DANS KASVINE, COLONIE RUSSE

Juin-septembre 1918.

Éclairés aux flambeaux, sans bruit, nous entrons dans les ténébreuses

ruelles de Kasvine, le dernier jour de mai. Une troupe de conquérants ou

de pillards devait défiler ainsi, autrefois, à travers les étroites

venelles de cette ville d’Asie. Pas un visage n’apparaît. Peut-être, sur

des terrasses, des corps inquiets se penchent sur nos torches, nos

chameaux et nos fusils.

Une branlante maison persane, abandonnée par les Russes, inhabitée

aujourd’hui, toutes ses chambres disposées autour d’un jardin détruit,

nous servira de campement. Il y a un petit verger caché, des terrasses

et une citerne d’eau à l’odeur immonde.

--J’espère qu’on ne va pas s’attarder ici! souhaite Captain.

Mais tout le monde ne raisonne pas comme Captain. Il en est qui

voudraient remonter sur Enzeli, avec les Anglais.

A Kasvine, en effet, on trouve quelques specimens de troupes anglaises

expédiées de Bagdad. Elles doivent atteindre Bakou et ses pétroles.

Elles y songent peut-être, mais elles ne paraissent point pressées.

Il y a aussi quelques cosaques russes du général Baratoff. L’État-major

britannique a essayé de les transformer en mercenaires pour le Roi de

Londres. Mais les cosaques ne sont pas très enthousiastes. Et s’ils

comptent se diriger sur Bakou, c’est pour rentrer en Russie.

Il y a également quelques échantillons de policiers et d’agents secrets.

Les uns au service du consul allemand de Tauris, mais un plus grand

nombre au service des Anglais. A défaut de soldats, les Britanniques

savent organiser leur service d’espionnage. C’est ainsi qu’ils pénètrent

pacifiquement dans un pays inconnu.

Chaque jour, à Kasvine, on enferme des mollahs chez qui l’on a découvert

des caisses de cartouches. Ces nobles personnages, qui prêchaient la

guerre sainte, disparaissent doucement. Rien ne semble modifié dans la

ville. Les rues sont toujours encombrées de nombreuses femmes voilées,

chaussées à l’européenne, et les marchés, de derviches, de mendiants et

de charmeurs de serpents...

Lorsque des «agitateurs persans»--c’est le nom que l’on donne à ces

patriotes qui ne peuvent admettre l’hypocrite invasion anglaise--sont

dénoncés, on les arrête sur-le-champ. Pas de jugement. Pas

d’emprisonnement non plus. Mais un petit voyage sans ticket de retour.

Un soir, devant chaque maison où un «rebelle» s’est réfugié, vient

s’arrêter une petite automobile américaine et un conducteur. Un soldat

anglais, un fusil à la main, ordonne au Persan dont l’État-major

britannique a décidé de se défaire, de prendre place dans la voiture qui

attend. Un Persan, même armé, ne résiste pas à une invitation formulée

en certains termes par un Européen également armé. Il préfère obéir tout

de suite. L’automobile s’éloigne donc dans la nuit. Elle va. Une ruelle.

Une autre. Une autre encore. Et voici que l’auto gagne les portes de la

ville et se dirige, dans la campagne, sur un point désigné. Là, d’autres

automobiles attendent. D’autres arrivent. Elles sont toutes semblables:

sur chacune il y a un soldat anglais au volant, son fusil à portée de sa

main et un Persan qui cherche, curieusement, pourquoi tant de Persans

font ainsi, en même temps, une promenade nocturne...

A tous ces voyageurs surpris, un officier de Sa Majesté annonce avec

l’amabilité inhérente à sa race, qu’il est très dangereux de descendre

de voiture en cours de route. Pour éviter un accident mortel, on préfère

achever tout de suite à coups de fusil le Persan qui se permettra de

retarder la bonne marche du convoi.

Ces raisonnements, un indigène de ce pays les comprend tout de suite.

Un nouvel ordre de l’officier et la petite caravane des automobiles

prend la route de Bagdad. C’est là seulement, dans cette vieille et

célèbre cité, que les «voyageurs involontaires» sont confiés aux soins

diligents des policiers anglais.

Cependant, là-bas, du côté de Kasvine, des légendes plus ou moins

vraisemblables ont cours sur le compte des disparus. Mais personne ne

peut affirmer qu’il les a rencontrés...

* * * * *

Première promenade dans cette ville soumise--ou du moins qui le paraît.

Un air de fausse sécurité. Mais cela nous suffit.

