Miss Winter entra au salon, furieuse. Elle certifia que la perfidie
prenait parfois, pour se manifester, la forme de l’éloge, et que
c’était la plus dangereuse. On lui demanda les raisons de cet éclat.
C’était, dans un journal qu’elle tenait à la main, cette affirmation,
par un courriériste, que «le siècle qui avait commencé par Victor Hugo,
finissait par Edmond Rostand».
Selon Mademoiselle, rien n’était plus injurieux et plus menaçant que
les comparaisons disproportionnées. Elle établit, tout d’abord, que
Rostand était un auteur dramatique et, à quelques rares exceptions
près, ne se donnait personnellement pour rien autre. Quand bien même,
par conséquent (ce dont l’allégation ferait sourire et que l’auteur
se garde bien de prétendre), _Cyrano_ serait égal à _Hernani_, et
_l’Aiglon_, à _Ruy Blas_, il y aurait toujours entre le géant-roi de
la _Forêt Mouillée_, et l’étincelant roitelet qui chantait dans ses
branches, toute la cataracte des volumes de poésie et de prose, dont
l’énumération ne finirait jamais, pas plus que l’illumination ne s’en
peut éteindre.
A peine avait-elle achevé ces mots que, cette énumération, elle se mit
à l’ébaucher de mémoire. Oui, on eut la surprise--un peu révérencieuse,
vraiment--de l’entendre crier: «_Odes et Ballades, Les Feuilles
d’Automne, Les Chants du Crépuscule, Les Rayons et les Ombres, Les
Voix intérieures, La Légende des Siècles, La Chanson des Rues et des
Bois, Les Contemplations, Les Châtiments, L’Année Terrible, L’Art
d’être Grand-Père, La Fin de Satan, Les Quatre Vents de l’Esprit, Toute
la Lyre!..._»
Mademoiselle lançait ces titres, d’un ton emphatique, exultant et
inspiré. On eût dit la Muse de Guernesey, la Sibylle du Romantisme.
Elle prit un temps, reprit haleine, et continua: «_La Pitié Suprême,
Religions et Religion, L’Ane, Le Pape, Dieu!_»
L’ordre dans lequel elle avait placé ces trois derniers titres parut
offensant.
Il y eut une pause. La voix de la Marquise s’éleva timidement:
«Calmez-vous, Mademoiselle, vous allez vous rendre malade!»
La sibylle n’entend rien, une horreur sacrée la possède. Elle poursuit:
«_Notre-Dame de Paris, Les Misérables, Les Travailleurs de la Mer,
L’Homme qui rit, Quatre-Vingt-Treize, Napoléon le Petit, Histoire d’un
Crime, Le Dernier Jour d’un Condamné, Claude Gueux, Han d’Islande,
Bug-Jargal..._»
Elle râlait. On s’empressa autour de l’Institutrice, craignant une
crise nerveuse; elle se dégagea en hurlant:
«_William Shakespeare, Le Rhin, Littérature et Philosophie Mêlées,
Choses Vues, Correspondance, Actes et Paroles, Depuis l’Exil!..._»
Miss tomba épuisée. Puis, rassemblant ses forces, d’un ton aigrelet,
qu’elle cherchait à rendre piquant, elle lança le titre de l’_unique
volume de vers_, que le courriériste, suivant elle, mal inspiré,
s’était permis d’opposer tacitement au Titan de Marine-Terrace. Et
comme dans un pincement de _pizzicato_, elle détailla, elle détacha:
«LES MUSARDISES».
Nul ne savait s’il devait rire ou pleurer. La situation était
embarrassante. Mademoiselle haletait. Chose étrange, la sincérité de
son mouvement agit sur les plus rebelles. La Comtesse elle-même sonna
pour demander de la fleur d’oranger, un verre d’eau sucrée.
On remonta, pour les leçons. Quand la Gouvernante fut rentrée dans la
salle d’études, avec ses élèves, la porte se rouvrit et l’on entendit
une voix qui vociférait, une voix de Théâtre d’Orange: «_Le Théâtre en
Liberté, Les Années Funestes, Dernière Gerbe..._»
La voix se perdit...