à examen contre Carrier; une commission de vingt-un membres fut formée;
elle s'empara des pièces du procès, fit comparaître Carrier devant elle, et
commença une instruction. D'après ce qui s'était passé au tribunal
révolutionnaire, et la connaissance que tout le monde avait acquise des
faits, le sort de Carrier ne pouvait être douteux. Les montagnards, tout en
condamnant les crimes de Carrier, prétendaient que, si on le poursuivait,
ce n'était pas pour punir ses crimes, mais pour commencer une longue série
de vengeances contre les hommes dont l'énergie avait sauvé la France. Leurs
adversaires, au contraire, en entendant chaque jour les membres du comité
révolutionnaire demander la comparution de Carrier, et en voyant les
lenteurs de la commission des vingt-un, disaient qu'on voulait le sauver.
Le comité de sûreté générale, craignant qu'il ne prît la fuite, le fit
entourer d'agens de police qui ne le perdaient pas de vue. Carrier
cependant ne songeait pas à s'enfuir. Quelques révolutionnaires l'avaient
secrètement engagé à s'échapper, et il n'osa pas prendre un parti; il
semblait accablé et paralysé en quelque sorte par l'horreur publique. Un
jour il s'aperçut qu'il était poursuivi, s'arrêta devant un des agens, lui
demanda pourquoi il le suivait, et fit mine de l'ajuster avec un pistolet;
une rixe s'ensuivit, la force armée accourut, Carrier fut saisi et conduit
à sa demeure. Cette scène excita une grande rumeur dans l'assemblée et de
violentes réclamations aux Jacobins. On dit que la représentation nationale
avait été violée dans la personne de Carrier, et on demanda des
explications au comité de sûreté générale. Ce comité expliqua comment les
faits s'étaient passés, et, quoique vivement censuré, il eut du moins
l'occasion de prouver qu'il ne voulait pas favoriser l'évasion de Carrier.
Enfin, la commission des vingt-un fit son rapport, et conclut à la mise en
accusation devant le tribunal révolutionnaire. Carrier essaya faiblement de
se défendre; il rejeta toutes les cruautés sur l'exaspération produite par
la guerre civile, sur la nécessité de terrifier la Vendée toujours
menaçante, enfin sur l'impulsion du comité de salut public, auquel il n'osa
pas imputer les noyades, mais auquel il attribua cette inspiration
d'énergie féroce qui avait entraîné plusieurs commissaires de la
convention. Ici renaissaient des questions dangereuses, déjà soulevées
plusieurs fois; on se voyait exposé encore à discuter la part de chacun
dans les violences de la révolution. Les commissaires pouvaient rejeter sur
les comités, les comités sur la convention, la convention sur la France,
cette inspiration qui avait amené de si affreuses mais de si grandes
choses, qui était commune à tout le monde, et qui surtout dépendait d'une
situation sans exemple. «Tout le monde, dit Carrier dans un moment de
désespoir, tout le monde est coupable ici, jusqu'à la sonnette du
président.» Cependant le récit des horreurs commises à Nantes avait excite
une indignation si grande, que pas un membre n'osa défendre Carrier, et ne
songea à le justifier par des considérations générales. Il fut décrété
d'accusation à l'unanimité, et envoyé au tribunal révolutionnaire.
La réaction faisait donc des progrès rapides. Les coups qu'on n'avait pas
osé frapper encore sur les membres des anciens comités de gouvernement,
étaient dirigés sur Carrier. Tous les membres des comités révolutionnaires,
tous ceux de la convention qui avaient rempli des missions, tous les hommes
enfin qui avaient été chargés de fonctions rigoureuses, commençaient à
trembler pour eux-mêmes.
