Agua-Baba est un Persan pareil aux autres. Ce propriétaire de chameaux a
conclu marché pour transporter les vivres et les bagages des Français
jusqu’à Kasvine. A chaque étape il ne manque pas de venir se plaindre. A
Karatchemane, une de ses bêtes a roulé dans un ravin. Le passage de nuit
dans le fameux col du Kaflan-Kouh--rochers de quinze cents mètres
d’altitude, barrières de l’Azerbeidjan--que nous avons quitté et de
l’Irak-Adjemi où nous voulons entrer--la pluie qui nous surprend, sur la
route, le contraignent à des arrêts. Ses chameaux et ses chameliers ne
peuvent plus avancer. Il finit toujours par demander de nouvelles
indemnités.
Arrêts aussi à Djemalhabad, sur une hauteur. Le désert au loin. A
Setcham, près d’un caravansérail.
Si l’on demande à un Persan:
--Qui a construit ce «relais»?
--Schah Abbas, dit-il.
--Et ce pont?
--Schah Abbas...
--Et cette vieille forteresse?
--Schah Abbas...
C’est à ce Schah Abbas (XVIIe siècle) qui fit élever des ponts, bâtir
des caravansérails, tracer des routes que les Persans attribuent tout ce
qui témoigne encore de quelque grandeur dans leur pays.
Arrêts encore à Tazehend (ou Tachkend), Akmezar, Mikepey, Zendjidge et
Zendjan, que nous traversons à la tombée du jour, laissant derrière
nous, dans un crépuscule rouge, ses vieux cimetières, ses bosquets verts
et ses mosquées de faïences peintes.
C’est à partir de Zendjan que les Persans, après nous avoir pris au
sortir de Tauris pour des Turcs, puis en cours de route pour des
Français allant à la rencontre des Anglais, puis de nouveau pour des
Turcs, annoncent désormais cette nouvelle qui nous précédera: «Dix mille
Anglais--nous-mêmes--sont arrivés dans la région.»
Notre détachement--il n’est pas inutile de le répéter--se compose d’une
cinquantaine d’hommes (porteurs d’un fusil à un coup) de trois malades
et de vingt-quatre ou vingt-cinq chameaux...
A ces informations erronées, mais tout à fait orientales, devons-nous de
n’avoir point rencontré un paquet de soldats turcs et d’officiers
allemands--cinquante hommes, environ, comme nous--qui, traversant
Zendjan et apprenant notre arrivée, ont campé hors des murs, de l’autre
côté et sont partis sans se retourner.
Pendant ce temps, nous attachions nos tentes, un peu loin de la ville,
d’un côté opposé, près des saules d’un large torrent où des tortues
prenaient le frais...
Des haltes et des étapes encore: Dizé, Karaboulac, Amirabade, Nasrabade,
Karaboulack (deuxième du nom), Kereschine, sur les montagnes qui
dominent Kasvine...
On quitte une piste large comme un sentier pour prendre la vieille route
persane avec ses montées, ses descentes brusques et ses ponts en dos
d’âne, favorables aux embuscades des pillards chassevènes. Et toujours
ces déserts à perte de vue... Parfois, une caravane de chameaux chargés
de tabac qui revient d’Hamadan (l’ancienne Ecbatane), une troupe d’ânes
à sonnailles, ou bien, à l’approche des grandes villes, des Musulmanes
voilées de noir qui voyagent sur des mulets blancs et se rendent dans
les jardins d’abricotiers et de pistachiers. Pas de voitures. Si ce
n’est une sorte de chaise à porteur entre deux chevaux où le patient--le
voyageur--se couche ou s’assied.
Au passage des rivières, à mesure que l’on approche des gués et que les
chameaux enfoncent leurs pieds en caoutchouc dans la terre humide et
glissante, c’est un tumulte de cris et de plaintes. Les bêtes refusent
d’avancer et d’entrer dans le courant où elles ne se sentent pas en
sûreté. Elles balancent leurs longues têtes et témoignent de leur colère
par des grognements continus et de véritables clameurs. Si bien que chez
les Français qui suivent dans les ténèbres, à trois ou quatre cents
mètres en arrière, personne ne s’y trompe:
--Encore un torrent à traverser...
Les chameliers frappent les dromadaires et les poussent en avant.
Lorsque le chameau de tête, toujours choisi avec soin, s’est décidé à se
jeter dans l’eau, toute la caravane suit.
C’est le moment pour ceux qui font partie de l’avant-garde--les
surveillants des chameliers--de se hisser sur un chameau, tant bien que
mal et de traverser le fleuve avec lui.
Mais l’opération ne va pas sans péril. L’animal se débat, secoue cette
charge inattendue et la dépose parfois au milieu du courant.
--Tu n’es jamais tombé? demande Gaston Desprès à son ami le «Captain».
--Jamais!
--Tu es monté cependant à bord d’un chameau?...
--Oui...
--Tu sais qu’ils sont pleins de poux...
--C’est donc ça que tu te grattes tout le temps! s’écrie Captain.
--Oui, je crois que j’en ai ramassés, avoue Desprès.
--Beaucoup?
--Je ne sais pas encore. On n’y voit pas.
--Tu me diras demain?
--Si tu veux... Pourquoi?
--Parce que, reprend sérieusement Captain, les poux de chameaux ne
restent que sur les autres chameaux.
