XXXIV

DISCOURS POUR QUE LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC SOIT ÉRIGÉ EN GOUVERNEMENT

PROVISOIRE

(1er août 1793)

Ce discours est un des plus importants de la carrière politique de

Danton. C'est de lui que sortit la dictature jacobine et terroriste

qui souleva la France et lui assura la victoire. Danton, président

depuis le 25 juillet, descendit du fauteuil à la tribune pour le

prononcer après une motion violente de Couthon. Ce dernier, après

avoir déclaré: "Le gouvernement anglais nous fait une guerre

d'assassins", demanda à la Convention d'infliger aux Français plaçant

des fonds à Londres une amende égale à celle de l'argent déposé, et

d'obliger les déposants, sous peine de la même amende, à déclarer

leurs dépôts dans le mois suivant la publication du décret proposé. Le

discours de Danton suivit aussitôt cette motion.

* * * * *

J'appuie d'autant plus ces propositions que le moment est arrivé

d'être politique. Sans doute un peuple républicain ne fait pas la

guerre à ses ennemis par la corruption, l'assassinat et le poison.

Mais le vaisseau de la raison doit avoir son gouvernail, c'est la

saine politique. Nous n'aurons de succès que lorsque la Convention, se

rappelant que l'établissement du Comité de Salut public est une des

conquêtes de la liberté, donnera à cette institution l'énergie et le

développement dont elle peut être susceptible. Il a, en effet, rendu

assez de services pour qu'elle perfectionne ce genre de gouvernement.

N'en doutez pas, ce Cobourg qui s'avance sur votre territoire rend le

plus grand service à la République. Les mêmes circonstances que

l'année dernière se reproduisent aujourd'hui; les mêmes dangers nous

menacent.... Mais le peuple n'est point usé, puisqu'il a accepté la

Constitution; j'en jure par l'enthousiasme sublime qu'elle vient de

produire. Il a, par cette acceptation, contracté l'engagement de se

déborder tout entier contre les ennemis. Eh bien, soyons terribles,

faisons la guerre en lions. Pourquoi n'établissons-nous pas un

gouvernement provisoire qui seconde, par de puissantes mesures,

l'énergie nationale? Je le déclare, je n'entrerai dans aucun comité

responsable. Je conserverai ma pensée tout entière, et la faculté de

stimuler sans cesse ceux qui gouvernent, mais je vous donne un

conseil, j'espère que vous en profiterez. Il nous faut les mêmes

moyens qu'emploie Pitt, à l'exception de ceux du crime. Si vous

eussiez, il y a deux mois, éclairé les départements sur la situation

de Paris; si vous eussiez répandu partout le tableau fidèle de votre

conduite; si le ministre de l'Intérieur se fût montré grand et ferme,

et qu'il eût fait pour la Révolution ce que Roland a fait contre elle,

le fédéralisme et l'intrigue n'auraient pas excité de mouvements dans

les départements. Mais rien ne se fait. Le gouvernement ne dispose

d'aucun moyen politique.

Il faut donc, en attendant que la Constitution soit en activité et

pour qu'elle puisse l'être, que votre Comité de Salut public soit

érigé en gouvernement provisoire; que les ministres ne soient que les

premiers agents de ce Comité de gouvernement.

Je sais qu'on objectera que les membres de la Convention ne doivent

pas être responsables. J'ai déjà dit que vous êtes responsables de la

liberté, et que si vous la sauvez, et alors seulement, vous obtiendrez

les bénédictions du peuple. Il doit être mis à la disposition de ce

Comité de gouvernement les fonds nécessaires pour les dépenses

politiques auxquelles nous obligent les perfidies de nos ennemis. La

raison peut être servie à moindres frais que la perfidie; ce Comité

pourra enfin mettre à exécution des mesures provisoires fortes, avant

leur publicité.

N'arrachons point en ce moment aux travaux de la campagne les bras

nécessaires à la récolte. Prenons une première mesure, c'est de faire

un inventaire rigoureux de tous les grains. Pitt n'a pas seulement

joué sur nos finances; il a accaparé, il a exporté nos denrées. Il

faudrait avant tout assurer tous les Français que, si le ciel et la

terre nous ont si bien servis, nous n'aurons plus à craindre la

disette factice dans une année d'abondance. Il faudra, après la

récolte, que chaque commune fournisse un contingent d'hommes qui

s'enrôleront d'autant plus volontiers que le terme de la campagne

approche. Chez un peuple qui veut être libre, il faut que la nation

entière marche quand sa liberté est menacée. L'ennemi n'a encore vu

que l'avant-garde nationale. Qu'il sente enfin le poids des efforts

réunis de cette superbe nation. Nous donnons au monde un exemple

qu'aucun peuple n'a donné encore. La nation française aura voulu

individuellement, et par écrit, le gouvernement qu'elle a adopté; et

périsse un peuple qui ne saurait pas défendre un gouvernement aussi

solennellement juré!

