DISCOURS POUR QUE LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC SOIT ÉRIGÉ EN GOUVERNEMENT
PROVISOIRE
(1er août 1793)
Ce discours est un des plus importants de la carrière politique de
Danton. C'est de lui que sortit la dictature jacobine et terroriste
qui souleva la France et lui assura la victoire. Danton, président
depuis le 25 juillet, descendit du fauteuil à la tribune pour le
prononcer après une motion violente de Couthon. Ce dernier, après
avoir déclaré: "Le gouvernement anglais nous fait une guerre
d'assassins", demanda à la Convention d'infliger aux Français plaçant
des fonds à Londres une amende égale à celle de l'argent déposé, et
d'obliger les déposants, sous peine de la même amende, à déclarer
leurs dépôts dans le mois suivant la publication du décret proposé. Le
discours de Danton suivit aussitôt cette motion.
* * * * *
J'appuie d'autant plus ces propositions que le moment est arrivé
d'être politique. Sans doute un peuple républicain ne fait pas la
guerre à ses ennemis par la corruption, l'assassinat et le poison.
Mais le vaisseau de la raison doit avoir son gouvernail, c'est la
saine politique. Nous n'aurons de succès que lorsque la Convention, se
rappelant que l'établissement du Comité de Salut public est une des
conquêtes de la liberté, donnera à cette institution l'énergie et le
développement dont elle peut être susceptible. Il a, en effet, rendu
assez de services pour qu'elle perfectionne ce genre de gouvernement.
N'en doutez pas, ce Cobourg qui s'avance sur votre territoire rend le
plus grand service à la République. Les mêmes circonstances que
l'année dernière se reproduisent aujourd'hui; les mêmes dangers nous
menacent.... Mais le peuple n'est point usé, puisqu'il a accepté la
Constitution; j'en jure par l'enthousiasme sublime qu'elle vient de
produire. Il a, par cette acceptation, contracté l'engagement de se
déborder tout entier contre les ennemis. Eh bien, soyons terribles,
faisons la guerre en lions. Pourquoi n'établissons-nous pas un
gouvernement provisoire qui seconde, par de puissantes mesures,
l'énergie nationale? Je le déclare, je n'entrerai dans aucun comité
responsable. Je conserverai ma pensée tout entière, et la faculté de
stimuler sans cesse ceux qui gouvernent, mais je vous donne un
conseil, j'espère que vous en profiterez. Il nous faut les mêmes
moyens qu'emploie Pitt, à l'exception de ceux du crime. Si vous
eussiez, il y a deux mois, éclairé les départements sur la situation
de Paris; si vous eussiez répandu partout le tableau fidèle de votre
conduite; si le ministre de l'Intérieur se fût montré grand et ferme,
et qu'il eût fait pour la Révolution ce que Roland a fait contre elle,
le fédéralisme et l'intrigue n'auraient pas excité de mouvements dans
les départements. Mais rien ne se fait. Le gouvernement ne dispose
d'aucun moyen politique.
Il faut donc, en attendant que la Constitution soit en activité et
pour qu'elle puisse l'être, que votre Comité de Salut public soit
érigé en gouvernement provisoire; que les ministres ne soient que les
premiers agents de ce Comité de gouvernement.
Je sais qu'on objectera que les membres de la Convention ne doivent
pas être responsables. J'ai déjà dit que vous êtes responsables de la
liberté, et que si vous la sauvez, et alors seulement, vous obtiendrez
les bénédictions du peuple. Il doit être mis à la disposition de ce
Comité de gouvernement les fonds nécessaires pour les dépenses
politiques auxquelles nous obligent les perfidies de nos ennemis. La
raison peut être servie à moindres frais que la perfidie; ce Comité
pourra enfin mettre à exécution des mesures provisoires fortes, avant
leur publicité.
N'arrachons point en ce moment aux travaux de la campagne les bras
nécessaires à la récolte. Prenons une première mesure, c'est de faire
un inventaire rigoureux de tous les grains. Pitt n'a pas seulement
joué sur nos finances; il a accaparé, il a exporté nos denrées. Il
faudrait avant tout assurer tous les Français que, si le ciel et la
terre nous ont si bien servis, nous n'aurons plus à craindre la
disette factice dans une année d'abondance. Il faudra, après la
récolte, que chaque commune fournisse un contingent d'hommes qui
s'enrôleront d'autant plus volontiers que le terme de la campagne
approche. Chez un peuple qui veut être libre, il faut que la nation
entière marche quand sa liberté est menacée. L'ennemi n'a encore vu
que l'avant-garde nationale. Qu'il sente enfin le poids des efforts
réunis de cette superbe nation. Nous donnons au monde un exemple
qu'aucun peuple n'a donné encore. La nation française aura voulu
individuellement, et par écrit, le gouvernement qu'elle a adopté; et
périsse un peuple qui ne saurait pas défendre un gouvernement aussi
solennellement juré!
