mois que j'en suis sevré, mais complètement. Mme Tutcheff semble
vouloir l'abandonner; j'ai eu hier toutes les peines du monde à la
mettre au piano. Je l'ai priée de jouer le final de _Don Juan_. Elle
déchiffre bien et a le sens musical, mais elle aime à se l'enfermer dans
sa coquille, surtout depuis la mort de sa fille. Puis elle aime _trop_
son mari, et n'est heureuse qu'auprès de lui! Elle me rappelle
quelquefois ces petites perruches vertes, dites inséparables qui se
tiennent constamment côte à côte. Malheureusement, son mari n'aime la
musique que modérément, on plutôt, il l'aime, comme beaucoup de monde,
pour tout autre chose que pour ce qui est musique en elle. Il y a, par
exemple, des peintres dont les jouissances musicales proviennent du
sentiment du coloris, de l'harmonie des lignes, etc. La plupart des
littérateurs ne recherchent, en fait de musique, que des impressions
littéraires; ce sont, en général, de mauvais auditeurs et de mauvais
juges. Tutcheff, qui n'a aucune spécialité, n'aime, en fait de musique,
que ce qui ébranle vaguement certaines sensations, certaines idées en
lui, c'est-à-dire qu'au fond, il l'aime peu, qu'il peut très bien s'en
passer, et qu'il préfère le _connu_. Personne ici n'a la _faim_ musicale
qui me tourmente. La soeur de Mme Tutcheff, jeune personne très
bornée, très sentimentale et très contente d'elle-même, me donne sur les
nerfs par ses extases, qui arrivent invariablement dès la première note,
et qu'elle a l'air de distribuer toutes chaudes et toutes prêtes, comme
les galettes du Gymnase; sa soeur est une nature bien plus élevée et
plus sérieuse, mais un peu sèche... Et puis, je le répète, il y a ce
terrible absorbant de mari!--Tout cela fait que je reste privé de
musique. Cependant, je compte aller l'un de ces jours chez un de nos
voisins (à 50 verstes d'ici), qui a tout un orchestre avec un maître de
chapelle allemand. Mais je ne puis me figurer ce que peut être un
orchestre... acheté, car ce voisin a acheté les musiciens _en
masse_[69]... Je vous en parlerai.
Chère bonne madame Viardot, aujourd'hui, comme il y a neuf ans, comme
dans neuf autres années encore, je suis à vous de coeur, vous le savez
bien!
4 novembre.
Chère madame Viardot, bonjour. J'espère que je vais bientôt recevoir une
lettre de vous; il y a aujourd'hui trois semaines que la dernière m'est
parvenue. Je n'ai rien de nouveau à vous raconter. Il fait toujours un
temps affreux. J'ai tant persécuté Mme T... qu'elle s'est mise hier
au piano et, avec l'aide de sa soeur, elle m'a joué plusieurs fois de
suite l'ouverture de _Coriolan_ de Beethoven (à quatre mains). Quel
chef-d'oeuvre! je ne connais pas d'ouverture qui vaille celle-là.
Vous devez être déjà de retour à la rue de Douai; dites-moi comment vous
passez vos journées. Vos samedis continuent-ils? Que lisez-vous? Pour
moi, je suis plongé jusqu'au cou dans les chroniques russes. Je ne lis
pas autre chose quand je ne travaille pas. Comment trouvez-vous cette
fin d'une vieille chanson russe? (Il s'agit d'un jeune homme assassiné
et caché «sous un buisson»).
Ce n'est pas une hirondelle
Qui s'agite autour de son nid;
C'est une mère qui s'agite autour de son fils.
Elle pleure--c'est comme une rivière qui coule;
Sa soeur pleure--c'est comme un ruisseau qui court;
Sa jeune femme pleure--c'est comme la rosée qui tombe;
Le soleil se lèvera; il sèchera la rosée!
Vous ne sauriez croire ce qu'il y a de grâce, de poésie et de fraîcheur
dans ces chansons; je vous en enverrai quelques-unes traduites. Cette
promesse me rappelle une _autre_ traduction... Tiens! Et _le Jeu du
paysan_ que je ne vous envoie pas! Vous l'aurez dans une semaine, cela
me servira de prétexte pour vous écrire encore une fois.
D'ici là, soyez heureuse et bien portante. Mille amitiés à tout le
monde.
Votre
IV. TOURGUENEFF.
XXXIII
Spasskoïé, 20 février 1853.
Chère madame Viardot.
