Le jour suivant, l’Institutrice était au salon, quand ses hôtes
descendirent pour le repas d’onze heures et demie. Durant toute cette
collation, elle ne dit rien de singulier. On apprit seulement qu’elle
avait fait une éducation en Russie, ce qui expliqua le caviar, dont il
ne fut pas reparlé. C’était plus prudent. On connut aussi l’usage des
deux mystérieuses palettes. Elles s’appelaient des _skis_. Au cours de
plusieurs hivers passés dans le voisinage de Smolensk, l’Irlandaise
s’était adonnée à ce sport et les succès qu’elle y rencontrait avaient
fait d’elle une skieuse enragée. (Même, il y eut un saut qui lui valut
l’honneur de la reproduction en carte postale; mais le personnage ne
s’y distinguait pas. Secrètement, on s’en applaudit.) Aussi ne fut-ce
pas sans un visible chagrin que la nouvelle arrivée apprit qu’en notre
Touraine, la tombée des neiges ne dépasse pas l’agrément d’une chute
de manne; et que cette belle contrée, par ailleurs si prodigue de
richesses, n’offre que de faibles ressources à la vaillante tribu des
skieurs.
«Était-ce votre dernière place?» dit la Marquise, faisant allusion au
séjour de Smolensk.
Mademoiselle fut choquée de cette locution. Non, il y eut un essai
encore, à Versailles, dans une famille israélite. Madame de Gersaint
l’avait caché. (Ce fut le tour des amphitryons d’être choqués, en
apprenant que la personne chargée de préparer les enfants à leur
Première Communion avait séjourné chez les Hébreux. Enfin, il faut bien
gagner sa vie!)
Mais des difficultés avaient surgi. Cette propriété de Seine-et-Oise
était extrêmement soignée, excessivement. Chaque fois qu’un pas
s’imprimait sur le sable d’une allée, un tâcheron s’élançait pour
effacer la trace du pied malencontreux. Un jour que la Gouvernante
cheminait sous le couvert de tilleuls, un râteau jaillit d’un buisson.
Mais, dirigé maladroitement, il heurta, jusqu’à l’écorcher, le talon
de la promeneuse, qui était chaussée légèrement. Ce grief était venu
s’ajouter à d’autres.
«Vous n’avez rien de ce genre à redouter ici, Mademoiselle», fit la
Marquise, «Bourgault ne râtisse qu’une fois la semaine, et seulement
le devant du château.»
Ce Bourgault était chargé de l’entretien des parterres; mais la pédante
ne tarda pas à le surnommer Pilois, en souvenir de Madame de Sévigné
dont, on le sait, le jardinier s’appelait ainsi.
Suite des références et des noises.
L’entrée en servitude de Miss Winter chez les Juifs, coïncidant avec
la venue, en France, d’un Shah de Perse, les domestiques obtinrent un
congé en masse, pour voir passer le Prince Oriental. Une seule femme
de chambre fut privée de la sortie, à cause de l’Étrangère, elle-même
retenue par un lombago. _Inde iræ._ L’obligation de contempler les
reins d’une ennemie, au lieu d’admirer le bonnet d’astrakan d’un
souverain bronzé, irrita cette fille de service, qui chercha une
vengeance, laquelle lui fut fournie par une paire de bottines jaunes.
Elles furent cirées en noir par la camériste vindicative, dont leur
propriétaire exigea le renvoi... qu’on lui refusa. Il s’agissait de
la nièce d’une femme de charge, à laquelle on avait des obligations.
L’insulaire eut le dessous et, plutôt que de l’admettre, préféra
s’éloigner. On ne la retint pas.
Les bottines venaient de chez Thomas; elles avaient coûté deux cents
francs.
Ce que la narratrice se garda de conter, c’est un désagréable épisode
qui avait marqué son entrée dans le royaume d’Israël. Un matin qu’elle
dirigeait sa marche vers un banc de prédilection, où elle avait
accoutumé d’alimenter sa rêverie, elle se pencha imprudemment, sans
penser à mal, par-dessus la balustrade qui la séparait de l’Avenue.
Horreur! Au lieu de la silencieuse solitude d’une large voie qu’avait
naguère terrifiée le passage des tricoteuses, notre rêveuse avait,
devant soi, quinze derrières nus, quinze derrières de troupiers,
braqués tels que des pièces d’artillerie. Un campement de manœuvres
se tenait dans le voisinage, et ce coin relativement désert avait été
désigné, sans autre forme de procès, pour y établir _la feuillée_.
Mademoiselle s’enfuit vers les saules, comme Galatée; _sed cupit antè
videri_; elle désira d’être vue. Elle le fut, par le maître de céans,
qui passait par là, et auquel il lui fallut donner les raisons de son
trouble, comme les motifs de sa rougeur. Elle le fit _sous le sceau
du secret_. Monsieur Mayer se montra fort irrité. Ces contretemps-là
n’arrivent jamais qu’aux personnes extrêmement jalouses de l’éclat de
leur résidence. Une réclamation fut faite, qui aboutit, pas séance
tenante, avec des longueurs. Enfin, le provisoire établissement fut
changé de place. Mais une contrainte s’ensuivit; un tacite veto, durant
des semaines et des mois, pesa sur cette portion du parc. Et longtemps
après, quand la promenade put tendre, à nouveau, vers ce point qui
avait été le théâtre du drame, la conversation fléchissait. Le secret
n’avait pas été gardé.
