générale, et, comme on a vu, souvent en lutte avec ses amis quoique
thermidorien, s'écrie: «Les sociétés populaires ne sont pas le peuple; je
ne vois le peuple que dans les assemblées primaires: les sociétés
populaires sont une collection d'hommes qui se sont choisis eux-mêmes,
comme des moines, qui ont fini par former une aristocratie exclusive,
permanente, qui s'intitule le peuple, et qui vient se placer à côté de la
représentation nationale, pour inspirer, modifier ou combattre ses
résolutions. A côté de la convention, je vois une autre représentation
s'élever, et cette représentation siège aux Jacobins.» Des applaudissemens
nombreux interrompent Bourdon; il continué en ces termes: «J'apporte si peu
de passion ici, que, pour avoir l'unité et la paix, je dirais volontiers au
peuple: Choisis entre les hommes que tu as désignés pour te représenter, et
ceux qui se sont élevés à côté d'eux; peu importe, pourvu que tu aies une
représentation unique.» De nouveaux applaudissemens interrompent Bourdon;
il reprend: «Oui, s'écrie-t-il, que le peuple choisisse entre vous et les
hommes qui ont voulu proscrire les représentans chargés de la confiance
nationale, entre vous et les hommes qui, liés avec la municipalité de
Paris, voulaient, il y a quelques mois, assassiner la liberté! Citoyens,
voulez-vous faire une paix glorieuse? voulez-vous arriver jusqu'aux
anciennes limites de la Gaule? présentez aux Belges, aux peuples qui
bordent le Rhin, une révolution paisible, une république sans une doublé
représentation, une république sans comités révolutionnaires, teints du
sang des citoyens. Dites aux Belges et aux peuples du Rhin: Vous vouliez
une demi-liberté, nous vous la donnons tout entière, mais en vous épargnant
les maux cruels qui précèdent son établissement, en vous épargnant les
sanglantes épreuves par lesquelles nous avons passé nous-mêmes. Songez,
citoyens, que pour dégoûter les peuples voisins de s'unir à vous, on leur
dit que vous n'avez point de gouvernement, ce qu'en traitant avec vous on
ne sait s'il faut s'adresser à la convention ou aux jacobins. Donnez au
contraire l'unité et l'ensemble à votre gouvernement, et vous verrez
qu'aucun peuple n'a d'éloignement pour vous et vos principes; vous verrez
qu'aucun peuple ne hait la liberté.»
Duhem, Crassous, Clausel, veulent au moins l'ajournement du décret, disant
qu'il est trop important pour être rendu brusquement; ils réclament la
parole tous à la fois. Merlin (de Thionville) la demande contre eux avec
cette ardeur qu'il porte à la tribune comme sur les champs de bataille. Le
président la leur donne successivement. Dubarran, Levasseur, Romme, sont
encore entendus contre le décret; Thuriot pour. Enfin Merlin s'élance une
dernière fois à la tribune: «Citoyens, dit-il, quand il fut question
d'établir la république, vous l'avez décrétée sans renvoi ni rapport;
aujourd'hui, il s'agit en quelque sorte de l'établir une seconde fois, en
la sauvant des sociétés populaires coalisées contre elle. Citoyens, il ne
faut pas craindre d'aborder cette caverne, malgré le sang et les cadavres
qui en obstruent l'entrée; osez y pénétrer, osez en chasser les fripons et
les assassins, et n'y laisser que les bons citoyens, pour y peser
tranquillement les grands intérêts de la patrie. Je vous demande de rendre
ce décret qui sauve la république, comme celui qui l'a créée, c'est-à-dire
sans renvoi ni rapport.»
Merlin est applaudi, et le décret voté sur-le-champ, article par article.
