SUR L'INSTRUCTION GRATUITE ET OBLIGATOIRE

(13 août 1793)

C'est dans ce discours qu'on a, fort heureusement, pris une des

épigraphes qui ornent la statue de Danton. C'est que jamais plus

nobles paroles et plus nobles pensées ne furent exprimées dans la

grande tourmente révolutionnaire. C'est à elles que la démocratie

moderne doit l'instruction dont elle jouit.

* * * * *

Citoyens, après la gloire de donner la liberté à la France, après

celle de vaincre ses ennemis, il n'en est pas de plus grande que de

préparer aux générations futures une éducation digne de la liberté;

tel fut le but que Lepeletier se proposa. Il partit de ce principe que

tout ce qui est bon pour la société doit être adopté par ceux qui ont

pris part au contrat social. Or, s'il est bon d'éclairer les hommes,

notre collègue, assassiné par la tyrannie, mérita bien de l'humanité.

Mais que doit faire le législateur? Il doit concilier ce qui convient

aux principes et ce qui convient aux circonstances. On a dit contre le

plan que l'amour paternel s'oppose à son exécution: sans doute il faut

respecter la nature même dans ses écarts. Mais, si nous ne décrétons

pas l'éducation impérative, nous ne devons pas priver les enfants du

pauvre de l'éducation.

La plus grande objection est celle de la finance; mais j'ai déjà dit

qu'il n'y a point de dépense réelle là où est le bon emploi pour

l'intérêt public, et j'ajoute ce principe, que l'enfant du peuple sera

élevé aux dépens du superflu des hommes à fortunes scandaleuses. C'est

à vous, républicains célèbres, que j'en appelle; mettez ici tout le

feu de votre imagination, mettez-y toute l'énergie de votre caractère,

c'est le peuple qu'il faut doter de l'éducation nationale. Quand vous

semez dans le vaste champ de la République, vous ne devez pas compter

le prix de cette semence. Après le pain, l'éducation est le premier

besoin du peuple. Je demande qu'on pose la question: sera-t-il formé

aux dépens de la nation des établissements où chaque citoyen aura la

faculté d'envoyer ses enfants pour l'instruction publique?

Après une intervention de Charlier, Guyomard et Robespierre, Danton

continua:

C'est aux moines, cette espèce misérable, c'est au siècle de Louis

XIV, où les hommes étaient grands par leurs connaissances, que nous

devons le siècle de la philosophie, c'est-à-dire de la raison mise à

la portée du peuple; c'est aux jésuites, qui se sont perdus par leur

ambition politique, que nous devons ces élans sublimes qui font naître

l'admiration. La République était dans les esprits vingt ans au moins

avant sa proclamation. Corneille faisait des épîtres dédicatoires à

Montoron, mais Corneille avait fait le Cid, Cinna; Corneille avait

parlé en Romain, et celui qui avait dit: "Pour être plus qu'un roi, tu

te crois quelque chose", était un vrai républicain.

Allons donc à l'instruction commune; tout se rétrécit dans l'éducation

domestique, tout s'agrandit dans l'éducation commune. On a fait une

objection en présentant le tableau des affections paternelles; et moi

aussi, je suis père, et plus que les aristocrates qui s'opposent à

l'éducation commune, car ils ne sont pas sûrs de leur paternité. Eh

bien, quand je considère ma personne relativement au bien général, je

me sens élevé; mon fils ne m'appartient pas, il est à la République;

c'est à elle à lui dicter ses devoirs pour qu'il la serve bien.

On a dit qu'il répugnerait aux coeurs des cultivateurs de faire le

sacrifice de leurs enfants. Eh bien, ne les contraignez pas,

laissez-leur-en la faculté seulement. Qu'il y ait des classes où il

n'enverra ses enfants que le dimanche seulement, s'il le veut. Il faut

que les institutions forment les moeurs. Si vous attendiez pour l'État

une régénération absolue, vous n'auriez jamais d'instruction. Il est

nécessaire que chaque homme puisse développer les moyens moraux qu'il

a reçus de la nature. Vous devez avoir pour cela des maisons communes,

facultatives, et ne point vous arrêter à toutes les considérations

secondaires. Le riche payera, et il ne perdra rien s'il veut profiter

de l'instruction pour son fils. Je demande que, sauf les modifications

nécessaires, vous décrétiez qu'il y aura des établissements nationaux

où les enfants seront instruits, nourris et logés gratuitement, et des

classes où les citoyens qui voudront garder leurs enfants chez eux

pourront les envoyer s'instruire.

Discours Civiques de Danton · 第 79 / 106 题