Les jacobins, déjà frappés d'un décret qui leur interdisait l'affiliation
et la correspondance en nom collectif, avaient besoin de prudence; mais
depuis les derniers événemens[1], il était peu probable qu'ils sussent se
contenir, et éviter une lutte avec la convention et les thermidoriens. Ce
qui s'était passé à l'égard de Carrier amena en effet une séance orageuse
dans leur club. Crassous, député et jacobin, fit un tableau des moyens
employés par l'aristocratie pour perdre les patriotes. «Le procès qui
s'instruit maintenant devant le tribunal révolutionnaire, dit-il, est sa
principale ressource, et celle sur laquelle elle fait le plus de fond; les
accusés ont à peine la faculté d'être entendus devant le tribunal; les
témoins sont presque tous des gens intéressés à faire grand bruit de cette
affaire; quelques-uns ont des passeports signés des chouans; les
journalistes, les pamphlétaires sont coalisés pour exagérer les moindres
faits, entraîner l'opinion publique, et faire perdre de vue les cruelles
circonstances qui ont amené et qui expliquent les malheurs arrivés,
non-seulement à Nantes, mais dans toute la France. Si la convention n'y
prend garde, elle se verra déshonorée par ces aristocrates, qui ne font
tant de bruit de ce procès que pour en faire rejaillir sur elle tout
l'odieux. Ce ne sont plus les jacobins qu'il faut accuser de vouloir
dissoudre la convention, mais ces hommes coalisés pour la compromettre; et
l'avilir aux yeux de la France. Que tous les bons patriotes y prennent donc
garde; l'attaque contre eux est commencée; qu'ils se serrent et soient
prêts à se défendre avec énergie.»
Plusieurs jacobins parlèrent après Crassous, et répétèrent à peu près les
mêmes choses. «On parle, disaient-ils, de fusillades et de noyades, mais on
ne dit pas que ces individus sur lesquels on vient de s'apitoyer avaient
fourni des secours aux brigands; on ne rappelle pas les cruautés commises
envers nos volontaires, que l'on pendait à des arbres, et que l'on
fusillait à la file. Si l'on demande vengeance pour les brigands, que les
familles de deux cent mille républicains massacrés impitoyablement viennent
donc aussi demander vengeance.» Les esprits étaient extrêmement animés; la
séance se changeait en un véritable tumulte, lorsque Billaud-Varennes,
auquel les jacobins reprochaient son silence, prit à son tour la parole.
«La marche des contre-révolutionnaires, dit-il, est connue; quand ils
voulurent, sous l'assemblée constituante, faire le procès à la révolution,
ils appelèrent les jacobins des désorganisateurs, et les fusillèrent au
Champ-de-Mars. Après le 2 septembre, lorsqu'ils voulurent empêcher
l'établissement de la république, ils les appelèrent des buveurs de sang,
et les chargèrent de calomnies atroces. Aujourd'hui ils recommencent les
mêmes machinations. Mais qu'ils ne s'imaginent pas de triompher; les
patriotes ont pu garder un instant le silence, mais le lion n'est pas mort
quand il sommeille, et à son réveil il extermine tous ses ennemis. La
tranchée est ouverte, les patriotes vont se réveiller et reprendre toute
leur énergie; nous avons déjà mille fois exposé notre vie; si l'échafaud
nous attend encore, songeons que c'est l'échafaud qui a couvert de gloire
l'immortel Sidney!»
Ce discours électrisa tous les esprits; on applaudit Billaud-Varennes, on
se serra autour de lui, on se promit de faire cause commune avec tous les
patriotes menacés, et de se défendre jusqu'à la mort.