Ces développements, on ne les connut que plus tard et, grâces à Dieu!
sans précision. Pour commencer, il fut convenu que la Gouvernante
donnerait, aux petites, des leçons d’anglais, qu’elle parlait avec
beaucoup d’élégance. Quant aux devoirs français, expédiés de Neuilly,
et de Versailles, par les Demoiselles de Bonduwe et l’Institution
Bellemanières, il suffirait d’en surveiller l’accomplissement, ce qui
serait facile, car l’Irlandaise paraissait «familiarisée avec notre
langage».
Sur ce propos, qui fut tenu, Miss prit des airs mystérieux, partit d’un
éclat de rire léger, et ajouta qu’elle «ferait ses preuves». Puis elle
conclut un peu sentencieusement, qu’on ne s’exprimait jamais bien que
dans une langue étrangère, parce que, celle-là, on prenait la peine
de l’apprendre; tandis que, pour la sienne, s’imaginant la connaître
de naissance, on en restait au rudiment. Elle réagirait contre cette
erreur.
La réflexion n’aurait peut-être pas paru sans justesse à un auditeur
d’esprit; mais comme il ne s’en trouvait pas là, elle passa inaperçue.
Au reste, les circonstances semblèrent favorables. Une atmosphère
d’indulgence régna dans le château. La Comtesse, elle-même, se montra
clémente. Sans doute elle se flattait d’en imposer au voisinage par
la distinction de ce choix. Les enfants paraissaient ravies de leur
maîtresse, qui fut déclarée _sympathique_, d’un commun accord.
X
Dans quelle mesure cette sympathie était-elle justifiée par ce qui
frappait le regard, quand on examinait l’Institutrice?
Elle n’avait pas d’âge. Une expression plus que juvénile, presque
enfantine, occupait son faciès, par ailleurs lisse et brillant, comme
celui des personnes qui font un fréquent usage de cold-cream. C’était
le cas de la Gouvernante qui, redoutant l’action de l’eau sur les
tissus, ne se débarbouillait qu’avec ce produit.
Signalement: une grande bouche assez bien meublée, sur les lèvres de
laquelle alternait le rire qui agace, avec la parole dogmatique dont
on est surpris. La voix était musicale, mais sans profondeur, quelque
chose comme un gazouillement. Elle tenait aussi de l’harmoniflûte,
mais pouvait s’élever dans la discussion--et on le pressentait--à une
hauteur insupportable.
Au-dessus d’un nez quelconque, des yeux qui, sans difformité ni
exiguïté, cependant réussissaient à ne pas être beaux, ce qui se
présente rarement dans l’ordre oculaire. Une chevelure qui, le matin
et l’après-midi des jours ordinaires, se montrait peu apprêtée; mais,
le soir, disparaissait sous une applique Boudard; celle-ci ordonnée
suivant le tour conventionnel dont la dotent les prospectus. Or, non
seulement celle qui le portait ne faisait pas mystère de ce postiche,
mais elle en était vaine. A plusieurs reprises, elle vanta les
mérites de l’«artiste capillaire», rendant justice, plus encore qu’à
son talent, ce qui eût été naturel, à sa délicatesse, ce qui semblait
moins en rapport avec le sujet. Miss Winter en donna l’explication.
Le célèbre coiffeur, qui n’employait jamais que des matériaux fournis
par lui, avait consenti, tout exceptionnellement, à faire entrer dans
la composition du frontail de cette cliente, deux chevelures dont elle
proposait l’apport. L’une d’elles lui venait d’une religieuse; l’autre,
d’une amie défunte. Et c’était, pour notre héroïne, plus que de la
coquetterie, une piété qui l’attachait à ce coiffage, lequel rappelait,
à la fois, le couvent et le mausolée.
Quant à la stature, elle était plutôt grande, la taille sans souplesse,
le corps sans rondeur; et cela se poursuivait de la sorte. Comme on le
voit, ce n’est qu’à un assemblage de négatives qu’il eût été donné de
réussir une description dans le signalement de ce modèle.
Tel n’était point sans doute son avis, car, un jour que Mademoiselle
avait parlé des trente beautés d’Hélène (ce qui déplut), elle ajouta,
non sans assurance, qu’elle connaissait une personne qui les possédait
toutes, sans exception, qu’elle les avait mesurées. C’est, on le sait,
la distance exacte qui, pour satisfaire aux lois de l’esthétique
corporelle, doit séparer un sourcil de l’autre, le nez, du menton,
ainsi de suite. Et l’on ne se représente guère une telle mensuration,
s’exerçant et se continuant jusqu’au bout, du fait de cette respectable
personne sur une autre qu’elle-même.
Les pieds et les mains étaient longs et étroits, ce que le sujet tenait
pour un signe d’aristocratie. La Comtesse, chez qui ces mêmes membres
avaient les mêmes défauts, se vit, par suite, sur ce point, dans
l’impossibilité de contredire Miss Winter.
Un être affligé d’une difformité physique la reproduit volontiers dans
ses ajustements. Une femme laide dispose les ailes de son chapeau avec
la même disgrâce qui se signale dans le désordre de ses traits.
C’était le cas d’Henriette.
Une fois que, chez un photographe, une amie bienveillante avait voulu
attenter à la rigidité de ce maintien et l’assouplir un peu, les
assistants entendirent un bruit sec, une sorte de craquement de cotret,
qui les avait fait se ressouvenir de certains cliquetis osseux, dans la
_Danse Macabre_ de Saint-Saëns.