SUR LE CHOIX DES JUGES

(22 septembre 1792)

Après être intervenu dans le conflit entre la population d'Orléans et

ses officiers municipaux royalistes, Danton prit part, dans la séance

du 22 septembre, à la discussion des réformes à opérer dans le système

judiciaire. Ce discours est particulièrement remarquable en ce sens

que c'est un des rares où l'avocat ait passé devant le citoyen, sans

toutefois l'oublier. La Convention décida que les juges pourraient

être choisis parmi toutes les classes des citoyens.

* * * * *

Je ne crois pas que vous deviez dans ce moment changer l'ordre

judiciaire; mais je pense seulement que vous devez étendre la faculté

des choix. Remarquez que tous les hommes de loi sont d'une

aristocratie révoltante; si le peuple est forcé de choisir parmi ces

hommes, _il ne saura où reposer sa confiance_. Je pense que si l'on

pouvait, au contraire, établir dans les élections un principe

d'exclusion, ce devrait être contre ces hommes de loi qui jusqu'ici se

sont arrogé un privilège exclusif, qui a été une des grandes plaies du

genre humain. Que le peuple choisisse à son gré les hommes à talents

qui mériteront sa confiance. Il ne se plaindra pas quand il aura

choisi à son gré. Au lieu qu'il aura sans cesse le droit de s'insurger

contre des hommes entachés d'aristocratie que vous l'auriez forcé de

choisir.

Élevez-vous à la hauteur des grandes considérations. Le peuple ne veut

point de ses ennemis dans les emplois publics; laissez-lui donc la

faculté de choisir ses amis. Ceux qui se sont fait un état de juger

les hommes étaient comme les prêtres; les uns et les autres ont

éternellement trompé le peuple. La justice doit se rendre par les

simples lois de la raison. Et moi aussi, je connais les formes; et si

l'on défend l'ancien régime judiciaire, je prends l'engagement de

combattre en détail, pied à pied, ceux qui se montreront les

sectateurs de ce régime [Note: Quelques conventionnels s'étant, en cet

endroit, opposés à la proposition de Danton, il continua, développant

ses arguments en faveur de la libre élection de tous les citoyens au

poste de juge.].

Il s'agit de savoir s'il y a de graves inconvénients à décréter que le

peuple pourra choisir indistinctement, parmi tous les citoyens, les

hommes qu'il croira les plus capables d'appliquer la justice. Je

répondrai froidement et sans flagornerie pour le peuple aux

observations de M. Chassey. Il lui est échappé un aveu bien précieux;

il vous a dit que, comme membre du tribunal de cassation, il avait vu

arriver à ce tribunal une multitude de procès extrêmement entortillés,

et tous viciés par des violations de forme. Comment se fait-il qu'il

convient que les praticiens sont détestables, même en forme, et que

cependant il veut que le peuple ne prenne que des praticiens. Il vous

a dit ensuite: plus les lois actuelles sont compliquées, plus il faut

que les hommes chargés de les appliquer soient versés dans l'étude de

ces lois.

Je dois vous dire, moi, que ces hommes infiniment versés dans l'étude

des lois sont extrêmement rares, que ceux qui se sont glissés dans la

composition actuelle des tribunaux sont des subalternes; qu'il y a

parmi les juges actuels un grand nombre de procureurs et même

d'huissiers; eh bien, ces mêmes hommes, loin d'avoir une connaissance

approfondie des lois, n'ont qu'un jargon de chicane; et cette science,

loin d'être utile, est infiniment funeste. D'ailleurs on m'a mal

interprété; je n'ai pas proposé d'exclure les hommes de loi des

tribunaux, mais seulement de supprimer l'espèce de privilège exclusif

qu'ils se sont arrogé jusqu'à présent. Le peuple élira sans doute tous

les citoyens de cette classe, qui unissent le patriotisme aux

connaissances, mais, à défaut d'hommes de loi patriotes, ne doit-il

pas pouvoir élire d'autres citoyens? Le préopinant, qui a appuyé, en

partie les observations de M. Chassey, a reconnu lui-même la nécessité

de placer un prud'homme dans la composition des tribunaux, d'y placer

un citoyen, un homme de bon sens, reconnu pour tel dans son canton,

pour réprimer l'esprit de dubitation qu'ont souvent les hommes

barbouillés de la science de la justice.

En un mot, après avoir pesé ces vérités, attachez-vous surtout à

celle-ci: le peuple a le droit de vous dire: tel homme est ennemi du

nouvel ordre des choses, il a signé une pétition contre les sociétés

populaires, il a adressé à l'ancien pouvoir exécutif des pétitions

flagorneuses; il a sacrifié nos intérêts à la cour, je ne puis lui

accorder ma confiance. Beaucoup de juges, en effet, qui n'étaient pas

très experts en mouvements politiques, ne prévoyaient pas la

Révolution et la République naissante; ils correspondaient avec le

pouvoir exécutif, ils lui envoyaient une foule de pièces qui

prouvaient leur incivisme: et, par une fatalité bien singulière ces

pièces envoyées à M. Joly, ministre de la tyrannie, ont tombé entre

les mains du ministre du peuple. C'est alors que je me suis convaincu

plus que jamais de la nécessité d'exclure cette classe d'hommes des

tribunaux; en un mot, il n'y a aucun inconvénient grave, puisque le

peuple pourra réélire tous les hommes de loi qui sont dignes de sa

confiance.

Discours Civiques de Danton · 第 18 / 106 题