Dans la situation où étaient les partis, une pareille séance ne pouvait
manquer d'exciter une grande attention. Ces paroles de Billaud-Varennes,
qui jusque-là s'était abstenu de se montrer à aucune des deux tribunes,
étaient une véritable déclaration de guerre. Les thermidoriens les prirent
en effet comme telles. Le lendemain, Bentabolle saisit le journal de la
Montagne, où était le compte rendu de la séance des Jacobins, et dénonce
ces expressions de Billaud-Varennes: _Le lion n'est pas mort quand il
sommeille, et à son réveil il extermine tous ses ennemis_. A peine
Bentabolle a-t-il le temps d'achever la lecture de cette phrase que les
montagnards se soulèvent, l'accablent d'injures, et lui disent qu'il est du
nombre de ceux qui ont fait élargir les aristocrates. Duhem le traite de
coquin. Tallien demande vivement la parole pour Bentabolle, qui, effrayé du
tumulte, veut descendre de la tribune. Cependant on l'y fait rester: il
demande alors qu'on oblige Billaud-Varennes à s'expliquer sur le _réveil du
lion_. Billaud prononce quelques mots de sa place. À la tribune! lui
crie-t-on de toutes parts; il résiste, mais il est enfin obligé d'y monter,
et de prendre la parole. «Je ne désavoue pas, dit-il, l'opinion que j'ai
émise aux Jacobins; tant que j'ai cru qu'il ne s'agissait que de querelles
individuelles, j'ai gardé le silence, mais je n'ai pu me taire quand j'ai
vu l'aristocratie se lever plus menaçante que jamais.» À ces derniers mots
le rire éclate dans une tribune, on fait du bruit dans une autre. «Faites
sortir les chouans!» s'écrie-t-on à la Montagne. Billaud continue au milieu
des applaudissemens des uns et des murmures des autres. Il dit, d'une voix
embarrassée, qu'on a élargi des royalistes connus, et enfermé les patriotes
les plus purs; il cite madame de Tourzel, la gouvernante des enfans de
France, qu'on vient de mettre en liberté, et qui peut former à elle seule
un noyau de contre-révolution. On éclate de rire à ces derniers mots. Il
ajoute que la conduite secrète des comités dément le langage public des
adresses de la convention; que, dans un pareil état de choses, il a été
fondé à parler du réveil nécessaire des patriotes, car c'est le sommeil des
hommes sur leurs droits qui les conduit à l'esclavage.
Quelques applaudissemens[1] se font entendre à la Montagne en faveur de
Billaud, mais une partie des tribunes et de l'assemblée laissent éclater le
rire avec plus dé force, et semblent n'éprouver que cette insultante pitié
qu'inspiré la puissance renversée, balbutiant de vaines paroles pour sa
justification. Tallien se hâte de succéder à Billaud pour repousser ses
reproches. «Il est temps, dit-il, de répondre à ces hommes qui veulent
diriger les mains du peuple contre la convention.» Personne ne le veut,
s'écrient quelques voix dans la salle.--Oui, oui, répondent d'autres, on
veut diriger les mains du peuple contre la convention! «Ce sont, continue
Tallien, ces hommes qui ont peur en voyant le glaive suspendu sur les têtes
criminelles, en voyant la lumière portée dans toutes les parties de
l'administration, la vengeance des lois prête à s'appesantir contre les
assassins; ce sont ces hommes qui s'agitent aujourd'hui, qui prétendent que
le peuple doit se réveiller, qui veulent égarer les patriotes en leur
persuadant qu'ils sont tous compromis, et qui espèrent enfin, à la faveur
d'un mouvement général, empêcher de poursuivre les approbateurs ou les
complices de Carrier.» Des applaudissemens universels interrompent Tallien.
Billaud, qui ne veut pas de cette complicité avec Carrier, s'écrie de sa
place: «Je déclare que je n'ai point approuvé la conduite de Carrier.» On
ne fait pas attention à cette parole de Billaud, on applaudit Tallien, et
celui-ci continue. «Il n'est pas possible, ajoute-t-il, que l'on souffre
plus long-temps deux autorités rivales, que l'on permette à des membres,
qui se taisent ici, d'aller ensuite dénoncer ailleurs ce que vous avez
fait.» Non, non, s'écrient plusieurs voix; point d'autorités rivales de la
convention! «Il ne faut pas, reprend Tallien, qu'on aille, quelque part que
ce soit, déverser l'ignominie sur la convention et sur ceux de ses membres
auxquels elle a confié le gouvernement. Je ne prendrai, ajoute-t-il, aucune
conclusion dans ce moment. Il suffit que cette tribune ait répondu à ce qui
a été dit dans une autre; il suffit que l'unanimité de la convention soit
fortement prononcée contre les hommes de sang.»
