D’un coup d’œil, le docteur jugea la blessure de Gédéon.
--Ce n’est rien, lui dit-il, dans huit jours, il n’y paraîtra plus;
rendez-vous à l’infirmerie.
C’est une vaste chambre, située dans le coin le plus reculé du quartier,
et qui ressemblerait à toutes les chambrées, n’était son aspect lugubre.
Elle est bien plus malpropre aussi, et au parfum du bivac se mêlent
d’horribles émanations pharmaceutiques.
Prison pour prison, Gédéon regretta la salle de police.
A l’infirmerie commande et règne despotiquement le chirurgien-major. Là
il purge, déterge et vaccine à son gré, pour le plus grand désespoir de
ses malades.
Je ne dirai pas qu’il y taille et qu’il y rogne, ce serait exagérer.
Tous les hussards un peu gravement atteints sont envoyés à l’hôpital, le
docteur ne se réserve que les indispositions très-légères, les
contusions, les luxations, les foulures simples, les petites coupures,
et les clous, qui sont sa spécialité.
Gédéon ne sut jamais le nom du chirurgien du 13e hussards.
On l’appelait le docteur _Ipéca_.
Sans doute à cause de sa drogue favorite, l’ipécacuana, panacée
universelle, à son avis, dont il use et abuse dans de fabuleuses
proportions.
Cette plante rubiacée et le bistouri composent tout son arsenal de
guérisseur. Souvent il laisse le choix au patient. Dans les cas graves,
il emploie les deux.
Maintes fois Gédéon lui entendit affirmer que pas un malade n’est dans
le cas de résister à ce traitement. On aime à le croire sur parole.
Rarement il lui est arrivé de se tromper, sauf peut-être lorsqu’il
enfonçait son bistouri dans une tumeur, croyant panser un furoncle, ou
lorsqu’il s’obstinait à traiter par l’ipécacuana, pour des coliques de
miserere, un pauvre diable qui avait une côte enfoncée.
Il n’en est pas plus fier pour cela, et n’en fait pas plus un vain
étalage de science. On dit seulement qu’en secret il est jaloux du
vétérinaire, qui possède une recette infaillible contre certaines
affections dont moururent autrefois, à ce qu’assure Voltaire, deux
parentes de l’homme aux quarante écus.
La grande prétention du docteur Ipéca est d’éventer toutes les ruses que
peuvent imaginer les hussards paresseux afin de se faire passer pour
malades.
Sa méthode à ce sujet est d’une simplicité admirable, il nie toutes les
maladies qu’il ne voit pas de ses yeux. Les troupiers qui savent cela
lui en font voir de toutes les couleurs.
De plus, il n’admet pas qu’un homme puni puisse ne pas se porter
très-bien. Inutile donc, à moins d’avoir une jambe cassée ou quelque
chose d’aussi apparent, d’aller le consulter lorsqu’on est à la salle de
police.
A tous ceux qu’il soupçonne vouloir mettre sa science et sa perspicacité
en défaut, il inflige une dose d’ipécacuana et quatre jours de salle de
police.
Jamais, dans aucun régiment, les soldats n’ont joui d’une aussi
florissante santé qu’au 13e.
A ses moments perdus, le chirurgien-major s’occupe de statistique: il a
calculé le nombre de bras et de jambes qui ont été authentiquement
cassés dans les combats européens depuis cent ans. Il a trouvé qu’en
moyenne, dans une bataille rangée, il n’y a guère plus d’un homme et
quart de tué par mille balles tirées. Enfin, c’est lui qui répétait avec
variante cet axiome d’un instructeur de Saint-Cyr:
--Quand un boulet pénètre dans les rangs ennemis, et qu’il tue treize
hommes, on ne peut rien lui demander de plus; il a donné tout son
rendement.