C'était le premier coup porté à cette société célèbre, qui jusqu'à ce jour
avait fait trembler la convention, et avait servi à lui imprimer la
direction révolutionnaire. C'étaient moins les dispositions du décret,
d'ailleurs assez faciles à éluder, que le courage de le rendre, qui
importait ici, et qui devait faire pressentir aux jacobins leur fin
prochaine. Réunis le soir dans leur salle, ils commentent le décret, et la
manière dont il a été rendu. Le député Lejeune, qui le matin s'était opposé
de toutes ses forces à son adoption, se plaint de n'avoir pas été secondé;
il dit que peu de membres de l'assemblée ont pris la parole pour défendre
la société dont ils font partie. «Il est, dit-il, des membres de la
convention, célèbres par leur énergie révolutionnaire et patriotique, qui
aujourd'hui ont gardé un silence condamnable. Ou ces membres sont coupables
de tyrannie comme on les en a accusés, ou ils ont travaillé pour le bonheur
public. Dans le premier cas, ils sont coupables et doivent être punis; dans
le second, leur tâche n'est pas finie. Après avoir préparé par leurs
veilles les succès des défenseurs de la patrie, ils doivent défendre les
principes et les droits du peuple attaqués. Il y a deux mois, vous parliez
sans cesse des droits du peuple à cette tribune, vous Collot et Billaud,
pourquoi avez-vous cessé de les défendre? Pourquoi vous taisez-vous
aujourd'hui qu'une foule d'objets réclament encore votre courage et vos
lumières!»
Billaud et Collot gardaient, depuis l'accusation qui avait été portée
contre eux, un morne silence. Interpellés par leur collègue Lejeune, et
accusés de n'avoir pas défendu la société, ils prennent la parole et
déclarent que, s'ils ont gardé le silence, c'est par prudence et non par
faiblesse; qu'ils ont craint de nuire à l'avis soutenu par les patriotes,
en l'appuyant; que depuis long-temps la crainte de nuire aux discussions
est le seul motif de leur réserve; que, d'ailleurs, accusés d'avoir dominé
la convention, ils ont voulu répondre à leurs accusateurs en cherchant à
s'annuler; qu'ils sont charmés de se voir provoqués par leurs collègues, à
sortir de cette nullité volontaire, et autorisés en quelque sorte à se
dévouer encore à la cause de la liberté et de la république.
Contens de cette explication, les jacobins les applaudissent et reviennent
à la loi rendue le matin; ils se consolent en disant qu'ils correspondront
avec toute la France par la tribune. Goujon les engage à respecter la loi
rendue, ils le promettent; mais le nommé Terrasson leur propose un moyen de
remplacer la correspondance, tout en restant fidèles à la loi. Ils feront
une lettre circulaire, non pas écrite au nom des jacobins, et adressée à
d'autres jacobins, mais _signée par tous les hommes libres, réunis dans la
salle des Jacobins, et adressée à tous les hommes libres de France, réunis
en sociétés populaires_. Le moyen est adopté avec grande joie, et le projet
d'une pareille circulaire résolu.
On voit quel cas les jacobins faisaient des menaces de la convention, et
combien peu ils étaient disposés à profiter de la leçon qu'elle venait de
leur donner. En attendant que de nouveaux faits provoquassent de nouvelles
mesures à leur égard, la convention se mit à poursuivre la tâche que Robert
Lindet lui avait tracée dans son rapport, et à discuter les questions
proposées par lui. Il s'agissait de réparer les conséquences d'un régime
violent sur l'agriculture, le commerce, les finances, et de rendre à toutes
les classes la sécurité, le goût de l'ordre et du travail. Mais ici on
était aussi divisé de système et aussi disposé à s'emporter que sur toutes
les autres matières.
Les réquisitions, le _maximum_, les assignats, le séquestre des biens des
étrangers, excitaient contre l'ancien gouvernement des sorties aussi
violentes que les emprisonnemens et les exécutions. Les thermidoriens, fort
ignorans en matière d'économie publique, s'attachaient, par esprit de
réaction, à censurer d'une manière amère et outrageante tout ce qui s'était
fait en ce genre; et cependant, si dans l'administration générale de
l'état, pendant l'année précédente, quelque chose était irréprochable et
complètement justifié par la nécessité, c'était l'administration des
finances, des subsistances et des approvisionnemens. Cambon, le membre le
plus influent du comité des finances, avait mis le plus grand ordre dans le
trésor; il avait fait émettre, à la vérité, beaucoup d'assignats, mais
c'était là l'unique ressource; et il s'était brouillé avec Robespierre,
Saint-Just et Couthon, en ne consentant pas à plusieurs dépenses
révolutionnaires. Quant à Lindet, chargé des transports et des
réquisitions, il avait travaillé avec un zèle admirable à tirer de
l'étranger, à requérir en France, et à transporter soit aux armées, soit
dans les grandes communes, les approvisionnemens nécessaires. Le moyen des
réquisitions était violent; mais il était reconnu le seul possible, et
Lindet s'était appliqué à en user avec le plus grand ménagement. Il ne
pouvait d'ailleurs répondre ni de la fidélité de tous ses agens, ni de la
conduite de tous ceux qui avaient droit de requérir, tels que les
fonctionnaires municipaux, les représentans, et les commissaires aux
armées.
