Ce matin, au bazar d’Ourmiah, à la suite d’une discussion entre
Chaldéens et Persans, des Chaldéens ont été blessés. La patrouille russe
rétablit l’ordre à coups de fusil. Aussitôt, désertant les impasses
voûtées du caravansérail, des Musulmans envahissent les étroites ruelles
de la ville, cependant que les marchands ferment en hâte leurs
boutiques. Les fuyards arrivent par bandes de quinze ou de vingt, puis
se dispersent. Un temps d’arrêt. Personne dans la rue, puis, de nouveau,
des groupes apparaissent... Les sabots d’un cheval résonnent sur le
pavé... On apprend qu’un Musulman vient d’être tué, qu’il y a des
chrétiens blessés... Devant l’ambulance française, des soldats russes
défilent qui vont prendre la garde au bazar.
Ils sont les frères de ceux que nous avons déjà vus: des blouses sales,
des pantalons rapiécés, quelques-uns ont des bottes, mais si vieilles...
La plupart portent des molletières qu’ils enroulent autour de leurs
jambes comme des foulards. Et la même question se pose à leur sujet.
--On ne leur change jamais leurs costumes?
--Si, mais ils vendent tout de suite les effets qu’on leur distribue et
gardent les vieux.
Les Russes sont embarrassés d’un fusil qu’ils tiennent comme un
parapluie sous le bras ou sur l’épaule, au choix. Ils passent, sans
ordre, le long des maisons fermées. Quelques femmes, dans leurs voiles
de soie noire, se hâtent...
Ils n’ont pas l’air terrible, ces soldats russes que nous sommes allés
voir, dans leurs camps, près des portes de la ville et qui nous
saluaient:
--_Sdravz, tavarisch_... (Bonjour, camarade!)
Ils nous regardent avec de grands yeux naïfs. On leur parle. Ils nous
répondent des choses sans nom, et tout de suite se mettent à rire devant
la gaîté communicative des Français. Quelques-uns s’enhardissent, nous
entourent.
Ce qui les intéresse se résume dans les demandes qu’ils nous font:
--Combien gagne un soldat français? Et un officier?
--Que mange-t-il chaque jour?
--Pourquoi n’ont-ils pas de bottes comme nous?
Et ils tâtent la qualité de nos capotes, admirent le cuir de nos
chaussures...
L’un prend la pipe que fume un Français, l’examine, l’essaie avant de la
rendre. Cet autre demande à acheter des souliers. Il offre des roubles.
Ils ont tous des coupures de cinq, de dix roubles, par dizaine. On ne
sait où ils les prennent...
En dehors de leurs danses, de leurs jeux, de leurs chants, ils ne
connaissent rien. Des malades russes en traitement à l’ambulance se
penchent, visiblement perdus, sur une carte d’Europe. Ils ne savent où
trouver Kiew, ni Odessa, ni Moscou, ni le lac d’Ourmiah.
--Où est Paris?... Oh! c’est loin!...
Beaucoup de ces soldats ne sont pas encore allés au front... Ils
n’ignorent pas, cependant, qu’ils sont en guerre contre les Germains.
Ils ne connaissent rien, ces pauvres Russes. La plupart sont illettrés.
Les rares qui savent lire ne découvrent pas de journaux, à Ourmiah, sur
le front. Ils répètent: _Svaboda, tavarisch!_ (Liberté, camarade!) et
s’en tiennent là. On leur a dit, en effet:
--Vous êtes libres!
Et, s’ils ne combattent plus, c’est parce qu’ils sont fatigués de
combattre et qu’ils ont pris le droit de choisir. Ils préfèrent le repos
à la guerre.
A les interroger, on recueille des réponses de ce genre:
--Qui donc vous gouverne, maintenant que vous n’avez plus le tsar
Nicolas?
--C’est l’autre...
--Quel autre?...
--Le tsar Révolution...
* * * * *
Aux malades russes--il n’y a pas de blessés en traitement à
l’ambulance--on dit et l’on répète:
--Ne sortez pas de la cour.
