La raisonnable Sophia,--celle que j’appelle en plaisantant miss
Sophia--est également fille unique d’un général qui commandait en
Pologne. En Russie, on doit naître général. J’en trouve des quantités
autour de moi, et tous les officiers qui n’ont que trente à trente-cinq
ans sont au moins capitaines ou colonels...
Sophia habitait Pétrograde au moment de la première Révolution, celle
qui suivit l’abdication de Nicolas. Pendant les tragiques journées des
23, 24, 25 mars 1917, elle préparait ses examens.
--Je lisais les lettres de votre Mme de Sévigné, me dit-elle. Tout d’un
coup, de grands cris dans la perspective... Des gens qui tirent dans la
rue, des autos-mitrailleuses qui bondissent sur les avenues... Nous
pensons: ce sont des grèves comme il y en a tant...
--Et les coups de feu?...
--A l’ordre qu’on rétablissait... Ce n’est que le lendemain, lorsque les
cris,--de longs cris déchirants, savez-vous,--et ces détonations qui ne
cessent pas, que nous sommes étonnées...
--Étonnées?... Et pourquoi?...
--Étonnées, oui, que l’ordre n’ait pas été rétabli le premier jour. Nous
ne savions rien. On ne sortait pas. Personne... Un de mes cousins qui
revenait du front a été tué par hasard, en traversant une rue. Nous
avons appris plus tard...
«Ce sont des ouvriers qui ont commencé. Ils étaient ivres... Qui les
avait saoulés?... Et puis des soldats ensuite entraînés par les
ouvriers... Des matelots de Cronstadt, on a dit, prirent grande part
aussi. Les images populaires où l’on représente cette révolution de fin
mars montrent les soldats en bonnets qui tournent des mitrailleuses. Par
terre il y a du sang et de la neige...
--Que faisiez-vous pendant que les coups de fusil se répondaient dans
les rues?...
--J’étudiais... on ne savait ce qui se passait. J’ai fini les lettres de
la dame de Sévigné... Ce sont des brutes, conclut Sophia, sans y mettre
de rancune. Ils ne comprennent rien... Mon père est bien avec eux, mais
on ne peut pas savoir. Aujourd’hui: oui; demain, ils auront changé... ça
dépend de qui leur aura parlé...
* * * * *
--Un soldat est venu.
Ce sont les premiers mots de miss Sophia pour saluer mon arrivée.
--Ah!...
--Oui. Il a regretté beaucoup de ne pas vous trouver.
--Comment s’appelle-t-il?
--Je ne sais plus.
--Comment est-il?
--Jeune, très jeune de visage. Praporchick il est.
--Il n’y a pas de soldats français praporchick.
--Je ne vous ai pas dit que c’était un Français. C’est un Russe. Il a
pour vous laissé une lettre. Voici...
Je lis, avec quelque peine:
«C’est à peine croyable, mais c’est... Votre ami Vassily vous dit adieu
car il s’en va rejoindre son régiment. Il songeait au Caucase. On le
transporte à Pétrograde ou à Moscou. C’est là qu’est le vrai danger. Il
vous salue. Il a honte, devant vous, des Russes et de leur défaillance.
Il pense à vous. Il vous dit adieu et souhaite...»
Cependant Sophia chante:
Sama sadick possadila,
Sama boudou polivate,
Sama milavo lioubila,
Sama boudou tselavate...
ou quelque chose dans ce genre, qu’elle me traduit ainsi:
C’est moi-même qui ai planté le petit jardin,
C’est moi-même qui vais l’arroser,
C’est moi-même qui aime l’adoré,
C’est moi-même qui le vais embrasser...
Mais, soudain de violents coups frappés à la porte... Et Nina, les
cheveux en broussaille, entre aussitôt:
--Oh! chère âme, taisez-vous! crie-t-elle. Taisez-vous, Sophia! Cette
chanson du peuple porte malheur dans les maisons où elle est chantée...
On le dit à Moscou...
Puis, s’apercevant de ma présence, Nina me vient tendre sa petite main.
--Vous rentrez?...
--Oui... Figurez-vous que j’ai perdu ma bague à tête de mort... celle
qui me porte malheur... C’est la cinquième fois que je la perds, et
toujours je la retrouve et, chaque fois que je l’ai retrouvée, un
malheur est entré chez moi... Elle me fut donnée par une amie qui est
morte dix jours après dans un incendie... Je perds la bague... Elle ne
tient pas à mon doigt... Vous l’avez remarquée avec sa tête de mort?...