De nouveaux applaudissemens prouvent à Tallien que l'assemblée est décidée
à seconder tout ce qu'on voudra faire contre les Jacobins. Bourdon (de
l'Oise) appuie les paroles du préopinant, quoiqu'en beaucoup de questions
il différât de ses amis les thermidoriens. Legendre fait entendre aussi sa
voix énergique. «Quels sont ceux, dit-il, qui blâment nos opérations? c'est
une poignée d'hommes de proie. Regardez-les en face: vous verrez sur leur
figure un vernis composé avec le fiel des tyrans.» Ces expressions, qui
étaient dirigées contre la figure sombre et livide de Billaud-Varennes,
sont vivement applaudies. «De quoi vous plaignez-vous, continue Legendre,
vous qui nous accusez sans cesse? Est-ce de ce qu'on ne fait plus
incarcérer les citoyens par centaines? de ce qu'on ne guillotine plus
cinquante, soixante et quatre-vingts personnes par jour? Ah! je l'avoue, en
cela notre plaisir est différent du vôtre, et notre manière de déblayer les
prisons n'est pas la même. Nous nous y sommes transportés; nous avons fait,
autant que nous l'avons pu, la distinction des aristocrates et des
patriotes; si nous nous sommes trompés, nos têtes sont là pour en répondre.
Mais tandis que nous réparons des crimes, que nous cherchons à vous faire
oublier que ces crimes sont les vôtres, pourquoi allez-vous dans une
société fameuse, nous dénoncer, et égarer le peuple, heureusement peu
nombreux, qui s'y porte? Je demande, ajoute Legendre en finissant, que la
convention prenne les moyens d'empêcher ses membres d'aller prêcher la
révolte aux Jacobins.» La convention adopte la proposition de Legendre, et
charge les comités de lui présenter ces moyens.
La convention et les jacobins étaient ainsi en présence, et dans cette
situation où, tous les discours étant épuisés, il ne reste plus qu'à
frapper. L'intention de détruire cette société célèbre commençait à n'être
plus douteuse; il fallait seulement que les comités eussent le courage d'en
faire la proposition. Les jacobins le sentaient, et se plaignaient dans
toutes leurs séances de ce qu'on voulait les dissoudre; ils comparaient le
gouvernement actuel à Léopold, à Brunswick, à Cobourg, qui avaient aussi
demandé leur dissolution. Un mot surtout, prononcé à la tribune, leur avait
fourni un texte fécond pour se prétendre calomniés et attaqués. Il avait
été dit que dans des lettres saisies se trouvait la preuve que le comité
des émigrés en Suisse était d'accord avec les jacobins de Paris. Si on
voulait dire seulement par là que les émigrés souhaitaient des agitations
qui troublassent la marche du gouvernement, on avait raison sans doute. Une
lettre saisie sur un émigré portait en effet que l'espoir de vaincre la
révolution par les armes était une folie, et qu'il fallait chercher à
l'anéantir par ses propres désordres. Mais si, au contraire, on allait
jusqu'à supposer que les jacobins et les émigrés correspondaient et se
concertaient pour arriver à une même fin, on disait une chose aussi absurde
que ridicule, et les jacobins ne demandaient pas mieux que de se voir
accusés de cette manière. Aussi ne cessèrent-ils pendant plusieurs jours de
se dire calomniés; et Duhem demanda à plusieurs reprises qu'on vînt lire
ces prétendues lettres à la tribune.
L'agitation dans Paris était extrême. Des groupes nombreux, partis les uns
du Palais-Royal, et composés de jeunes gens à cadenettes et à collet noir,
les autres du faubourg Saint-Antoine, des rues Saint-Denis, Saint-Martin,
de tous les quartiers dominés par les jacobins, se rencontraient au
Carrousel, dans le jardin des Tuileries, sur la place de la Révolution. Les
uns criaient _vive la convention! à bas les terroristes et la queue de
Robespierre!_ Les autres répondaient par les cris de _vive la convention!
vive les jacobins! à bas les aristocrates!_ Ils avaient des chants
différens. La jeunesse dorée avait adopté un air qui s'appelait le _Réveil
du peuple_; les partisans des jacobins faisaient entendre ce vieil air de
la révolution, immortalisé par tant de victoires: _Allons, enfans de la
patrie!_ On se rencontrait, on chantait les airs opposés, puis on poussait
les cris ennemis, et souvent on s'attaquait à coups de pierres et de bâton;
le sang coulait, on se faisait des prisonniers qu'on livrait de part et
d'autre au comité de sûreté générale. Les jacobins disaient que ce comité,
tout composé de thermidoriens, relâchait les jeunes gens qu'on lui livrait,
et ne détenait que les patriotes.