Ils ne sortent pas. On leur dit encore:
--Ne crachez pas, ne vous mouchez pas n’importe où... sur le parquet...
C’est dur pour eux, cela contrarie toutes leurs habitudes, mais enfin
ils font attention, comme les enfants quand ils vous sentent auprès
d’eux, le regard sévère, prêts à réprimer leurs incartades.
Dans les hôpitaux russes, les malades s’accroupissent sur le seuil de la
porte d’entrée; ils font la causette avec les passants, ils se baladent
à petits pas, avec ce dandinement du buste, qui leur est propre; ils
agissent comme ils veulent, crachent où il leur plaît. Quelquefois même,
sans prévenir personne, ils vont faire un tour en ville, respirer un
petit air de meeting pour se changer les idées. Les anciens dirigeants
laissent faire:
--Nitchevo... Ça n’a pas d’importance, vous disent-ils, lorsqu’on leur
en fait la remarque. Et quoi dire?... Rien à dire...
Et ils haussent les épaules. Ils ne se sentent ni le désir ni le courage
de réprimer ces écarts de liberté.
Sans doute aussi, ont-ils perdu toute confiance en eux-mêmes. Ils ne
réagissent pas... Peut-être obscurément, se reconnaissent-ils coupables
de n’avoir pas jadis, lorsqu’ils faisaient partie du clan des Maîtres,
accompli tout leur devoir.
A présent, quand ils ne détournent point la tête pour ne pas voir, ils
sourient, comme des gens trop raffinés devant les maladresses d’un
profane...
* * * * *
Les soldats de ce front, chez qui, à première vue, l’on ne remarque pas
de différence, parce qu’ils se traînent tous aussi lourdement le long
des ruelles mal pavées, sont venus de tous les pays de la vaste
Russie... Voici de petits Sibériens, quelques graves Géorgiens, des
Moscovites aux faces rondes, des Cosaques chevelus, de bruns Israélites,
des Arméniens au long visage bronzé[9]...
[9] Plus tard, les soldats furent envoyés sur les fronts de leur
province: les Ukrainiens en Ukraine, les Polonais en Pologne, etc.
Ils paraissent calmes, assez indifférents à ce qui les entoure, pas
pressés... Jusqu’ici, je ne les ai jamais vus accélérer leur démarche
que pour se rendre à la distribution de la soupe ou courir aux
bouilleurs d’eau chaude, dans les gares... Or, ce matin, sur la route de
Dighala, près des collines de cendre édifiées par les adorateurs du feu,
trois «tavarischy» viennent vers nous, de toute la vitesse de leurs
jambes courtes. Ils fuient... Au loin, des coups de feu... C’est un
Persan qui tire sur les voleurs de raisins...
Les Russes de tout temps ont aimé la maraude--pour ne pas dire plus...
Leur distraction, dans cette oasis d’Ourmiah, est de grapiller dans les
vignes, en compagnie de sœurs de charité ou de filles de l’Intendance...
Cependant, sous les larges feuilles des figuiers,--si larges que l’on
comprend qu’Adam ait pu se cacher derrière une de ces feuilles,--un
Persan nous apporte une corbeille de raisins. Nous nous asseyons sur les
rives d’un canal souterrain, creusé de larges trous avec pente rapide,
par où, comme il est dit dans la Bible, les troupeaux peuvent descendre
jusqu’au puits...
Le Persan nous regarde. Il hoche sa tête ornée du haut bonnet de feutre:
--Rousky, iaman! chantonne-t-il... (Les Russes mauvais!) Et il attend,
patiemment, le pourboire dû à sa gracieuse hospitalité.
* * * * *
La guerre, dans ce pays persan, est une question de ravitaillement.
L’armée qui peut faire parvenir des vivres aux postes du front a tout
loisir d’occuper les territoires qui lui plaisent. Mais, comme l’avouait
un officier russe:
--Pourquoi avancer quand on a déjà tant de peine à garder ses positions?