On me la rapporte... Quinze jours après, ma mère meurt... Chaque fois...
chaque fois... Oh! je tremble, j’ai peur de la retrouver maintenant, et,
quand je l’ai, si vous saviez comme je crains de la perdre... Je ne dors
jamais tranquille... Et vous qui chantiez cette chanson maudite...
--Vous êtes bien superstitieuse, Nina?...
--Ne plaisantez pas, Français qui ne croit à rien... Il y a des choses
et des gens qui apportent le deuil.
--Des gens aussi!... Et quels gens?
--Oui, des personnes... Le tsar Nicolas, tenez, apportait le malheur. Je
ne pouvais pas le voir à cause de ça. Je l’ai rencontré plusieurs fois,
saluant et arrangeant sa moustache tout en parlant...
Nina fait allusion à un tic bien connu chez l’ancien empereur. On
raconte qu’à la suite d’un attentat dont il fut victime au cours d’un
voyage au Japon, Nicolas Romanoff, qui portait une cicatrice sur la
tête, était devenu un peu «timbré». Il saluait, parlait vite et frisait
sa moustache, continuellement.
--Pour son couronnement à Moscou, sur la place Klodynka, où il y avait
eu exposition... on avait bouché les trous... Quand le tsar vint, il y
eut une bousculade, des personnes tombèrent dans les trous recouverts de
planches et beaucoup de morts... Le tsar portait la malchance, c’est
connu... Et quand il se rendit à Tiflis... aussitôt après son départ, il
y eut un grand recul général sur tout le front, ce qui n’étonna
personne.
D’une façon générale, les Russes sont assez superstitieux. Les cartes,
les présages des songes, le marc de café, les mauvaises rencontres, la
bonne aventure, autant de choses à quoi ils ajoutent crédit.
--Simples coïncidences, vos histoires sur Nicolas.
--Coïncidences! s’écrie-t-elle. Et ce qui arrive au comte Alexandre
Nicolaïevitch, petit-cousin de l’écrivain. C’est un homme qui doit
partir comme chef de troupes quelque part. Il sait qu’il n’y restera
pas. On le lui a prédit. Déjà, des choses se sont accomplies qu’on lui
avait annoncées. Lorsqu’il était gouverneur de Vilna il fut chassé par
des troubles. Une sibylle l’avait prévenu: une révolte vous obligera à
fuir.
«Maintenant, on lui a dit qu’il serait emprisonné. Il le sait qu’il sera
arrêté, car il est graf (comte) et peu aimé. Il sera condamné à mort,
mais il mourra en prison de maladie... Il parle de sa destinée avec
indifférence et calme. Nous vivrons peut-être encore assez de jours pour
voir accomplie la vie d’Alexandre Nicolaïevitch... Je ne dis pas son nom
de famille ici. Car il engendre aussitôt le malheur...
Sur ce sujet, Nina est intarissable. Varions vite:
--Puisque miss Sophia ne peut pas chanter, permettez-moi de vous poser
une question.
--Une devinette? demande Nina.
--Peut-être. Pourquoi tous les officiers portent-ils des décorations si
nombreuses?
--Je sais, dit Sophia. C’est parce qu’un décret de la Révolution les a
toutes effacées. Il faut vous expliquer qu’en Russie, «avant», tout
était motif à décoration. On avait le droit d’arborer un insigne parce
qu’on avait étudié dans une école, achevé ses études dans un corps de
cadets. Chaque centre d’instruction avait son ornement. Un séjour sur le
front, une tournée, comportait une décoration et, pour chaque front, un
insigne différent.
«Aujourd’hui, on ne s’y reconnaît plus. Mais voulez-vous être décoré?
--Non, merci.
--Si c’était «oui, merci», il faudrait d’abord ne pas quitter Tiflis ou
la grande ville, car c’est ici que se tiennent les stocks. Et puis, être
officier.
--Quelle décoration peut-on espérer?
--Toutes! Pensez donc! Les clubs aussi donnent des croix, les
groupements, les associations, les concours de tirs et de gymnastique...