J'ai appris par une lettre de la princesse Mestchersky le départ de
votre mari, et par _l'Abeille du Nord_[70] le jour de votre bénéfice; je
vous avoue, sans vouloir vous faire le moindre reproche, que j'eusse
préféré savoir tout cela par vous. Mais vous vivez dans un tourbillon
qui prend tout votre temps, et pourvu que vous ne m'oubliiez pas, je ne
demande rien.
Votre pauvre mari n'a donc pas été en état de résister au climat de
Pétersbourg? Il faut espérer qu'il se porte parfaitement à l'heure qu'il
est. La princesse Mestchersky m'écrit aussi que vous avez l'intention de
demeurer à Moscou dans la maison d'une princesse Galitzine; est-ce vrai?
L'argent que je dois à votre mari (150 roubles pour le fusil, 400 pour
la pension de Pauline jusqu'au 1er mars 54, et 35 roubles qu'il avait
dépensés en plus de ce que je lui avais envoyé, en tout 585 roubles
argent), sera chez moi dans trois jours, je vous l'enverrai mardi
prochain, c'est-à-dire le 24 février, et vous l'aurez à Pétersbourg
avant votre départ pour Moscou.
N'oubliez pas, s'il vous plaît, de me donner votre adresse à Moscou, et
surtout, n'oubliez pas mon photographe!
Je suis très content que vous ayez fait la connaissance de la princesse
Mestchersky; sous une enveloppe un peu anglaise et dévote, elle cache un
coeur très dévoué et très aimant. Et puis elle a beaucoup d'esprit, et
du plus fin. Vous avez décidément fait sa conquête, malgré quelques
préventions qu'on lui avait données contre vous et que votre premier
abord a dissipées. Elle a été de tout temps très bonne envers moi, et
c'est peut-être la seule personne sur laquelle je puisse compter
sérieusement à Pétersbourg.
Je n'ai vraiment aucune nouvelle à vous donner de moi; ma santé est
passable et je travaille beaucoup. Le dégel a interrompu toute espèce de
communication, et je ne vois absolument personne. Heureusement, les
journaux arrivent, quoique plus tard que de coutume. Je fais aussi
beaucoup de lectures.
Je compte recevoir une lettre dimanche et je vous écrirai un peu plus au
long mardi. C'est demain l'anniversaire de la mort de Gogol, et il ne
veut pas me sortir de la tête. Je crains de mettre un peu de tristesse
dans ma lettre et je préfère l'interrompre.
Adieu, chère amie. Je vous baise les mains.
Votre
IV. TOURGUENEFF.
XXXIV
Spasskoïé, le 12/24 mai 1853.
Voici donc que je vous écris de nouveau à Paris, à Londres, à quinze
jours de distance d'ici, chère et bonne madame Viardot, à un mois
d'aller et de revenir pour une lettre! Il était cruel de vous savoir à
Pétersbourg et de ne pas vous voir, mais il était doux de recevoir une
réponse dans dix jours. Enfin! comme dit votre mari, il faut s'y
résigner.
J'ai reçu votre lettre de Moscou. J'ai été bien étonné d'apprendre que
vous n'aviez pas reçu de mes nouvelles. Je vous avais cependant écrit
tous les dix jours. Je vais décidément mieux depuis quelque temps; j'ai
même été en état de faire une excursion de chasse à 150 verstes d'ici,
et j'ai tué pas mal de doubles.
Comment allez-vous après toutes ces courses par chemin de fer? J'attends
avec anxiété la lettre que vous m'avez probablement écrite avant de
partir pour Varsovie. Je l'aurai probablement demain. Dieu veuille que
cette affaire de théâtre à Londres, dans laquelle vous vous embarquez,
vous mène à bon port! Il est probable que vous n'aurez que des comparses
autour de vous et que tout le poids de la lutte pèsera sur vos seules
épaules. Enfin nous saurons tout cela bientôt, j'espère.
Vous continuez à garder le silence sur votre réengagement à Pétersbourg.
Je viens de lire dans les journaux que Mlle de la Grange y va.
Décidément vous ne revenez plus. Cela m'attristerait beaucoup si je ne
pouvais encore garder quelque illusion sur la probabilité de mon retour
à Pétersbourg pour l'hiver; mais je ne suis que trop sûr de rester
ici[71].
