Malgré l’air délibéré qu’affectait Gédéon, il ressentit un certain
malaise lorsque grincèrent dans leur pène les verrous de la prison.
Volontiers il eût laissé glisser deux grosses larmes amassées dans le
coin de ses yeux; une fausse honte le retint. Un de ses compagnons
d’infortune pouvait le voir et le flétrir de l’odieux nom de _pleurard_,
et ils étaient là une quinzaine de captifs qui semblaient se soucier
infiniment peu de leur punition.
Les pas du brigadier de garde--geôlier constitué de la salle de
police--résonnaient encore dans le corridor, que déjà toutes les pipes
étaient allumées. On causait.
--Eh! camarade, dit un hussard à Gédéon, vous n’avez pas l’air content;
est-ce la première fois que vous couchez au clou?
--Hélas oui! répondit le triste conscrit.
--Eh bien, rassurez-vous, ce ne sera pas la dernière; en attendant, vous
nous devez la goutte demain matin, pour votre bienvenue.
Il faisait nuit tout à fait, et on avait allumé une chandelle dans un
coin, afin que la lueur ne se trahît pas au dehors.
--Avec tout ça, dit en jurant le plus vieux de la bande, il fait un
froid de loup; qui est-ce qui a une couverture?
--Moi, répondit l’un, j’ai un couvre-pieds.
--J’en avais un aussi, grogna un autre, l’adjudant me l’a pincé.
--Moi, dit Gédéon, j’attends une couverture que doit me faire passer mon
camarade de lit, La Pinte.
--Alors nous sommes des bons, exclamèrent joyeusement les prisonniers;
La Pinte est un vieux d’Afrique, il connaît le tour, nous aurons la
chose.
Elle vint, en effet, cette couverture désirée, elle vint, glissée entre
l’abat-jour et le mur, à l’aide d’une corde à fourrage et d’un long
bâton. Même, il y avait avec une peau de bouc à moitié pleine
d’eau-de-vie. Aimable surprise du vieux troubade à son bleu.
La peau de bouc fut lestement vidée, chacun but à la régalade, et Gédéon
fut acclamé.
Tous ses compagnons s’efforcèrent alors de lui prouver que la salle de
police est moins qu’une punition. Pour le consoler tout à fait, ils lui
citèrent l’exemple de l’un d’eux, qui depuis plus de quatre mois n’avait
pas couché dans son lit, et n’en était pas moins gai, ni moins frais, ni
moins dispos.
Bientôt on songea à prendre les dispositions pour dormir.
Tous les hussards s’étendirent sur le lit de camp, les uns près des
autres, serrés, pressés, emboîtés comme des harengs dans un baril. C’est
le moyen employé pour éviter le froid.
Il faut avouer, par exemple, qu’on perd en aises ce qu’on gagne en
chaleur. Nul ne peut faire un mouvement sans déranger tous les autres.
Aussi, lorsqu’un des hommes éprouve le besoin de se retourner, il
commande: _Demi-tour!_ et tous les dormeurs sont forcés de suivre son
exemple et de changer de position.
Lorsque chacun fut bien tassé, bien emboîté, le hussard placé à
l’extrémité étendit la couverture sur tous les autres, et moins de cinq
minutes après, une superbe symphonie de ronflements éclatait.
Mais Gédéon, à son grand regret, n’y pouvait faire sa partie. Outre que
le bois meurtrissait ses côtes trop sensibles, il lui paraissait
insupportable d’être pressé entre ses deux voisins. Vainement, cherchant
le sommeil, il se retourna deux ou trois fois: il ne réussit qu’à se
faire maudire par toute la bande, réduite à exécuter la même
manœuvre.
De guerre lasse, n’y tenant plus, il abandonna la place, et bien
tristement alla s’asseoir à l’écart sur le lit de camp. Ne pouvant
reprendre décemment sa couverture, il se sentait geler jusque dans la
moelle, mais il préférait encore ce dernier supplice.
Depuis une heure il était plongé dans les réflexions les plus sinistres,
lorsque des pas retentirent dans le corridor.
A ce bruit, tous les dormeurs se soulevèrent à demi.
--Une ronde! dit l’un d’eux.
En un clin d’œil la couverture fut roulée et cachée. Le corps du
délit avait disparu lorsque la porte tourna sur ses gonds.
Fausse alerte! c’était simplement le brigadier de garde qui venait
_serrer_ deux ivrognes rentrés en retard.
Les prisonniers rassurés reprirent bien vite la couverture et leur
somme. Gédéon continua à grelotter en son coin.
Mais c’en était fait de la poix et du repos.
Les nouveaux venus étaient d’une gaieté folle, et leur joie se
traduisait en rires bruyants et en chansons. Les dormeurs réclamèrent;
les ivrognes n’y prirent garde et continuèrent leur tapage. Les
protestations se changèrent en menaces. En vain; il y eut tumulte. On
échangea quelques bourrades dans l’obscurité.
Après une courte lutte, la force resta au nombre et au bon droit. Les
ivrognes furent jetés sous le lit de camp, et presque aussitôt firent
chorus avec les dormeurs.
La tranquillité était à peine rétablie, que de nouveaux pas retentirent
dans le corridor.
Mêmes transes, mêmes précautions. Cette fois c’était bien une ronde.
L’adjudant de semaine entra, éclairé par le brigadier de garde. Il fit
un _contre-appel_. Tous les oiseaux étaient régulièrement en cage. Il
parut satisfait. Même il s’éloigna sans avoir seulement pensé à faire la
chasse à la contrebande.
Le reste de la nuit s’écoula paisiblement, bien tristement pour le gelé
Gédéon. Un à un il compta les éternels quarts d’heure de cette nuit sans
fin. Il n’avait même plus le courage de fumer.
Enfin le brigadier vint ouvrir la porte, une heure au moins avant le
réveil. C’était la liberté.
Avec quelle joie Gédéon calcula qu’il avait au moins quarante minutes à
lui pour se glisser dans son lit et essayer de regagner sa chaleur
perdue.
Illusions folles!... Ce n’est pas pour qu’ils aillent paresseusement
goûter les délices de leurs matelas qu’on délivre avant le réveil les
détenus de la salle de police; et les corvées, donc, qui les ferait?
Gédéon, pour sa part, fut envoyé aux pompes. Il était chargé de remplir
les abreuvoirs pour le pansage du matin.
Or, bien que deux fois par jour, depuis son arrivée, Gédéon eût fait
boire son cheval, jamais il ne s’était demandé comment cette eau se
trouvait là.
Elle n’y venait pas toute seule, comme il l’apprit fort bien à ses
dépens. L’abreuvoir est rude à remplir.
--Qui donc, se disait-il, tout en pompant à tour de bras, qui donc
croirait que le poulet-dinde est un animal si altéré?