A quelque temps de là, une après-midi, Gédéon, armé d’un bouchon de
liége et d’un morceau de cire, était en train de _traverser sa giberne_,
lorsqu’il entendit dans la cour un bruit inusité.
Il descendit en toute hâte. Un détachement de conscrits venait
d’arriver; il se composait d’environ cent cinquante hommes.
Tous tant que nous sommes, nous les avons vus partir, ces mêmes
conscrits, pauvres diables qu’a trahis l’urne fatale.
Nous les avons vus partir. Leur air était crâne, alors, leur démarche
assurée, au moins en apparence. Les plus tristes avaient renfoncé leurs
larmes. S’ils pleuraient, ce ne pouvait être que des larmes d’alcool;
s’ils chancelaient, le vin seul était coupable. Pour ne pas s’entendre
eux-mêmes, ils chantaient à tue-tête, et couraient les rues, coiffés sur
l’oreille en mauvais garçons, le chapeau orné de rubans de toutes les
couleurs, en mémoire sans doute des bandelettes de pourpre et d’or des
sacrifices antiques.
Les voici maintenant: les fumées du vin se sont dissipées,
l’enthousiasme factice s’est éteint. Vous avez vu la représentation,
voici la réalité. Dans quinze jours, ce seront peut-être les plus joyeux
hussards du monde, mais voyez-les, en attendant, mornes, tristes,
l’oreille basse, harassés par dix étapes, et se pressant les uns près
des autres comme un troupeau de moutons effrayés.
Le colonel, le capitaine-instructeur, l’adjudant-major et quelques
autres officiers examinaient attentivement les nouveaux venus, que des
brigadiers essayaient vainement d’aligner.
--Ce sont d’assez beaux hommes qu’on nous envoie là, fit le colonel d’un
ton satisfait.
--Ah! soupira le capitaine-instructeur, ils ont l’air terriblement
abrutis.
--Le 13e ne tardera pas à les dégourdir, ajouta un officier.
L’examen qui avait duré un quart d’heure était terminé.
--De quel pays sont ces jeunes soldats? demanda le colonel.
--Nous allons le savoir, mon colonel, répondit le capitaine.
S’adressant aux conscrits:
--Que chacun de vous me montre sa main droite, commanda-t-il.
Après quelques hésitations, l’ordre fut exécuté.
--Très-bien! je m’en doutais, ce sont des Bretons et des Normands.
--A quoi voyez-vous cela, capitaine? interrogea un sous-lieutenant.
--Simple affaire d’observation, répondit le capitaine-instructeur. Pas
un de ces empâtés-là ne sait, j’en suis sûr, distinguer sa droite de sa
gauche, mais ils connaissent, les Bretons, la main dont il faut se
servir pour faire le signe de la croix; les Normands, la main qu’on doit
lever devant le juge pour prêter serment. Je leur ai demandé leur main
droite: tous, avant de me la présenter, ont essayé le geste familier de
leur province.
Tout le monde admira la profondeur de cette observation, sauf peut-être
l’adjudant-major, qui à son tour avait passé l’inspection des conscrits
et semblait fort mécontent. Il appela un brigadier:
--Ces hommes, lui dit-il, sont d’une malpropreté dégoûtante. On ne peut
les laisser ainsi, ces sauvages-là; vous allez me les conduire aux
pompes, et vous me les ferez pomper les uns sur les autres pendant au
moins une demi-heure.
Le brigadier s’éloignait pour exécuter l’ordre, le capitaine le rappela.
--Attendez donc, tonnerre! vous êtes bien pressé! Quand tous ces
malpropres seront bien bouchonnés et épongés des pieds à la tête, vous
les mènerez autour des cuisines pour leur faire flairer l’odeur de la
soupe. Allez.
Deux jeunes sous-lieutenants éclatèrent de rire en entendant cette
dernière recommandation.
--Ne riez pas, messieurs, ajouta gravement l’adjudant-major, il faut
prendre les jeunes soldats par l’estomac. Quand ces gaillards-là auront
senti la marmite, ils n’auront plus envie de déserter. Ainsi, quand on
veut habituer un jeune chat à une maison, on lui graisse les pattes avec
du beurre.
Le groupe des officiers se dispersa. Gédéon, resté seul, regardait
défiler ses nouveaux frères d’armes, lorsqu’il entendit un hussard dire
auprès de lui:
--Voilà des pauvres b...leus qui ne sont pas près d’acheter leur étui.
--Que voulez-vous dire? lui demanda Gédéon.
--Je dis qu’ils ne sont pas près d’avoir leur congé, ce qui est la même
chose. Quand un soldat a _fini son temps_, on lui donne une feuille de
route pour rentrer dans ses _foilliers_, pas vrai? Eh bien, pour mettre
la feuille de route on achète un de ces étuis de fer-blanc que vous avez
dû voir pendre en bandoulière au côté des hommes congédiés. Moi qui ne
m’en irai que dans huit mois, j’ai déjà acheté le mien. Je l’astique
tous les jours, ça me distrait et ça me fait plaisir. Voilà pourquoi
acheter son étui ou s’en aller est exactement la même chose.
--Dieu puissant! s’écria Gédéon, quand donc viendra mon tour _d’acheter
mon étui!_