Les thermidoriens et surtout Tallien dirigeaient les plus sottes et les
plus injustes attaques contre le système général de ces moyens
révolutionnaires, et contre la manière de les employer. La cause première
de tous les maux, selon eux, c'était la trop grande émission dés assignats;
cette émission excessive les avait dépréciés, et ils s'étaient trouvés en
disproportion démesurée avec les denrées et les marchandises. C'est ainsi
que le _maximum_ était devenu si oppressif et si désastreux, parce qu'il
obligeait le vendeur ou le créancier remboursé à recevoir une valeur
nominale toujours plus illusoire. Il n'y avait dans ces objections rien de
bien neuf, rien de bien utile; il n'y avait surtout l'indication d'aucun
remède, tout le monde en savait autant, mais Tallien et ses amis
attribuaient l'émission excessive des assignats à Cambon, et semblaient lui
imputer ainsi tous les maux de l'état. Ils lui reprochaient encore le
séquestre des biens étrangers, mesure qui, ayant provoqué des représailles
contre les Français, avait interrompu toute circulation de valeurs, détruit
toute espèce de crédit, et ruiné entièrement le commerce. Quant à la
commission des approvisionnemens, les mêmes censeurs l'accusaient d'avoir
tourmenté la France par les réquisitions, d'avoir dépensé des sommes
énormes à l'étranger pour se procurer des grains, en laissant Paris dans le
dénuement, à l'entrée d'un hiver rigoureux. Ils proposèrent de lui faire
rendre des comptes sévères.
Cambon était d'une intégrité que tous les partis ont reconnue. Il joignait
à un zèle ardent pour la bonne administration des finances, un caractère
bouillant qu'un reproche injuste jetait hors de toutes les bornes. Il avait
fait dire à Tallien et à ses amis qu'il ne les attaquerait pas, s'ils le
laissaient tranquille, mais qu'il les poursuivrait impitoyablement à la
première calomnie. Tallien eut l'imprudence d'ajouter à ses attaques de
tribune des articles de journal. Cambon n'y tint pas, et dans une des
nombreuses séances consacrées à la discussion de ces matières, il s'élança
à la tribune, et dit à Tallien: «Ah! tu m'attaques, tu veux jeter des
nuages sur ma probité! eh bien! je vais te prouver que tu es un voleur et
un assassin. Tu n'as pas rendu tes comptes de secrétaire de la commune, et
j'en ai la preuve au comité des finances; tu as ordonnancé une dépense de
quinze cent mille francs pour un objet qui te couvrira de honte. Tu n'as
pas rendu tes comptes pour ta mission à Bordeaux, et j'ai encore la preuve
de tout cela au comité. Tu resteras à jamais suspect de complicité dans les
crimes de septembre, et je vais te prouver, par tes propres paroles, cette
complicité qui devrait à jamais te condamner au silence.» On interrompit
Cambon, on lui dit que ces personnalités étaient étrangères à la
discussion, que personne n'accusait sa probité, qu'il s'agissait seulement
du système financier. Tallien balbutia quelques mots mal assurés, et dit
qu'il ne répondrait pas à ce qui lui était personnel, mais seulement à ce
qui touchait aux questions générales. Cambon prouva ensuite que les
assignats avaient été la seule ressource de la révolution: que les dépenses
s'étaient élevées à trois cents millions par mois; que les recettes, dans
le désordre qui régnait, avaient à peine fourni le quart de cette somme,
qu'il avait fallu y suppléer chaque mois avec des assignats; que la
quantité en circulation n'était pas un mystère, et montait à six milliards
quatre cents millions; que du reste les biens nationaux représentaient
douze milliards, et fournissaient un moyen suffisant d'acquitter la
république; qu'il avait, au péril de sa vie, sauvé cinq cents millions que
Robespierre, Saint-Just et Couthon proposaient de consacrer à certaines
dépenses; qu'il avait long-temps résisté au _maximum_ et au séquestre; et
que, quant à la commission de commerce, obligée de payer les blés à
l'étranger vingt-un francs le quintal, et de les donner en France pour
quatorze, il n'était pas étonnant qu'elle eût fait des pertes énormes.