Des ormes, des charmilles et des mûriers où nichent de croassants

corbeaux ombragent l’avenue principale (l’avenue du Schah) qui relie le

centre de la ville aux quatre grandes artères.

Le long de ces boulevards, des magasins à la russe, des salons de

coiffure, des marchands d’antiquité, des pharmacies, des échoppes de

changeurs, des restaurants, et des cafés étalent leurs enseignes encore

écrites en russe.

--Quand tu liras: «vodka» ou «vino», préviens-moi, dit Captain.

--Il suffit d’entrer dans un «traktir» (restaurant) répond Desprès...

On passe devant les hôpitaux des Ziemski-Saïous, les casernes où les

armées du Caucase séjournèrent longtemps, la demeure du gouverneur et

son jardin à l’abandon.

Les Anglais s’installent méthodiquement à mesure que les soldats russes

pour qui la paix est signée remontent dans leur pays.

On rencontre des jeunes femmes habillées à l’européenne. Ce sont

d’anciennes infirmières russes. Les ambulances ferment, mais les

dortoirs de ces dames sont toujours ouverts. Que font-elles ici?

Des officiers aussi, quelques Russes, très polis, des Britanniques tout

en jambes et qui ne voient personne, des Français curieux et pressés. On

les aperçoit une fois, deux fois. Puis c’est fini. Où sont-ils allés?

Chargés de missions spéciales, ils passent, ils ne restent pas. On

assure qu’il y a des agents turcs et allemands, mais ils sont discrets.

Et la vie orientale continue.

Devant l’entrée des hamams souterrains sèchent de petites toiles rouges.

Des éventaires de fruits, d’aubergines et de tomates se sont établis

sous des voûtes de feuillages. Les fumeurs de narghilé, derrière les

pots de lauriers-roses, s’accroupissent sur les bancs... Les vieilles

ruelles tournent près des maisons persanes toujours fermées; elles

s’enchevêtrent et débouchent soit sous les voûtes du bazar, soit devant

le large cimetière où s’érige la mosquée aux colonnes de faïences

peintes que des poutres consolident: le tombeau vénéré de

Schah-Zadeh-Hossein...

Marcel Benoit qui est parti seul, de son côté, à l’aventure, nous

découvre. Confidentiel, il glisse au «Captain»:

--Je sais où l’on peut boire de la liqueur de raisins secs...

--C’est du vin que tu désignes ainsi?

--Et de l’arak... (eau-de-vie de raisins secs). Et de la vodka. Mais

elle n’est pas naturelle.

--Où donc?

--Et du «mastic».

--Du... comment?

--C’est une espèce d’absinthe fabriquée dans le pays avec de la résine

de pistachiers, explique Benoit.

--Bon, décide Captain. Je vois ça, j’aime mieux ta «liqueur de raisins

secs», comme tu l’appelles...

--Elle est un peu plus fermentée qu’à Ourmiah, mais elle est plus sûre.

--Où as-tu trouvé ça?

--Ces remèdes, on les obtient chez les «apothèkes».

--Ah! ce sont les pharmaciens qui débitent l’alcool... Ça va...

Le canon du gouvernement tonne dans la lourde chaleur. Des corneilles

s’envolent en criant. Il est midi... Et, soudain, des cosaques au large

chapeau de feutre galopent à travers les rues, au grand effroi des dames

voilées de tulle blanc...

* * * * *

Il y a les pharmaciens qui vendent de l’alcool dans leurs

arrière-boutiques. Il y a aussi des tavernes fréquentées par des

cosaques. Dans ce «traktir» qui sent le «chichlick» (viande de mouton

rôtie) et l’arak, des soldats russes se lèvent comme nous entrons. Très

raides, ils nous saluent et nous offrent cérémonieusement, selon la

coutume, de grandes coupes emplies de «mastic».

Il n’y a que deux verres pour dix convives. Nous buvons à tour de rôle.

Les Russes, toujours debout, au garde-à-vous, attendent. Ils poussent

une clameur à «notre santé».

--J’ai jamais vu trinquer comme ça, dit Captain.

Rien ne bouge sur les petits visages aux pommettes bombées de nos hôtes.

Ils accomplissent, ainsi, sérieusement, un des rites de leur aimable

tradition de buveurs.

--Tu retiendras l’adresse de la maison, conseille Captain à son ami

Desprès.

* * * * *

--Je crois qu’on peut s’installer pour quelques semaines, constate

Captain.

--Pourquoi annonces-tu des nouvelles quand tu ne sais rien? réplique

Desprès.

