«Des lettres de Tiflis annoncent que décidément voici l’automne et les
premières pluies... J’ai pensé, Sophia, à nos causeries sous les arbres
du Jardin du Palais, à votre balcon de bois dont l’eau grignote la
toiture...
«Notre vie s’établit doucement dans ce pays persan. Le mollah, qui est
notre voisin, arrose les verveines et les pétunias du petit jardin de
l’hôpital. En ville, des hommes accroupis dans leurs échoppes vendent
des pastèques, des raisins, des piments rouges et du pain sans levain,
comme des galettes. Il y a un petit cimetière sous les saules, qui est
perdu au coin d’une ancienne place publique. Les pierres tombales
servent maintenant à retenir des piles de bois. Des chiens errants
courent à notre rencontre.
«L’air sent le melon frais, la poussière et la pourriture. Les mouches
sont nombreuses...
«Le soir, sur les terrasses des maisons, les Musulmans font leurs
dévotions, face au couchant. Le ciel est rose sur les montagnes en
carton gris. On aperçoit des arbres dans les jardins toujours fermés.
Des bandes d’étourneaux assiègent les cimes touffues des peupliers
géants. Les inévitables femmes voilées traînent leurs savates sur les
pavés des petites rues silencieuses où des ânes trottinent, en baissant
les oreilles. A la nuit tombante, toutes les portes des maisons se
ferment, la ville semble morte... Le pas d’une patrouille russe,
quelques coups de feu qui se prolongent dans le silence...
«Mais si je vous parlais de l’ambulance... Justement deux malades en
capotes grisaille, accompagnés de l’interprète s’avancent en boitillant
dans la petite cour fleurie de pétunias: un grand Russe couleur filasse,
coiffé du bonnet à poils blancs; un autre, blond, petit, la casquette
sur le sommet de la tête.
«--Deux entrants à habiller!... Lits 45 et 52!...
«Les vieux malades de l’hôpital viennent rendre visite à ces nouveaux
camarades. Il y a là celui que les Français appellent «42 à l’ombre», un
client du régiment des éclaireurs de la frontière et qui semble rire
toujours. Il y a Serge, le cosaque du Kouban, qui apparaît une seconde
et se défile aussitôt depuis qu’un docteur féru de règlement lui fit
couper sa belle mèche de cheveux... Il y a tous ceux qui savent se
promener lentement, qui se balancent d’un banc à l’autre, tous ceux qui
peuvent rester sans parler, pendant des heures, tous ceux aussi qui
tiennent des causeries sans fin sur les marches du grand escalier. Ils
ne demandent rien de plus... Ils ne lisent pas, ils fument...
Quelques-uns, qui ont mal au poignet ou au bras, trouvent cependant le
courage de rester couchés toute la journée et la nuit. Ils ne se lèvent
que pour leurs repas.
«Les deux entrants seront bientôt aussi élégants que leurs aînés: ils
apprendront l’art de mettre, malgré les observations des infirmiers,
leur chemise par-dessus leur caleçon. Ils sauront se promener à petits
pas en crachant à droite et à gauche.
«Mais, d’abord, on les envoie à la douche, puis chez le coiffeur; enfin,
comme ils viennent à l’ambulance pour se faire opérer d’une hernie ou de
quelques hémorroïdes, on les conduira auprès du chirurgien. Là, ils
protestent, ils ne veulent pas. Alors on les met «sortants» pour le
lendemain, avec la mention: _Refuse l’opération_, ce qui fait dire à
Benoit, votre ami Benoit, l’infirmier modèle:
«--Ces bougres-là, ils viennent pour se faire raser et prendre un
bain... Se figurent que nous sommes dans une piscine...
«Cette petite comédie se répète plusieurs fois par semaine.
«On a, en effet, établi des règlements sévères--les règlements
militaires français--pour l’admission des malades à l’ambulance: cheveux
coupés à la tondeuse, d’abord.
«Ainsi, on a fauché la grande mèche d’un cosaque qui s’en lamente encore
et rasé la toison d’un Persan, blessé dans une rixe, qui répète:
«--Comment serai-je maintenant enlevé par Mahomet?
Il y a ensuite le bain, puis la désinfection des effets. Tous les
nouveaux venus sont exposés à ce régime. Ce qu’ils redoutent cependant,
ce n’est ni la tondeuse, ni le savon, ni la baignoire. C’est
l’opération. Ils aiment mieux se retirer.
«Ces jours-ci, émotion. L’interprète russe Maurice Jammes annonce:
«--Une dame est là qui demande à entrer à l’ambulance.
«--Une dame? Comme infirmière?
«--Non, comme malade.
«--Et pourquoi?
«--Elle est sœur. Sœur de charité.
«--Jammes, habituez-vous donc à ne pas vous exprimer en russe quand vous
parlez français, observe un major à l’accent toulousain.
«C’est une sœur de charité? Dites donc tout de suite que c’est une
infirmière.
«--Oui. Elle est militarisée.
«--Où la loger? Faites-la entrer...
«C’est une petite femme brune, dans un manteau très long, avec un bonnet
de fourrure et des bottes. De grosses lunettes. Un visage délicat.
Lorsqu’elle retire ses lunettes, on aperçoit de beaux yeux vifs et
interrogateurs. Les Français saluent et se taisent. Le capitaine Bobbyck
vient à leur aide. Répliques échangées.
«--Elle a mal aux yeux, résume Bobbyck. Elle voudrait voir un
spécialiste.
«--Conduisez-la au spécialiste. Elle parle français?
«--Non. Pas du tout. Elle connaît le russe, le polonais, l’allemand,
l’italien. Pas le français...
«Lorsqu’elle est partie avec Maurice Jammes.
«--Qui est-ce?
«--Lentina, une «siestra» qui est aussi actrice du Théâtre aux armées.
Maintenant, elle est sauvée. Et elle va apprendre le français, déclare
Bobbyck.
«--Avec qui?
«--Avec Maurice Jammes, d’abord.
«C’est ainsi qu’une jeune personne se promène dans les couloirs et les
jardins de l’ambulance. Elle loge près du salon des médecins. Elle
téléphone souvent. Elle use d’un étrange langage où il y a du russe et
de l’allemand.
«_Pajalouista... Téléphoniert?_
«Elle a besoin d’un grand papier pour écrire.
«--_Bitte_, dit-elle à l’un de nous, _geben sie mir, Signor, eine grosse
poumagre._
«Elle ne s’ennuie guère. Tous ceux qui ont quelque loisir vont lui tenir
compagnie. Elle ne compte que des amis et des admirateurs.
«--Elle fait beaucoup de progrès, assure le capitaine Bobbyck. Elle sait
déjà dire: «Promenade. Jolie. Aimer. Amour. Baiser et rendez-vous.»
«Au fait, miss Sophia, vous la connaissez peut-être. Elle a épousé un
Français qui est mort et elle a joué un temps, paraît-il, au grand
Théâtre de Tiflis.»