Ces controverses si imprudentes de la part des thermidoriens, qui, à tort
ou à raison, n'avaient pas une réputation intacte, et qui s'attaquaient à
un homme très pur, très instruit et très violent, firent perdre beaucoup de
temps à l'assemblée. Quoique les attaques eussent cessé du côté des
thermidoriens, Cambon n'avait plus aucun repos, et chaque jour il répétait
à la tribune: «M'accuser moi! vile canaille! Venez donc vérifier mes
comptes et juger ma conduite.--Restez donc tranquille, lui criait-on; on
n'accuse pas votre probité.» Mais il y revenait tous les jours. Au milieu
de ce conflit de personnalités, l'assemblée prit, autant qu'elle put, les
mesures les plus capables de réparer ou d'adoucir le mal.
Elle ordonna un compte général des finances, présentant les recettes et les
dépenses, et un travail sur les moyens de retirer une partie des assignats,
sans toutefois recourir à la démonétisation, afin de ne pas les
discréditer. Sur la proposition de Cambon, elle renonça à une ressource
financière misérable, qui donnait lieu à de nombreuses exactions et
contrariait les préjugés de beaucoup de provinces: c'était la fonte de
l'argenterie des églises. On avait évalué d'abord cette argenterie à un
milliard; en réalité elle ne s'élevait qu'à trente millions. Il fut décidé
qu'il ne serait plus permis d'y toucher, et qu'elle resterait en dépôt dans
les communes. La convention chercha ensuite à corriger les plus graves
inconvéniens du _maximum_. Quelques voix s'élevaient déjà pour le faire
abolir; mais la crainte d'une hausse disproportionnée dans les prix empêcha
de céder à cette impulsion des réacteurs. On songea seulement à modifier la
loi. Le _maximum_ avait contribué à tuer le commerce, parce que les
commerçans[1] ne retrouvaient, en se conformant au tarif, ni le prix du
fret ni celui des assurances. En conséquence toute denrée coloniale, toute
marchandise de première nécessité, toute matière première apportée de
l'étranger dans nos ports, fut affranchie du _maximum_ et des réquisitions,
et put être vendue à pris libre, de gré à gré. Même faveur fut accordée aux
marchandises provenant des prises, parce qu'elles gisaient dans les ports
sans trouver de débit. Le _maximum_ uniforme des grains avait un
inconvénient extrêmement grave. La production du blé était plus coûteuse et
moins abondante dans certaines provinces; le prix que recevaient les
fermiers dans ces provinces ne payait pas même leurs avances. Il fut décidé
que les prix des grains varieraient dans chaque département, d'après ceux
de 1790, et qu'ils seraient portés à deux tiers en sus. En augmentant ainsi
le prix des subsistances, on songea à élever les appointemens, les
salaires, le revenu des petits rentiers; mais cette idée, loyalement
proposée par Cambon, fut repoussée comme perfide par Tallien, et ajournée.
On s'occupa ensuite des réquisitions. Pour qu'elles ne fussent plus
générales, illimitées, confuses, qu'elles n'épuisassent plus les moyens de
transport, on décida que la commission des approvisionnemens[1] aurait
seule le droit de requérir; qu'elle ne pourrait plus requérir ni toute une
denrée, ni tous les produits d'un département, mais qu'elle désignerait
l'objet, sa nature, sa quantité, l'époque de la livraison et du paiement,
qu'elle ne demanderait qu'au fur et à mesure du besoin, et dans le district
le plus voisin du lieu à approvisionner. Les représentans près les armées
eurent seuls, dans le cas urgent d'un défaut de vivres ou d'un mouvement
rapide, la faculté de faire immédiatement les réquisitions nécessaires.
