Berthe se vit infliger un pensum. Mademoiselle saisit un journal qui
se trouvait là et contenait cette phrase: «Ne voit-on pas fréquemment
deux grands peintres, un Besnard ou un Jacques Blanche, exécuter, sans
esprit de concurrence, le portrait d’une même personnalité? La valeur
respective des œuvres s’accroît encore d’un savoureux parallèle.»
Ce passage, Miss le fit copier cent fois par l’enfant.
Quand la chose fut connue, elle étonna. Discrètement, Demelly en
demanda la raison à l’Institutrice, qui répondit: «La petite ne
_comprend_ pas encore. Plus tard, elle me saura gré de la forte et
délicate leçon que je lui donne aujourd’hui. Puisse celle-ci lui
inspirer, pour toute sa vie, la sage crainte des _rapprochements sans
proportions_ et des comparaisons inégales!»
Que répondre à cela?
Elle dit encore, à cette occasion: «Un peintre qui, chargé de peindre
un portrait, place à côté de son modèle une lampe éteinte, prouve du
même coup, hélas! qu’il a cette lampe dans l’esprit et dans le cœur.»
Un article parut, à propos d’un ballet Slave qui faisait florès à
Paris. Le signataire de ce «papier» s’exprimait ainsi: «Nous autres
peintres, chargeons nos palettes!»--On sentait que la vessie allait
donner dur. Mademoiselle se demanda si Besnard aurait écrit: «Nous
autres peintres...» et si Rodin se serait écrié: «Nous autres
sculpteurs!» Elle en douta, et fut d’avis qu’une telle expression
semblait plutôt venir d’une personne désireuse de se prouver à soi, en
même temps que de persuader aux masses, qu’elle était bien _du bateau_.
C’était donc indiquer, n’est-ce pas? que tous les spectateurs ne se
rangeaient point à cet avis et, par suite, diminuer son propre prestige.
A peine a-t-elle lu ces mots, que la Comtesse René de Béarn sent
fléchir sa foi dans le blaireau d’Auteuil, et que le Duc de Guiche, qui
n’en avait jamais douté, soudain mordu d’inquiétude, se met à loucher
dans la direction de Monsieur Flameng, et se demande avec terreur si la
_vérité esthétique_ ne serait pas là.
Un autre journal annonça une matinée au profit de «La Manécanterie des
Petits Chanteurs à la Croix de Bois». La séance devait avoir lieu dans
la Salle Byzantine de la Comtesse René au Gros-Caillou.
L’événement inspira encore à l’Irlandaise des réflexions dont plusieurs
étaient saugrenues. Elle dit que la recette ne serait pas forte et que,
par suite, il était aisé d’épargner aux objets d’art que _ne pouvait
manquer_(?) de contenir cette salle, l’approche d’un public souvent
désordonné. Certes, il y avait de l’abnégation, de la part d’une
collectionneuse, à laisser envahir son musée par des spectateurs à dix
francs. La charité est toujours estimable; mais on peut la concilier
avec le légitime goût de ne pas voir troubler, dans leur saint repos,
les personnages de la «Cène». Une dame qui paie cinq cent mille francs
un Boucher, de Taraval, peut, sans se gêner, témoigner de son zèle
pour «La Manécanterie des Petits Chanteurs à la Croix de Bois» et
épargner, au Dieu du Bouveret, des regards payants.
Mademoiselle pria donc Demelly d’évaluer ce que pouvait déterminer
d’élans magnanimes, dans le Tout-Paris, l’œuvre à la désignation peu
simple, et décida de prélever la somme, sur ses propres appointements,
afin de l’envoyer au Siège de la Société, pour que la byzantine paix ne
fût pas troublée.
On l’en empêcha.