C’est une curieuse petite personne que Claudia Alekseievna, Cadia, comme
on l’appelle habituellement, car les Russes aiment donner à leurs amis
et à leurs intimes des diminutifs[4]. Je l’avais déjà rencontrée,
d’aventure, au Jardin du Palais, avec Tatiana et, si j’ai bien compris
les explications confuses de Nina, Mlle Cadia est native de Pétersbourg,
comme elle se plaît à le dire. Ses parents, depuis la guerre, habitent
le Caucase. Ils connaissent Tatiana et sa famille. Tatiana est
naturellement issue d’un officier supérieur ou de quelque dignitaire à
épaulettes. Cadia parle le français, couramment, avec un amusant petit
accent qui roule les _r_. Elle prononce aussi souvent _tch_ là où il y a
un _t_... Ce qu’elle dit est un écho des opinions de ses parents,
aristocrates ancien régime, restés fidèles à l’Empire. C’est par là que
sa causerie prend quelque valeur.
[4] Ces diminutifs sont parfois tout aussi longs, même plus longs que
les noms propres d’où ils sont tirés. C’est ainsi que Maria devient
Maroussia ou Moussia ou Mania; Anna: Aniouta ou Anioucha; Natalia:
Natacha; Valintina: Valia; Antonietta: Tonia; Catherina: Catia ou
Catioucha; Elisavetha: Lisa; Zinoïda: Zina ou Xinia ou Sonia;
Tatiana: Tata, etc.
Ai-je accordé trop d’attention aux opinions de cette enfant?
Peut-être... Aussi, Tatiana m’envoie cette remarque, non ironique, mais
plutôt agressive:
--N’ayez pas la naïveté de croire, parce que vous avez rencontré deux ou
trois demoiselles de Pétrograde ou de Moscou, que vous connaissez toutes
les jeunes filles du Caucase et, avec quelques échantillons, n’allez pas
toutes les juger.
--Je m’en garderai bien.
--Vous n’êtes qu’un Français devant des Slaves. Tâchez de les
comprendre. Tâchez aussi plus tard de dire exactement ce que vous avez
vu.
--C’est déjà assez difficile...
--Ce serait aussi fou, poursuit Tatiana, que si moi je jugeais tous les
Français d’après vous et ce «Captain Treuleuleu», le gros réjoui,
toujours content, que vous m’avez montré...
--Vous pourriez choisir de plus mauvais spécimens que le «Captain»...
Ce soir, en allant chez Nina, je me trouve face à face avec Mlles Cadia
et Tatiana.
--Ces dames ne sont pas chez elles... Que devenez-vous? Même en plein
jour, avec des chiens et de la lumière, on ne peut pas vous trouver? Et
Nina n’est plus visible, le soir, maintenant...
Ce «maintenant» me semble lourd du secret d’une histoire... Je m’excuse,
péniblement:
--Presque tous les jours, vous pourriez me rencontrer...
--Oui, le jeudi, après la pluie...
Expression russe qui correspond à notre «semaine des quatre jeudis».
Tatiana s’amuse à me chercher querelle. Nous suivons les larges
trottoirs de l’éternelle Golovinsky. Cadia a mis, pour la nuit, un léger
manteau noir. Des groupes de soldats nous obligent souvent à des
détours. Le galop d’un cheval retentit sur les pavés. Des tramways
tournent en criant, longuement.
--Si nous nous arrêtions au Jardin Alexandre? propose Tatiana.
Au Jardin Alexandre, c’est l’habituel meeting sous les lampes
électriques. Un orateur mince en veston noir, visage pâle et fin, des
yeux ardents, harangue les soldats massés contre l’estrade... Cadia
traduit ce qu’elle entend.
--Il dit: _Mort aux bourgeois!_... Il dit que l’on doit reprendre les
propriétés... Il dit... Ah! ils applaudissent!