La question du séquestre des valeurs étrangères fut vivement agitée. Les
uns disaient que la guerre ne devait pas s'étendre des gouvernemens aux
sujets; qu'il fallait laisser les sujets continuer paisiblement leurs
relations et leurs échanges, et n'attaquer que les armées; que les Français
n'avaient saisi que 25 millions, tandis qu'on leur en avait saisi 100;
qu'il fallait rendre les 25 millions, pour qu'on nous rendît les 100; que
le séquestre était ruineux pour nos banquiers, car ils étaient obligés de
déposer au trésor ce qu'ils devaient à l'étranger, tandis qu'ils ne
recevaient pas ce que l'étranger leur devait à eux, les gouvernemens s'en
emparant toujours par représailles; que cette mesure ainsi prolongée
rendait le commerce français suspect même aux neutres; qu'enfin la
circulation des effets de crédit ayant cessé, il fallait payer en argent
une partie des denrées tirées des pays voisins. Les autres répondaient que,
puisqu'on voulait distinguer dans la guerre les sujets des gouvernemens, il
faudrait ne diriger aussi les boulets et les balles que sur la tête des
rois, et non sur celle de leurs soldats; qu'il faudrait rendre au commerce
anglais les vaisseaux pris par nos corsaires, et ne garder que les
vaisseaux de guerre; que, si on rendait les 25 millions séquestrés,
l'exemple ne serait pas suivi par les gouvernemens ennemis, et que les 100
millions des Français seraient toujours retenus; que rétablir la
circulation des valeurs, ce n'était que fournir aux émigrés le moyen de
recevoir des fonds.
La convention n'osa pas trancher la question, et décida seulement que le
séquestre serait levé à l'égard des Belges, que la conquête avait en
quelque sorte remis en paix avec la France, et à l'égard des négocians de
Hambourg, qui n'étaient pas coupables de la guerre déclarée par l'empire,
et dont les valeurs représentaient des blés fournis à la France.
A toutes ces mesures réparatrices prises dans l'intérêt de l'agriculture et
du commerce, la convention ajouta toutes celles qui pouvaient ramener la
sécurité et rappeler les négocians. Un ancien décret mettait hors la loi
tous ceux qui s'étaient soustraits ou à un jugement, ou à une application
d'une loi; il fut aboli, et les condamnés par les commissions
révolutionnaires, les suspects qui s'étaient cachés, purent rentrer dans
leur domicile. On rendit aux suspects encore détenus l'administration de
leurs biens. Lyon fut déclaré n'être plus en état de rébellion; son nom lui
fut rendu; les démolitions cessèrent; on lui restitua les marchandises qui
étaient séquestrées par les communes environnantes; ses négocians n'eurent
plus besoin de certificat de civisme pour recevoir ou expédier, et la
circulation recommença pour cette cité malheureuse. Les membres de la
commission populaire de Bordeaux et leurs adhérens, c'est-à-dire presque
tous les négocians bordelais, étaient hors la loi: le décret porté contre
eux fut rapporté. Une colonne infamante devait être placée à Caen en
mémoire du fédéralisme; on décida qu'elle ne serait pas élevée. Sedan fut
libre de fabriquer toutes les espèces de drap. Les départemens du Nord, du
Pas-de-Calais, de l'Aisne et de la Somme, furent dispensés de l'impôt
territorial pendant quatre ans, à la condition pour eux de rétablir la
culture du lin et du chanvre. Enfin on jeta un regard sur la malheureuse
Vendée. Les représentais Hentz et Francastel, le général Turreau et
plusieurs autres qui avaient exécuté les décrets formidables de la terreur,
furent rappelés. On prétendit, naturellement, qu'ils étaient complices de
Robespierre et du comité de salut public, qui avaient voulu faire durer
éternellement la guerre de la Vendée en employant la cruauté. On ne sait
pourquoi le comité aurait eu une pareille intention; mais les partis se
rendent absurdité pour absurdité. Vimeux fut appelé à commander dans la
Vendée, le jeune Hoche en Bretagne; on envoya dans ces contrées de nouveaux
représentans avec mission d'examiner s'il serait possible d'y faire
accepter une amnistie, et d'y amener ainsi une pacification.