N'abandonnez pas votre projet de venir donner des concerts en Russie
l'année prochaine... Votre dernier triomphe, surtout à Moscou, doit vous
y encourager. Si vous venez avec V... à Moscou, j'espère bien que vous
ferez une pointe jusque chez moi. Mon jardin est splendide à l'heure
qu'il est, la verdure y est éclatante, c'est une jeunesse, une
fraîcheur, une vigueur dont on ne saurait se faire une idée; j'ai une
allée de grands bouleaux devant mes fenêtres, leurs feuilles sont encore
légèrement plissées; elles gardent encore l'empreinte de l'étui, du
bourgeon qui les renfermait il y a quelques jours; cela leur donne l'air
de fête d'une robe toute neuve, où des plis de l'étoffe se voient. Tout
mon jardin est plein de rossignols, de loriots, de grives, c'est une
bénédiction! Si je pouvais m'imaginer que vous vous y promènerez un
jour! Ce n'est pas impossible... mais ce n'est guère probable.
Vous recevrez ma lettre à Londres. N'oubliez pas de demander à Chorley
s'il en a reçu une de moi en février, où je lui demande des explications
définitives sur un certain auteur du nom de _Chenston_ (il sait de quoi
il s'agit). Pourquoi ne me dit-il pas son opinion sur Gogol, et comment
va sa santé?
Le 13 mai.
Je vous avais désigné ce jour comme étant celui de la naissance de
petite Pauline[72]; d'après un document que j'ai reçu dernièrement,
elle est née le 26 avril (8 mai) 1842. Elle a quinze jours de plus que
je ne le croyais. Je ne crois pas du reste qu'il soit nécessaire de
changer la date. Donnez-moi de ses nouvelles[73]. Dans quatre ou cinq
jours, j'écrirai une longue lettre à maman Garcia. Je vous prie de lui
embrasser les mains de ma part. Les yeux de Mme Tutcheff vont mieux
depuis quelque temps, et nous faisons beaucoup de musique. Elle
déchiffre très bien, et a un sentiment très juste de ce qui est beau et
vrai. Sa soeur, au contraire, a une tendance _naturelle_ vers ce qui
est doucereux et commun, et les larmes lui viennent avec une facilité
désespérante... Heureusement qu'elle joue la seconde partie, la basse.
Elle a des doigts de coton, et quand elle s'embrouille, elle tâche
encore de donner à une note quelconque une expression suave. C'est
affreux! Le jeu de Mme T... a beaucoup de fermeté et de rythme. A
force de faire répéter mademoiselle, certaines pièces vont très bien.
Nous sommes plongés maintenant dans Mozart jusqu'au cou. Je dis _nous_,
car je me tiens derrière les chaises de ces dames, je tourne les
feuillets, et je fais le maître de chapelle. Dans les moments
d'enthousiasme, je ne puis m'empêcher d'émettre des espèces de sons
horriblement faux, sous prétexte de chant, ce qui cause des crispations
nerveuses à tous les assistants.
Je me suis remis à mon roman[74]. J'ai six semaines devant moi jusqu'à
l'ouverture définitive de la chasse.
Adieu, _theuerste Freudin_. Soyez heureuse. Mille amitiés à V...
J'embrasse tendrement vos chères mains et suis à jamais.
Votre
IV. TOURGUENEFF.
_P.-S._--Avez-vous remis les deux exemplaires de mon livre[75]?
XXXV
Bellefontaine, le 27 août 1857, jeudi.
Mon cher ami[76],
Je suis arrivé ici à 11 heures et demie, après une très facile
_traversée_, et j'ai trouvé le prince arrivé de Russie de la veille. Il
compte faire l'ouverture de la chasse le 4 septembre et il nous engage
dès le 3 pour trois ou quatre jours. Il paraît qu'il y a immensément de
gibier (j'ai parlé à son garde): perdrix, lièvres, lapins, faisans,
chevreuils. Il faudra, d'après ce qu'il dit, détruire trois à quatre
cents lièvres, les voisins se plaignent beaucoup; le reste à l'avenant.
On m'a préparé deux chiens, que je vais essayer, et j'espère en acheter
un. Voici donc comment s'arrangera l'affaire: Je reviendrai à
Courtavenel le 29 ou le 30; et le 3, nous partirons ensemble. On arrive
à Melun à 10 heures et le chemin de fer repart à 10 heures et demie;
c'est très commode.
Mille choses à tout le monde et à revoir.
IV. TOURGUENEFF.
XXXVI
Paris, 16 octobre 1857.
Mon cher ami,
Notre voyage est retardé d'un jour, c'est demain que nous partons. J'ai
vu Templier[77], je lui ai parlé de notre traduction[78]. Il dit qu'il
ne pourrait pas la faire paraître avant celle de Marmier[79], qui sera
un peu retardée par l'envoi des épreuves à Rome.