Elles sont plus ou moins riches, plus ou moins ornées; mais il n’y a pas
d’homme à épaulettes, si maltraité par la fortune, qui n’ait le droit de
griffer sur son sein une plaque ronde.
«Aujourd’hui, en principe, on ne distribue plus de décorations; mais on
porte celles qui furent données. Il y a celle de Saint-Vladimir, qui
correspondrait à votre Légion d’honneur, celle de Saint-Georges, qui
tient de votre médaille militaire et de la croix de guerre. Ceux qui la
gagnèrent en combattant la soulignent parfois d’une faveur rouge.
Laquelle désirez-vous? Il faut vous presser de choisir, parce que
bientôt, les réserves seront épuisées...
* * * * *
Pourquoi donc Tatiana est-elle si enthousiaste, ce matin où je la
rencontre en sortant de l’hôpital des Cadets?... Elle aurait cependant
quelques motifs de rancune ou de bouderie... Ne cherchons pas... C’est
peut-être parce qu’elle est heureuse d’inaugurer un nouveau corsage ou
que son costume tailleur aujourd’hui lui va bien et qu’elle le sait, que
Tatiana m’aborde si gentiment... Quand on trouve des raisons comme
celle-là, on est bien près de la véritable raison avec les femmes.
Je lui fais compliment de sa toilette, et ce sont de petites choses qui
surprennent toujours une femme russe.
--Vous êtes Français, dit-elle en souriant. Et c’est un compliment
aussi.
«Vous allez voir Sophia... Non?... Oh! vous devriez... Elle a un grand
chagrin, oui, très grand... Ce garçon qui l’adorait, qui était en
photographie avec nous, une main sur l’épaule de Sophia... Vous vous
souvenez?... Il est mort pour elle...
Un mouchah (portefaix) passe, courbé en deux sous le poids d’une caisse
en forme de cercueil. Des malades se promènent dans leurs capotes
flottantes d’hôpital, devant les fenêtres de leur chambre... Il fait
grand soleil ce matin.
--Il l’aimait, continue Tatiana... Alexis s’est tué parce qu’il aimait
trop Sophia... Elle en est bouleversée... Elle tremblait déjà en
recevant la lettre où il écrivait le dernier adieu... Elle a brûlé des
cierges à l’icone et elle a prié pour lui...
--Et Sophia? Elle ne l’aimait pas?
Tatiana regarde devant elle ce grand Tcherkesse en manteau gris, ou bien
cette troupe d’ânes chargés de pastèques... Enfin elle répond un
mystérieux:
--On ne sait pas...
On peut toujours affirmer pour soi-même: «Rien ne me surprend plus des
Russes ni de leurs caractères...» A la réflexion, on arrive à se dire,
avec quelque logique: «Tout cela n’a rien de mystérieux ni de
déraisonnable. Une femme tourmentée par le suicide qu’elle a causé, sans
le vouloir, alors que sa pensée était aux antipodes des sentiments de ce
malheureux, peut finir par se croire responsable...»
C’est possible, en somme, mais alors je ne sais plus ce qui est inquiet
chez moi, de mon cœur ou de mon besoin de comprendre...
* * * * *
Je reconnais ce crâne rasé, ces yeux sans couleur dans un visage rond.
J’ai déjà rencontré ce personnage, un jour que je me promenais avec
Tatiana. Il est médecin dans un hôpital à Tiflis. Tatiana lui avait
annoncé que les Français allaient partir pour le lac de Van ou le lac
d’Ourmiah.
--Ce n’est rien, dit-il... J’ai vu plus terrible... C’est un paradis
là-bas et vous n’y serez pas mal... Ah! si vous faisiez les montagnes du
Caucase!...
Aujourd’hui, je le retrouve par hasard. Il est furieux...
--On m’envoie comme docteur militaire au pays des épidémies, du typhus,
de la peste, du choléra...
--Par ordre... Et où donc?...
--Oui, par ordre... C’est scandaleux. Je suis comme un officier et
obligé d’obéir. Un soldat peut refuser; moi, pas. On peut me couper le
traitement... Et l’on m’envoie dans ce désert d’Ourmiah!...
--Ils sont ainsi, presque tous, me dit ce charmant Maurice Jammes.
Inconscients, ils se contredisent du jour au lendemain et très
égoïstes... Les déserteurs que l’on rencontre ont des chefs qui sont
dignes de les commander...