On voit combien était rapide et général le retour vers d'autres idées. Il
était naturel qu'en songeant à toutes les espèces de maux, à toutes les
classes de proscrits, l'assemblée songeât aussi à ses propres membres.
Depuis plus d'un an soixante-treize d'entre eux étaient détenus à
Port-Libre, pour avoir signé une protestation contre le 31 mai. Ils avaient
écrit une lettre pour demander des juges. Tout ce qui restait du côté
droit, une partie des membres dits du _ventre_, se levèrent dans une
question qui intéressait la sécurité du vote, et demandèrent la
réintégration de leurs collègues. Alors s'éleva une de ces discussions
orageuses et interminables qui prenaient toujours naissance dès qu'on
soulevait le passé. «Vous voulez donc condamner le 31 mai? s'écrient les
montagnards; vous voulez flétrir une journée que jusqu'à ce jour vous avez
proclamée glorieuse et salutaire; vous voulez relever une faction qui, par
son opposition, manqua perdre la république; vous voulez réhabiliter le
fédéralisme!!!» Les thermidoriens, auteurs ou approbateurs du 31 mai,
étaient embarrassés; et, pour reculer la décision, la convention ordonna un
rapport sur les soixante-treize.
Il est dans la nature des réactions non-seulement de chercher à réparer le
mal accompli, mais encore de vouloir des vengeances. On réclamait chaque
jour le jugement de Lebon et de Fouquier-Tinville; on avait déjà demandé
celui de Billaud, Collot, Barrère, Vadier, Amar, Vouland, David, membres
des anciens comités. Le temps amenait à tout instant des propositions du
même genre. Les noyades de Nantes, restées long-temps inconnues, venaient
enfin d'être révélées. Cent trente-trois Nantais, envoyés à Paris pour être
jugés par le tribunal révolutionnaire, n'étaient arrivés qu'après le 9
thermidor; ils avaient été acquittés, et écoutés avec faveur dans toutes
les révélations qu'ils firent sur les malheurs de leur ville. L'indignation
publique fut telle, qu'on se vit obligé de mander à Paris les membres du
comité révolutionnaire de Nantes. Leur procès venait de faire connaître
toutes les atrocités ordinaires de la guerre civile. À Paris, et loin du
théâtre de la guerre, on ne concevait pas que la fureur eût été poussée
aussi loin. Les accusés n'avaient qu'une excuse, et ils l'opposaient à tous
les griefs: la Vendée à leurs portes, et les ordres du représentant
Carrier. Voyant le terme de l'instruction approcher, ils s'élevaient chaque
jour plus fortement contre Carrier, et demandaient qu'il vînt partager leur
sort, et rendre compte lui-même des actes qu'il avait ordonnés. Le public
en masse réclamait l'arrestation de Carrier et sa comparution devant le
tribunal révolutionnaire. La convention devait prendre un parti. Les
montagnards demandaient si, après avoir déjà enfermé Lebon et David, et
accusé plusieurs fois Billaud, Collot et Barrère, on ne finirait pas par
poursuivre tous les députés qui étaient allés en mission. Pour rassurer
leurs craintes, on imagina de rendre un décret sur les formes à employer
dans les poursuites contre un membre de la représentation nationale. Ce
décret fut long-temps discuté, et avec le plus grand acharnement de part et
d'autre. Les montagnards voulaient, pour éviter une nouvelle décimation,
rendre les formalités longues et difficiles. Ceux qu'on appelait les
réacteurs voulaient, au contraire, les simplifier, pour rendre plus prompte
et plus sûre la punition de certains députés désignés sous le nom de
proconsuls. Il fut décrété enfin que toute dénonciation serait renvoyée aux
trois comités, de salut public, de sûreté générale et de législation, qui
décideraient s'il y avait lieu à examen; que, dans le cas d'une décision
affirmative, il serait formé au sort une commission de vingt-un membres
pour faire un rapport; que, d'après ce rapport et la défense contradictoire
du député inculpé, la convention déciderait enfin s'il y avait lieu à
accusation, et enverrait le député devant le tribunal compétent.