Ces scènes durèrent plusieurs jours de suite, et finirent par devenir assez
alarmantes pour que les comités de gouvernement prissent des mesures de
sûreté, et doublassent la garde de tous les postes. Le 19 brumaire (9
novembre 1794), les rassemblemens étaient encore plus nombreux et plus
considérables que les jours précédens. Un groupe, parti du Palais-Royal, et
longeant la rue Saint-Honoré, était arrivé devant la salle des Jacobins et
l'avait entourée. La foule augmentait sans cesse, toutes les avenues
étaient obstruées; et les jacobins, qui dans ce moment étaient en séance,
pouvaient se croire assiégés. Quelques groupes qui leur étaient favorables
avaient fait entendre les cris de: _Vive la convention! vive les jacobins!_
auxquels on répondait par les cris contraires; une lutte s'était engagée,
et comme les jeunes gens étaient les plus forts, ils étaient bientôt
parvenus à dissiper tous les groupes ennemis. Ils avaient alors entouré la
salle du club, et en cassaient les vitres à coups de pierres. Déjà
d'énormes cailloux étaient tombés au milieu des jacobins assemblés.
Ceux-ci, furieux, s'écriaient qu'on les égorgeait; et, se prévalant surtout
de ce qu'il se trouvait parmi eux des membres de la convention, ils
disaient qu'on assassinait la représentation nationale. Les femmes qui
remplissaient leurs tribunes, et qu'on appelait _les furies de la
guillotine_, avaient voulu sortir pour échapper au danger; mais les jeunes
gens qui les attendaient, s'étant saisis de celles qui cherchaient à fuir,
leur avaient fait subir les traitemens[1] les plus indécens[1], et en
avaient même châtié quelques-unes avec cruauté. Plusieurs étaient rentrées
dans la salle, éperdues, échevelées, disant qu'on voulait les égorger. Les
pierres pleuvaient toujours dans l'assemblée. Les jacobins avaient alors
résolu de faire des sorties et de tomber sur les assaillans[1]. L'énergique
Duhem, armé d'un bâton, s'était mis à la tête de l'une de ces sorties, et
il en était résulté une cohue épouvantable dans la rue Saint-Honoré. Si de
part et d'autre les armes eussent été meurtrières, un massacre s'en serait
suivi. Les jacobins étaient rentrés avec quelques prisonniers; les jeunes
gens, restés au dehors, menaçaient, si on ne leur rendait pas leurs
camarades, de fondre dans la salle, et de tirer de leurs adversaires la
plus éclatante vengeance.
Cette scène durait depuis plusieurs heures avant que les comités de
gouvernement fussent réunis et pussent donner des ordres. Des émissaires,
partis des Jacobins, étaient venus dire au comité de sûreté générale qu'on
assassinait les députés qui siégeaient dans la société. Les quatre comités,
de salut public, de sûreté générale, de législation et de la guerre,
s'étaient rassemblés, et avaient arrêté d'envoyer sur-le-champ des
patrouilles, pour dégager leurs collègues compromis dans cette scène plus
scandaleuse que meurtrière.
Les patrouilles partirent avec un membre de chaque comité pour se rendre
sur le lieu du combat: il était huit heures. Les membres des comités qui
conduisaient les patrouilles ne firent pas charger les assaillans, comme le
désiraient les jacobins; ils ne voulurent pas non plus entrer dans la
salle, comme les y engageaient ceux de leurs collègues qui s'y trouvaient;
ils restèrent dehors, invitant les jeunes gens à se dissiper, et promettant
de faire rendre leurs camarades. En effet, ils dissipèrent peu à peu les
groupes; ils firent ensuite évacuer la salle des Jacobins, et renvoyèrent
tout le monde chez soi.
Le calme rétabli, ils retournèrent vers leurs collègues, et les quatre
comités passèrent la nuit à discuter sur le parti à prendre. Les uns
étaient d'avis de suspendre les jacobins, les autres s'y opposaient.