Puis, d’un ton aimable et plein d’intérêt à la fois, Captain ajoute:
--Tu me diras si tu as gardé longtemps les tiens...
* * * * *
Une halte pour la nuit à Shah-Ispahan ou Shah-Isfahan, dans l’obscurité,
le vent, la poussière. Demain, nous descendrons sur Kasvine.
Mais ce soir, il faut veiller pour que la tempête n’emporte pas nos
fragiles abris.
Non loin de moi, presque sur le bord de la tente, dorment les deux
interprètes chaldéens--le père, trente ans, le fils quinze ans--qui nous
ont suivi depuis Tauris. Ils remplacent Nicodème, Yonas et Israël,
abandonnés à Charaf-Khané, «aux bons soins» des démocrates persans.
Ces deux Chaldéens veulent gagner Hamadan. Ils emportent toute leur
fortune: une couverture qu’ils étendent par terre le soir pour se
coucher et un petit samovar. Ils paraissent pleins de bonne volonté,
mais le fils seul connaît un peu de français. Le père a l’air de
comprendre. Il traduit on ne sait quoi.
Du reste, on ne sait jamais ce qu’un interprète transpose. On s’exprime
avec énergie; il transcrit prudemment dans un langage fleuri, des
paroles qui étaient violentes. Une conversation s’engage entre le
traducteur et l’indigène. Nous restons là, présents, mais en dehors.
Nous ne comptons pas. Enfin, on demande à l’interprète:
--Mais que raconte-t-il?
Et nous sommes tout surpris d’apprendre qu’une grave question de
préséance ou une grande nouvelle annoncée au bazar et non confirmée font
le sujet de cette causerie. Notre première question, il y a longtemps
qu’elle est oubliée.
Si, au cours de cette marche forcée dans un pays hostile, nos deux
Chaldéens se montrèrent plutôt craintifs, Nicodème et ses amis
témoignèrent à Ourmiah d’une autre autorité. Par haine des Musulmans,
ils exigeaient de leur avarice des cadeaux que ceux-ci ne songeaient pas
à offrir.
Un médecin avait-il soigné le fils d’un grand personnage, les
interprètes savaient lui faire payer ce service.
Tandis que le Français en visite chez le Persan, s’extasiait sur les
tapis anciens, Nicodème traduisait à sa guise.
--Qu’est-ce qu’il dit? interrogeait le Persan.
--Il trouve ton tapis très beau et il le voudrait pour sa demeure.
--C’est un tapis très cher, s’excusait le Persan.
--C’est celui que tu as accroché à ton mur qui lui plaît maintenant,
reprenait Nicodème. Donne-le-lui. Sinon, il va en choisir un autre
encore plus beau.
Le Persan hésitait encore:
--Il veut, déclarait Nicodème. Si tu refuses, malédiction sur ton fils.
Il connaît des secrets pour que ta race s’arrête avec toi...
Le Persan donnait un ordre. Le tapis était roulé, transporté au domicile
du Français qui remerciait.
--Que dit-il? s’informait encore le grand personnage.
Et Nicodème, imperturbable, traduisait les remerciements de l’étranger
par ces mots:
--Il dit que tu as bien fait de te décider. Mais il en désire d’autres.
Il reviendra.
Ainsi les interprètes pleins d’astuce et à qui la haine religieuse
accordait de l’audace et du courage, se rendaient chez les riches
Musulmans, exigeaient des cadeaux pour les «sorciers d’Europe» et pour
eux-mêmes un honorable pourboire. Cependant que les «sorciers» qui
n’avaient rien réclamé pour leurs services médicaux, s’imaginaient que
chaque Persan les tenait pour grands, généreux et désintéressés.
Ces stratagèmes que nous contait Nicodème, nous en avions ri quelquefois
avec Maurice Jammes, Marcel Benoit et le capitaine Bobbyck...
Bobbyck?... Sous la tente qui claque au vent d’Asie, j’évoque son
souvenir... Où est-il le cher capitaine russe? Et Brovsky? Que sont-ils
devenus?
Doucement, je prends ma boîte d’allumettes, des cigarettes... Mais
Captain lui non plus, ne dort pas.
--Tu t’ennuies?... Qu’est-ce que tu fais?
--Rien...
--Tu penses à Panam?
--Non. Je songeais à... à l’incompréhension des races...
--Oui... On n’y pige rien, reconnaît Captain à voix basse, heureux au
fond de bavarder un peu.
«On ne peut même pas faire des observations exactes, ajoute-t-il... Je
te dis ça, à toi, c’est pas pour te vexer. Mais, un exemple. Quand nous
étions réunis à Ourmiah, dans la cour, en cercle, au garde à vous, pour
écouter la lecture du rapport, lorsqu’on avait tous salué, eh bien! les
malades russes qui soignaient leurs coliques à l’ambulance, ils
croyaient que les Français faisaient leur prière... Voilà, mon vieux.
A cause de la tempête qui redouble et de l’ouragan qui siffle, Captain
élève la voix... Alors, Gaston Desprès de se plaindre:
--Taisez-vous, quoi!
--Dors donc! réplique Captain. Regarde-le! Il est déjà reparti dans le
sommeil... Quelle chance il a!...
Puis, confidentiellement, Captain murmure:
--On a raison de dire, en Normandie, que les cochons dorment bien sous
le vent...
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