SUR LA DIGNITÉ DE LA CONVENTION

(19 mars 1794)

Dans cette même séance de la Convention, Pache vint, avec le conseil

général, protester de son dévouement au gouvernement. Ruhl, qui

présidait, lui reprocha de venir "un peu tard faire cette

protestation". L'inscription de cette réponse au procès-verbal ayant

été demandée par quelques membres, Danton protesta au nom de la

dignité de la Convention nationale. Ce fut son dernier discours.

* * * * *

Je demande la parole sur cette proposition. La représentation

nationale doit toujours avoir une marche digne d'elle. Elle ne doit

pas avilir un corps entier, et frapper d'une prévention collective une

administration collective, parce que quelques individus de ce corps

peuvent être coupables. Si nous ne réglons pas nos mouvements, nous

pouvons confondre des patriotes énergiques avec des scélérats qui

n'avaient que le masque de patriotisme. Je suis convaincu que la

grande majorité du conseil général de la Commune de Paris est digne de

toute la confiance du peuple et de ses représentants; qu'elle est

composée d'excellents patriotes, d'ardents révolutionnaires.

J'aime à saisir cette occasion pour lui faire individuellement hommage

de mon estime. Le conseil général est venu déclarer qu'il fait cause

commune avec vous. Le président de la Convention a senti vivement sa

dignité; la réponse qu'il a faite est, par le sens qu'elle renferme et

par l'intention dans laquelle elle est rédigée, digne de la majesté du

peuple que nous représentons. L'accent patriarcal et le ton solennel

dont il l'a prononcée, donnaient à ces paroles un caractère plus

auguste encore. Cependant ne devons-nous pas craindre, dans ce moment,

que les malveillants n'abusent des expressions de Ruhl, dont

l'intention ne nous est point suspecte, et qui ne veut sûrement pas

que des citoyens qui viennent se mettre dans les rangs, sous les

drapeaux du peuple et de la liberté, remportent de notre sein la

moindre amertume? Au nom de la patrie, ne laissons pas aucune prise à

la dissension. Si jamais, quand nous serons vainqueurs, et déjà la

victoire nous est assurée, si jamais des passions particulières

pouvaient prévaloir sur l'amour de la patrie, si elles tentaient de

creuser un nouvel abîme pour la liberté, je voudrais m'y précipiter

tout le premier. Mais loin de nous tout ressentiment....

Le temps est venu où l'on ne jugera plus que les actions. Les masques

tombent, les masques ne séduiront plus. On ne confondra plus ceux qui

veulent égorger les patriotes avec les véritables magistrats du

peuple, qui sont peuple eux-mêmes. N'y eût-il parmi tous les

magistrats qu'un seul homme qui eût fait son devoir, il faudrait tout

souffrir plutôt que de lui faire boire le calice d'amertume; mais ici

on ne doute pas du patriotisme de la plus grande majorité de la

Commune. Le président lui a fait une réponse où règne une sévère

justice; mais elle peut être mal interprétée. Épargnons à la Commune

la douleur de croire qu'elle a été censurée avec aigreur.

LE PRÉSIDENT.--Je vais répondre à la tribune; viens, mon cher

collègue, occupe toi-même le fauteuil.

DANTON.--Président, ne demande pas que je monte au fauteuil, tu

l'occupes dignement. Ma pensée est pure; si mes expressions l'ont mal

rendue, pardonne-moi une inconséquence involontaire; je te

pardonnerais moi-même une pareille erreur. Vois en moi un frère qui a

exprimé librement son opinion.

_Ruhl descend de la tribune et se jette dans les bras de Danton. Cette

scène excite le plus vif enthousiasme dans l'Assemblée_.

Discours Civiques de Danton · 第 104 / 106 题