--Je ne sais rien? Je sais qu’on a demandé aux «Britisches» s’ils

avaient besoin de sanitaires. Ils ont dit «oui» et ils veulent nous

emmener à Bakou, où il y aura du travail. Les «Britisches» veulent faire

combattre pour eux les cosaques qui sont ici et les bataillons de

volontaires arméniens. Et puis, je sais qu’il y a à Kasvine le choléra

et le typhus.

«Ça me suffit. A partir de ce soir je vais me soigner.

--Qu’est-ce que tu vas faire pour te soigner? interroge Desprès.

--Je jouerai aux cartes, le soir, je ne toucherai pas à un verre d’eau

et je te permettrai de m’offrir de l’«arak» et du «mastic».

Captain ne se trompait pas.

Un matin de juin, les cosaques russes, par détachements, quittent

Kasvine.

--Où vont-ils?

--Dans le Caucase...

Ils ne s’en cachent pas, du reste.

Une dernière fois, les cavaliers se rassemblent sous les grands mûriers

de l’avenue du Schah, derrière le fanion des volontaires de la mort qui

porte des tibias blancs sur fond noir. Les Persans regardent longuement

ces hommes dont le visage rond paraît encore plus petit sous le large

chapeau de feutre. Ils se montrent la botte de foin attachée près des

fontes et le paquet de pansement ficelé sur le fourreau du sabre. Ils se

réjouissent de ce départ.

--Au moins, dit le chef de la police indigène, les Anglais bâtissent;

mais, partout où sont passés les Russes, on ne voit que ruines et

incendies.

--Allons, tout va bien, affirme Captain. Les «Britisches» vont pouvoir

placer des écriteaux et des enseignes, en anglais, un peu partout.

Peu de jours après, on apprend la prise de Recht sur la Caspienne,

opérée par les Russes pour le compte des Britanniques.

--C’est le moment de préparer des hôpitaux, remarque Marcel Benoit.

--Oui. Tant qu’ils auront des Russes pour combattre, les «Britisches»

pousseront l’offensive, répond Captain.

Et trois hôpitaux, dans les bâtiments abandonnés par les sanitaires

russes, sont organisés par notre détachement. Pour le compte des

Anglais, bien entendu. Le premier à l’usage des blessés, un autre pour

les typhiques, le troisième près d’un vaste jardin clos, pour les

convalescents. Nous avons la surprise d’y découvrir tout un solde de

«sœurs de charité» russes.

--On a dû les oublier, remarque Captain.

La vie d’Ourmiah recommence ou à peu près. Le travail terminé, les

Français montent sur les terrasses de leur maison persane. Terrasses en

terre battue. L’herbe par endroits, y pousse. A la nuit, descente dans

les chambres. On y joue aux cartes, naturellement. Captain raconte des

histoires. Il a liquidé son lot d’aventures marines. Il a trouvé un

nouveau «rouleau»: des histoires de chasse.

--Rien ne vaut le fusil américain, affirme-t-il. Je voudrais avoir avec

moi, ici, mon «américain» à six coups... D’une précision!

--Tu dois rater tout ce que tu vises, interrompt Desprès en riant.

--Idiot! réplique Captain furieux. Tu n’aurais qu’à te placer à deux

cents mètres avec une bouteille vide au bout de ton bras droit, que tu

tiendrais levé en l’air, comme ça. Eh bien! si du premier coup, avec mon

«américain», je ne te casse pas ta bouteille, tu peux être tranquille,

je t’enverrai toujours une belle décharge de plomb dans les fesses...

* * * * *

On remonte ensuite sur les terrasses pour se coucher et dormir quand la

nuit se fait plus douce.

Tant d’étoiles brillantes dans le ciel et, sur terre, aucune clarté: les

ténèbres les plus épaisses. Impossible de distinguer dans la plaine, la

grande mosquée de Schah-Zadeh-Hossein où tout le jour des caravanes de

pèlerins s’arrêtent, où des chameaux s’agenouillent, pour déposer

d’étranges fardeaux roulés dans des tapis: cadavres de fidèles musulmans

qui ont demandé à être ensevelis près du vénéré Hossein.

Le lendemain, le soleil nous oblige à nous lever de bonne heure. Et

l’existence reprend son cours. Les vieux landaus tournent sur les

boulevards cependant que le cocher crie: «Habarda!» (attention!) sans

ralentir son allure. Des mulets, retour des jardins qui entourent

Kasvine d’une enceinte de verdure, de vergers, de vignes, de pistachiers

et de champs d’abricotiers, transportent des pastèques, des concombres

et des raisins, cependant que sur les hauts minarets des mosquées, les

mollahs crient leurs incantations habituelles.

D'Archangel au golfe Persique · 第 89 / 100 题