Remarquez que dans la Vendée on fait la guerre avec plus d'énergie que

nous. On fait marcher de force les indifférents. Nous qui stipulons

pour les générations futures; nous que l'univers contemple; nous qui,

même en périssant tous, laisserions des noms illustres, comment se

fait-il que nous envisageons dans une froide inaction les dangers qui

nous menacent? Comment n'avons-nous pas déjà entraîné sur les

frontières une masse immense de citoyens? Déjà dans plusieurs

départements le peuple s'est indigné de cette mollesse, et a demandé

que le tocsin du réveil général fût sonné. Le peuple a plus d'énergie

que vous. La liberté est toujours partie de sa base. Si vous vous

montrez dignes de lui, il vous suivra; et vos ennemis seront

exterminés.

Je demande que la Convention érige en gouvernement provisoire son

Comité de Salut public; que les ministres ne soient que les premiers

commis de ce gouvernement provisoire; qu'il soit mis 50 millions à la

disposition de ce gouvernement, qui en rendra compte à la fin de sa

session, mais qui aura la faculté de les employer tous en un jour,

s'il le juge utile.

Une immense prodigalité pour la cause de la liberté est un placement à

usure. Soyons donc grands et politiques partout. Nous avons dans la

France une foule de traîtres à découvrir et à déjouer. Eh bien, un

gouvernement adroit aurait une foule d'agents: et remarquez que c'est

par ce moyen que vous avez découvert plusieurs correspondances

précieuses. Ajoutez à la force des armes, au développement de la force

nationale, tous les moyens additionnels que les bons esprits peuvent

vous suggérer. Il ne faut pas que l'orgueilleux ministre d'un despote

surpasse en génie et en moyens ceux qui sont chargés de régénérer le

monde.

Je demande, au nom de la postérité, car si vous ne tenez pas d'une

main ferme les rênes du gouvernement, vous affaiblissez plusieurs

générations par l'épuisement de la population; enfin vous les

condamneriez à la servitude et à la misère; je demande, dis-je, que

vous adoptiez sans délai ma proposition.

Après, vous prendrez une mesure pour inventorier toutes les moissons.

Vous ferez surveiller les transports, afin que rien ne puisse

s'écouler par les ports ou par les frontières. Vous ferez faire aussi

l'inventaire des armes. À partir d'aujourd'hui vous mettrez à la

disposition du gouvernement 400 millions pour fondre des canons, faire

des fusils et des piques. Dans toutes les villes un peu considérables,

l'enclume ne doit être frappée que pour la fabrication du fer que vous

devez tourner contre vos ennemis. Dès que la moisson sera finie, vous

prendrez dans chaque commune une force additionnelle, et vous verrez

que rien n'est désespéré. Au moins à présent, vous êtes purgés des

intrigants; vous n'êtes plus gênés dans votre marche; vous n'êtes plus

tiraillés par les factions; et nos ennemis ne peuvent plus se vanter,

comme Dumouriez, d'êtres maîtres d'une partie de la Convention. Le

peuple a confiance en vous. Soyez grands et dignes de lui; car si

votre faiblesse vous empêchait de le sauver, il se sauverait sans vous

et l'opprobre vous resterait.

* * * * *

Après une courte intervention de Saint-André, de Cambon et de Barère,

Danton, répondant à ce dernier offrant sa démission de membre d'un

comité chargé du maniement des fonds, dit:

* * * * *

Ce n'est pas être homme public que de craindre la calomnie. Lorsque

l'année dernière, dans le conseil exécutif, je pris seul sur ma

responsabilité les moyens nécessaires pour donner la grande impulsion,

pour faire marcher la nation sur les frontières; je me dis: qu'on me

calomnie, je le prévois, il ne m'importe; dût mon nom être flétri, je

sauverai la liberté. Aujourd'hui la question est de savoir s'il est

bon que le Comité de gouvernement ait des moyens de finances, des

agents, etc., etc. Je demande qu'il ait à sa disposition 50 millions,

avec cet amendement, que les fonds resteront à la trésorerie nationale

et n'en seront tirés que sur des arrêtés du Comité.

* * * * *

Robespierre, Couthon, Lacroix et Thiriot prirent ensuite part à la

discussion, qui fut clôturée par cette déclaration de Danton:

* * * * *

Je déclare que, puisqu'on a laissé à moi seul le poids de la

proposition que je n'ai faite qu'après avoir eu l'avis de plusieurs de

mes collègues, même des membres du Comité de salut public, je déclare,

comme étant un de ceux qui ont toujours été les plus calomniés, que je

n'accepterai jamais de fonctions dans ce Comité; j'en jure par la

liberté de ma patrie.

Discours Civiques de Danton · 第 75 / 106 题