Elle est toute blanche, la jolie Cadia, et se serre instinctivement
contre Tatiana, qui la rassure, puis se tournant vers moi, triomphante:
--Celui qui parle, c’est un prisonnier allemand. Il est socialiste
révolutionnaire. On l’a mis en liberté, puisque c’est la liberté pour
tous. Alors il s’est habillé en civil, et, comme il connaît bien le
russe, il prêche partout la bonne parole comme il la prêchera dans son
pays, quand il pourra y retourner...
Mais Cadia murmure:
--Il ne faudra rien dire... Il ne faudra pas inquiéter «mamoucha»
(diminutif de maman).
Cadia, malgré qu’elle en ait quelque frayeur, continue de s’exprimer en
français; on lui a recommandé de parler le plus possible notre
langage...
--Oh! dit-elle avec un accent douloureux, il y a quelqu’un à qui je
pense et on ne sait où il est!...
Elle fait sans doute allusion au tsarévitch, dont le nom revient souvent
dans sa conversation et qu’elle aime à comparer, comme tous les Russes
monarchistes, au Dauphin, fils de Louis XVI. Cadia fait preuve, à
l’égard des agitateurs, du plus grand mépris. Elle se plaît à conter
cette histoire exemplaire: sa grand-mère possède un château près de
Moscou. Des moujicks envahirent la maison pour piller. Ils pénétrèrent
jusque dans le grand salon où la vieille dame les reçut. Ce troupeau
hurlant menaçait de lui faire un mauvais parti.
--Lorsque je les ai vus chez moi, dit la vieille dame russe, je me suis
mise en colère. Je les ai interpellés comme avant la Révolution,
oubliant que je parlais à des _citoyens libres_... Et, à ma grande
surprise, ils sont tous partis comme des chiens fouettés...
Mais il faut rentrer. Mme Térentieff attend ces demoiselles pour le thé.
Tatiana, au visage plus mince que de coutume, semble-t-il, laisse à
regret ces orateurs qui la passionnent.
--Il dit qu’il faut finir la guerre...
Et elle continue, la tête bourdonnante encore des périodes entendues.
L’étrange fille! Un peu de son mystère m’est expliqué le lendemain par
Sophia.
--Vous autres, Français, vous n’accordez pas d’importance à l’Amour.
Vous jouez avec des choses graves: la Religion, l’Amour, la Mort... Pour
nous, c’est quelque chose de sérieux. C’est vrai même pour Nina. Elle a
de grandes douleurs. Elle ne pense qu’à consoler son amant rêvé, qu’à
pleurer avec lui. Nina ne conçoit pas l’Amour sans la Douleur. Vous
dites, vous: «c’est une folle». Elle est folle, mais pas comme vous
croyez. Elle a de grandes souffrances à cause de cet homme qui incarne
des héros. Et elle le croit. A son amour, à «ce sentiment le plus
éphémère», comme vous dites, Nina associe Dieu, l’Éternité et toute la
misère humaine. Et votre Tatiana!... Elle ne sépare pas de l’Amour la
pitié grande qu’elle ressent pour tous les déshérités, pour tous les
malheureux, pour tous les pauvres, elle qui est d’un sang aristocrate...
«Il ne faut pas jouer avec l’Amour. Ce n’est pas bien... Je sais des
femmes qui en mourraient... Vous? pas?... Quoi faire?...
Sophia hausse les épaules. Même chez elle est ancrée cette idée: les
Français sont superficiels, frivoles, inconstants. Et cependant Sophia
sait que notre raison ne nous abandonne pas toujours quand nous aimons.
C’est cela qui l’irrite. Pour elle, la raison n’a rien à voir avec la
passion. En amour, on plane, on ne touche pas terre...
Et comme je la complimente sur la jeunesse vibrante de Tatiana...
--Elle a son idée, voyez-vous... Cela l’occupe... Et l’on vieillit sitôt
que l’on n’est plus heureux.
Toutes les crèmes de beauté ne prévaudront pas contre cette simple
remarque.
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