Une zone neutre de quarante à cinquante kilomètres sépare les
belligérants. Quelques fusillades, parfois, au petit bonheur. Malgré
tout, ce front ne s’est guère modifié. Il est même assez tranquille et
la vie n’y est pas désagréable. Les officiers turcs expédient parfois
aux états-majors russes de jeunes esclaves voilées, parce que ces petits
cadeaux entretiennent l’amitié. Il n’y a que ces pillards de Kurdes qui
coupent les communications et ces incorrigibles Cosaques qui
patrouillent et brouillent les cartes des âmes tranquilles.
La guerre, la véritable, se poursuit à l’arrière. Les Russes pillent les
Persans, saccagent les vignes et les jardins, non sans quelques risques.
Un soir, on apporte un soldat à demi mort. Il a reçu une balle près du
cœur, comme il dérobait des raisins aux environs de la ville. Coup de
feu anonyme... Déjà, à Tiflis, il était notoire que la plupart des
déserteurs que l’on croisait en ville vivaient largement des dépouilles
opérées sur les Persans de ce front.
Les rixes aussi sont nombreuses, au marché surtout, où les Russes
choisissent ce qui leur convient et oublient de payer. Souvent un soldat
débarrasse un Chaldéen ou un Musulman soit d’un fusil, d’un cheval ou de
quelques moutons.
Outre les rixes et les vols, il y a le «commerce». Les soldats russes
arrêtent les petits vendeurs, les âniers qui transportent du lait, des
légumes, du bois, leur dérobent leurs ânes et leurs marchandises, sous
prétexte d’espionnage, ou même sans raison.
Il y a aussi la vente de l’eau... De petits canaux courent le long de la
ville, de jardins en vergers, mais ils sont presque toujours à sec. Les
Russes accordent ou retirent l’eau d’arrosage, quand cela leur chante et
suivant les pourboires qu’ils reçoivent... Ils créent de cette façon, à
côté des autorités militaires et du gouvernement persan de la ville, un
troisième pouvoir arbitraire et capricieux.
Cet état nouveau s’organisera; il a décidé de prendre part au conseil de
l’état-major. Il l’a prise du reste sans grand effort, car nul officier
n’ose s’opposer aux décisions fantasques de ces grands enfants qui
jouent aux «hommes libres». Il y a trois jours, un Français était allé
demander une auto à l’état-major. C’est le général russe qui le reçoit:
--Je voudrais bien: mais je ne puis pas. Depuis le meeting, ce sont les
«tavarischy» qui décident de tout; le télégraphe reçoit les nouvelles
les plus absurdes, sans contrôle... Hier, j’ai voulu donner un ordre,
ils m’ont insulté... Beaucoup de nos officiers se retirent à Djoulfa,
dégoûtés. J’irai aussi peut-être... mais allez voir s’ils veulent vous
prêter une auto... A vous, peut-être?...
Et le général conduit doucement le Français vers la salle où palabrent
les membres du nouvel État-Major.
* * * * *
Il est exact que nous sommes privés de nouvelles. Du moins nous n’avons
que les dépêches contradictoires qu’un télégraphe ahuri nous transmet:
quatre ou cinq fois par semaine la mort de Kerensky ou l’annonce d’une
paix séparée. En fait, on ne sait rien d’exact.
Par contre, on voit apparaître ceux que l’on appelle les «délégués des
soldats». Ils viennent des villes, presque toujours; ce sont des
étudiants en droit ou des avocats, pour la plupart. Ils sont habillés
comme les soldats, un peu plus proprement quand même. Ils affichent sur
le bras gauche un brassard rouge où l’on peut lire: «Délégate».
C’est grâce à eux que nous apprenons quelque chose. La chute de Kerensky
est certaine. Les bolcheviky s’installent à sa place et appliquent leur
programme.
Mais que sont ces «délégués» si bien renseignés?
--Choisis par les soldats eux-mêmes, me répond l’interprète Maurice
Jammes, ils organisent des réunions, surveillent les officiers,
examinent les ordres transmis et décident si l’on doit les exécuter.
Leur règne est proche...
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