XLV

Ces beautés étaient les particulières _en pied_ du 13e hussards--les

beautés officielles.

Pauvres filles! un jour, le régiment passait, musique en tête, elles

l’ont suivi, sans savoir pourquoi. Tout comme Chamboran, ce barbet à

l’œil intelligent que vous avez remarqué, accroupi à la porte du

corps-de-garde.

Comme Chamboran, elles ne connaissent plus qu’un maître: le régiment.

Autrefois, peut-être, leur amoureux faisait partie du 13e, mais

bientôt elles n’ont plus su distinguer leur amoureux. Tous les hussards

ne portent-ils pas le même dolman et le même schako? n’ont-ils pas sur

les boutons le même numéro?

Et elles vivent, à la grâce de Dieu, comme le barbet, des bribes de

l’ordinaire, des miettes tombées du banquet quotidien.

Le 13e change-t-il de garnison, elles changent aussi. La trompette a

sonné le départ, elles sont prêtes. Les troupiers ont _fait leur

paquetage_, elles ont fait comme les troupiers. Leur mince bagage, tout

ce qu’elles possèdent au monde, tient dans un panier qu’elles ont sous

le bras. S’il y a du surplus, quelque hussard complaisant l’aura glissé

dans son porte-manteau.

On part. Étape par étape, elles font la route, si longue qu’elle soit,

_de leur pied_.

Elles suivent la colonne, mais de loin; moins favorisées que le chien,

qu’on laisse courir à côté des chevaux, et que de temps à autre un

hussard hisse à côté de lui, sur le devant de sa selle, pour le

délasser.

Lorsqu’elles tombent harassées de fatigue, elles n’ont que le revers

d’un fossé. Trop heureuses si quelque routier pitoyable consent à leur

laisser faire une lieue ou deux sur sa charrette.

Le soir, après une pénible journée de marche, souvent par un temps

affreux, trempées de pluie, souillées de boue, harassées, les pieds en

sang, elles s’abritent où elles peuvent; encore ne trouvent-elles pas

toujours un abri. Les quelques sous nécessaires pour payer un grabat

dans un taudis peuvent leur manquer, et les sous-officiers ne sont pas

tous disposés à fermer les yeux, et à leur laisser la libre disposition

d’une botte de paille, à côté de Chamboran.

La conscience de leur avilissement les empêche de demander un gîte à la

charité; qui donc voudrait abriter une _fille à soldats_? Elles vont

alors s’étendre au pied de quelque arbre, dans les champs, sur le bord

de la route qu’elles reprendront le lendemain.

Il arrive que le colonel, ennuyé d’une pareille escorte, essaye de les

faire chasser. On les chasse. Elles s’éloignent tristement. Mais elles

reviennent. Toujours comme le barbet.

Que voulez-vous! c’est leur destinée. Elles aiment le pantalon rouge

précisément comme les bœufs le détestent: d’instinct. Elles se sont

données au régiment, elles lui resteront fidèles, jusqu’à ce que vienne

la mort, leur suprême misère, mais non la plus grande. Il y a si

longtemps que ces misérables créatures n’ont plus de la femme que le

nom!

Le monde, pour elles, c’est le régiment. Hors de là, rien. Un _civil_ à

leurs yeux est moins que rien, ou plutôt il n’existe pas. La première

condition pour être un homme est de porter l’uniforme, et spécialement

l’uniforme de _leur_ régiment. Chamboran, le barbet, ne pense pas

autrement.

Leur rêve serait d’être cantinières ou blanchisseuses de l’escadron.

Mais il faut trop de protections. Quelques-unes, pourtant, ont gagné ce

dernier grade. Et bien gagné, allez! c’est une bonne retraite.

Lorsqu’elles sont trop misérables, que leurs robes tombent en lambeaux,

que les morceaux de drap vert rouge et de toutes les couleurs de

l’uniforme, dont elles se fabriquent des jupes, font complétement

défaut, alors elles tâchent d’entrer comme servantes dans une cantine.

Mais elles n’y restent que le temps juste de s’acheter des nippes.

Voilà ce qu’avec infiniment plus de détails raconta à Gédéon son

supérieur et ami. Il lui nomma ensuite chacune des particulières

présentes, sans oublier un rapide aperçu de leurs états de service.

--Comme tu peux voir, dit le brigadier Goblot, elles sont ici quatre, du

meilleur genre, je m’en flatte. Celle-ci, la plus vieille, on l’appelle

_La Civière_, je ne sais pourquoi. Aux hussards depuis environ dix-huit

ans. Père, mère, nom, prénoms et pays inconnus; huit changements de

garnison, deux campagnes...

--Elle est repoussante, fit Gédéon avec dégoût.

--Pas belle si on veut, c’est vrai, mais subsidiairement bonne personne.

Cette autre est _Marie Sac-au-dos_, ainsi nommée vu ses services dans

l’infanterie. Native de Limoges, presque ma payse, huit ans de présence

au corps. La troisième, là, c’est la fameuse _Julie Mange-mon-prêt_. En

voilà une qui aime la dépense! en a-t-elle fait manger de cet argent, et

boire, donc! Et encore on prétend qu’elle s’amasse des économies

péremptoirement...

--Passons, interrompit Gédéon.

--La dernière, continua le brigadier Goblot, est comme qui dirait un

conscrit de ton numéro, voilà six mois à peine qu’elle est arrivée ici

avec un de ses pays qui était allé en congé.--Est-elle assez jeune,

assez jolie! aussi on l’appelle _Rose Pain-blanc_, un vrai régal de

colonel.

Les verres s’étaient vidés, on redemanda des litres.

Les particulières ne faisaient pas la moindre attention au nouveau

hussard, bien qu’il fût l’amphitryon. Peut-être n’avait-il pas l’air

assez militaire.

En revanche, elles criblèrent d’agaceries le brigadier Goblot. Gédéon

n’en fut pas jaloux.

Le 13e Hussards, types, profils, esquisses et croquis militaires... á pied et á cheval · 第 54 / 85 题