Remarquez que dans la Vendée on fait la guerre avec plus d'énergie que
nous. On fait marcher de force les indifférents. Nous qui stipulons
pour les générations futures; nous que l'univers contemple; nous qui,
même en périssant tous, laisserions des noms illustres, comment se
fait-il que nous envisageons dans une froide inaction les dangers qui
nous menacent? Comment n'avons-nous pas déjà entraîné sur les
frontières une masse immense de citoyens? Déjà dans plusieurs
départements le peuple s'est indigné de cette mollesse, et a demandé
que le tocsin du réveil général fût sonné. Le peuple a plus d'énergie
que vous. La liberté est toujours partie de sa base. Si vous vous
montrez dignes de lui, il vous suivra; et vos ennemis seront
exterminés.
Je demande que la Convention érige en gouvernement provisoire son
Comité de Salut public; que les ministres ne soient que les premiers
commis de ce gouvernement provisoire; qu'il soit mis 50 millions à la
disposition de ce gouvernement, qui en rendra compte à la fin de sa
session, mais qui aura la faculté de les employer tous en un jour,
s'il le juge utile.
Une immense prodigalité pour la cause de la liberté est un placement à
usure. Soyons donc grands et politiques partout. Nous avons dans la
France une foule de traîtres à découvrir et à déjouer. Eh bien, un
gouvernement adroit aurait une foule d'agents: et remarquez que c'est
par ce moyen que vous avez découvert plusieurs correspondances
précieuses. Ajoutez à la force des armes, au développement de la force
nationale, tous les moyens additionnels que les bons esprits peuvent
vous suggérer. Il ne faut pas que l'orgueilleux ministre d'un despote
surpasse en génie et en moyens ceux qui sont chargés de régénérer le
monde.
Je demande, au nom de la postérité, car si vous ne tenez pas d'une
main ferme les rênes du gouvernement, vous affaiblissez plusieurs
générations par l'épuisement de la population; enfin vous les
condamneriez à la servitude et à la misère; je demande, dis-je, que
vous adoptiez sans délai ma proposition.
Après, vous prendrez une mesure pour inventorier toutes les moissons.
Vous ferez surveiller les transports, afin que rien ne puisse
s'écouler par les ports ou par les frontières. Vous ferez faire aussi
l'inventaire des armes. À partir d'aujourd'hui vous mettrez à la
disposition du gouvernement 400 millions pour fondre des canons, faire
des fusils et des piques. Dans toutes les villes un peu considérables,
l'enclume ne doit être frappée que pour la fabrication du fer que vous
devez tourner contre vos ennemis. Dès que la moisson sera finie, vous
prendrez dans chaque commune une force additionnelle, et vous verrez
que rien n'est désespéré. Au moins à présent, vous êtes purgés des
intrigants; vous n'êtes plus gênés dans votre marche; vous n'êtes plus
tiraillés par les factions; et nos ennemis ne peuvent plus se vanter,
comme Dumouriez, d'êtres maîtres d'une partie de la Convention. Le
peuple a confiance en vous. Soyez grands et dignes de lui; car si
votre faiblesse vous empêchait de le sauver, il se sauverait sans vous
et l'opprobre vous resterait.
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Après une courte intervention de Saint-André, de Cambon et de Barère,
Danton, répondant à ce dernier offrant sa démission de membre d'un
comité chargé du maniement des fonds, dit:
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Ce n'est pas être homme public que de craindre la calomnie. Lorsque
l'année dernière, dans le conseil exécutif, je pris seul sur ma
responsabilité les moyens nécessaires pour donner la grande impulsion,
pour faire marcher la nation sur les frontières; je me dis: qu'on me
calomnie, je le prévois, il ne m'importe; dût mon nom être flétri, je
sauverai la liberté. Aujourd'hui la question est de savoir s'il est
bon que le Comité de gouvernement ait des moyens de finances, des
agents, etc., etc. Je demande qu'il ait à sa disposition 50 millions,
avec cet amendement, que les fonds resteront à la trésorerie nationale
et n'en seront tirés que sur des arrêtés du Comité.
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Robespierre, Couthon, Lacroix et Thiriot prirent ensuite part à la
discussion, qui fut clôturée par cette déclaration de Danton:
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Je déclare que, puisqu'on a laissé à moi seul le poids de la
proposition que je n'ai faite qu'après avoir eu l'avis de plusieurs de
mes collègues, même des membres du Comité de salut public, je déclare,
comme étant un de ceux qui ont toujours été les plus calomniés, que je
n'accepterai jamais de fonctions dans ce Comité; j'en jure par la
liberté de ma patrie.