflexions que

Mademoiselle, sur les deux passages auxquels, évidemment, elle faisait

allusion; il put les reconstituer de mémoire. Tout d’abord, il s’agit

bien, n’est-ce pas? de cet homme qui, après avoir escaladé le dernier

Rocher de la Perfection, s’en est vu précipiter, et jusqu’au bas de

la montagne, pour «avoir commencé de se complaire en lui-même et en

sa science; il a recherché les hommes pour discourir avec eux, faire

paraître son mérite et sa supériorité, et il est tombé, comme Lucifer!

Il est captif du Démon et il enseigne une doctrine pleine d’erreurs et

d’hérésies.»--«Rien n’empêche, il me semble, Monseigneur, poursuivit

l’abbé, d’établir une relation entre le catholique dissident duquel

Mademoiselle a prononcé le nom, et la figure de coupable orgueil que

nous présente le religieux du Quatorzième...»

Monseigneur acquiesça. Tout le monde demeurait attentif, dans un bruit

de fourchettes interrompu. Les serviteurs eux-mêmes étaient «épatés».

L’Irlandaise triomphait visiblement. Elle prit à sa charge la citation

du second texte, sur le propos des chrétiens qui «foulent tout aux

pieds».--«Il y a peu de temps, précise le mystique Allemand, Dieu les

a _avertis avec bonté_, en leur _envoyant des pestes_, de _grandes

catastrophes_...»

A cet endroit, le Dignitaire se rattrapa: «La Miséricorde de Dieu est

infinie,--conclut-il avec une autorité pleine d’onction,--sa droite,

quand elle nous semble cruelle, peut n’être que l’intermédiaire de sa

clémence, à l’heure même où elle nous apparaît comme l’instrument de sa

justice.»

Et il reprit de la purée de haricots rouges.

La petite mademoiselle · 第 89 / 129 题