Thuriot surtout, quoique l'un des adversaires de Robespierre au 9
thermidor, commençait à s'effrayer de la réaction, et semblait pencher pour
les jacobins. On se sépara sans avoir pris un parti.
Le lendemain matin (20 brumaire), une scène des plus violentes éclata dans
l'assemblée. Duhem fut le premier, comme on le pense bien, à soutenir que
la veille on avait égorgé les patriotes, et que le comité de sûreté
générale n'avait pas fait son devoir. Les tribunes prenant part à la
discussion faisaient un bruit épouvantable, et semblaient d'un côté
appuyer, de l'autre contester les faits. On fit sortir les perturbateurs,
et immédiatement après une foule de membres demandèrent la parole: Bourdon
(de l'Oise), Rewbell, Clausel, pour appuyer le comité; Duhem, Duroy,
Bentabolle pour le combattre. Chacun parla à son tour, présenta les faits
dans un sens, et fut interrompu par les démentis de ceux qui avaient vu les
faits dans un sens contraire. Les uns n'avaient aperçu que des groupes où
l'on maltraitait les patriotes; les autres n'avaient rencontré que des
groupes où l'on maltraitait les jeunes gens, et où l'on attaquait la
convention et les comités. Duhem, qui pouvait difficilement se contenir
dans toutes les discussions de ce genre, s'écria que les coups avaient été
dirigés par les aristocrates qui dînaient chez la Cabarrus, et qui allaient
chasser au Raincy. On lui retira la parole, et ce qui demeura évident au
milieu de ce conflit d'assertions contraires, c'est que les comités, malgré
leur empressement à se réunir et à convoquer la force armée, n'avaient pu
cependant l'envoyer que fort tard sur les lieux; qu'une fois les
patrouilles dirigées vers la rue Saint-Honoré, ils n'avaient pas voulu
dégager les jacobins par la force, et s'étaient contentés de faire écouler
peu à peu l'attroupement; qu'enfin, ils avaient montré une indulgence assez
naturelle pour les groupes qui criaient _Vive la convention!_, et dans
lesquels on ne disait pas que le gouvernement fût livré à des
contre-révolutionnaires. On ne pouvait guère, en effet, leur demander
davantage. Empêcher qu'on ne maltraitât leurs ennemis était leur devoir;
mais c'était trop exiger de vouloir qu'ils chargeassent à la baïonnette
leurs propres amis, c'est-à-dire ces jeunes gens qui tous les jours se
présentaient en foule prêts a les appuyer contre les révolutionnaires. Ils
déclarèrent à la convention qu'ils avaient passé la nuit à discuter la
question de savoir s'il fallait ou non suspendre les jacobins. On leur
demanda s'ils avaient arrêté un projet, et sur leur déclaration qu'ils ne
s'étaient pas encore entendus, on leur renvoya le tout pour prendre un
parti, et venir ensuite soumettre leur résolution à l'assemblée.
Cette journée du 20 fut un peu plus calme, parce qu'il n'y avait pas
réunion aux jacobins, mais le lendemain 21, jour de séance, les
rassemblemens se renouvelèrent. Des deux côtés on semblait préparé, et il
était évident qu'on allait en venir aux mains dans la soirée même. Les
quatre comités se réunirent aussitôt, suspendirent par un arrêté les
séances des jacobins, et ordonnèrent que la clef de la salle fut apportée
sur-le-champ au secrétariat du comité de sûreté générale.
L'ordre fut exécuté, la salle fermée, et les clefs portées au secrétariat.
Cette mesure prévint le tumulte qu'on redoutait; les rassemblemens se
dissipèrent, et la nuit fut parfaitement calme. Le lendemain, Laignelot
vint au nom des quatre comités faire part à la convention de l'arrêté
qu'ils avaient pris. «Nous n'avons jamais eu, dit-il, l'intention
d'attaquer les sociétés populaires; mais nous avons le droit de fermer les
portes là où il s'élève des factions, et où l'on prêche la guerre civile.»
La convention le couvrit d'applaudissemens. L'appel nominal fut demandé, et
l'arrêté fut sanctionné à la presque unanimité, au milieu des acclamations
et des cris de _Vive la république! vive la convention!_