Il y a dans le _Journal des Débats_ un grand article de M. Ratisbonne
sur Manin, très bien fait.
Voici les quelques lignes que je vous propose d'ajouter à la fin des
_Grands Bois_[80]:
«--Allons donc, Yegor», s'écria Kondrate, qui, pendant ce temps, s'était
installé sur le devant de la téléga, «viens t'asseoir à côté de moi. A
quoi rêves-tu? Est-ce à ta vache?»
«--Sa vache!» répétais-je en levant les yeux sur le grave et placide
visage de Yegor. Il semblait rêver en effet et regardait au loin dans la
campagne qui commençait à s'assombrir déjà.
«--Oui», continua Kondrate, «il a perdu sa dernière vache cette nuit. Il
n'a pas de chance, il faut l'avouer.»
«Yegor s'assit sans mot dire dans la téléga, et nous partîmes... Il
savait ne pas se plaindre, lui.»
Quant aux _Trois Rencontres_[81], je vais tâcher de vous l'envoyer de
Rome. Mais le volume est déjà assez rempli comme cela, et vous pouvez le
considérer comme terminé, dès à présent.
Mille amitiés à tout Courtavenel. Je vous serre cordialement la main.
Votre tout dévoué.
IV. TOURGUENEFF.
_P.-S._--Si vous mettez _le Rossignol_[82], effacez la phrase: «Dieu qui
m'a donné la voix, lui a ôté l'esprit.»
XXXVII
Spasskoïé, 7 juillet/25 juin 1858.
Chère amie,
Je reviens à Spasskoïé après une absence de quatre jours et je trouve
votre lettre qui m'annonce la triste nouvelle[83]! Je n'osais pus vous
parler de mes pressentiments; je m'efforçais de me persuader à moi-même
que tout pouvait encore bien finir,--et voilà qu'il n'est plus! Je le
regrette beaucoup pour lui-même; je regrette tout ce qu'il a emporté
avec lui; je ressens profondément la cruelle douleur que cette perte
vous a causée, et le vide que vous ne remplirez que bien difficilement.
Il vous aimait bien! Viardot et Louise doivent être bien tristes aussi
tous les deux. Quand la mort frappe dans nos rangs, les amis qui restent
doivent se resserrer encore plus étroitement; ce n'est pas une
consolation que je vous offre, c'est une main amie que je vous tends,
c'est un coeur bien dévoué qui vous dit de compter sur lui comme sur
celui qui vient de cesser de battre.
Je ne peux m'empêcher de penser à la dernière fois que j'ai vu Scheffer;
il avait si bon air que l'idée d'une dernière entrevue ne pouvait pas
même se présenter à mon esprit. Il était en train de peindre un Christ
avec la Samaritaine; je m'assis derrière lui et nous causâmes
longuement. Je lui racontai mon voyage en Italie (c'était dans les
premiers jours du mois de mai). Jamais je ne l'ai vu plus affable et de
meilleure humeur. Quel coup terrible pour sa fille!
Je suis trop sous l'impression de cette funèbre nouvelle pour vous
parler beaucoup de moi. Je vous dirai en deux mots que j'ai passé trois
journées fort agréables chez des amis[84]: deux frères et une soeur,
excellente personne qui se sent très malheureuse. Elle a été forcée de
se séparer de son mari, espèce de Henri VIII campagnard fort dégoûtant;
elle a trois enfants qui viennent très bien, surtout depuis que le papa
n'est plus là. Il les traitait fort durement par système; il se donnait
le plaisir de les élever à la spartiate, tout en menant un train de vie
directement opposé. Ces choses-là arrivent souvent: on se donne ainsi
les agréments du vice et de la vertu,--ceux de la vertu par procuration.
Des deux frères, l'un est assez insipide, l'autre est un charmant
garçon, paresseux, phlegmatique, peu causeur, et, en même temps, très
bon, très tendre et délicat de goût et de sentiment, un être
véritablement original. Le troisième frère (le comte L. Tolstoï, celui
dont je vous ai parlé comme d'_un de nos meilleurs écrivains_, cela vous
fait sourire et vous rappelle Fet, que je vais voir demain, car il est
mon voisin;--mais pour Tolstoï: il est sérieusement et pour tout de bon
un talent hors ligne, et j'espère bien un jour vous en convaincre en
vous traduisant son _Histoire d'une enfance_. Je ferme ici cette
interminable parenthèse). Le troisième frère, dis-je, qui devait venir,
n'est pas venu. La soeur est assez bonne musicienne; _nous avons_ joué
du Beethoven, du Mozart, etc.
* * * * *
I. TOURGUENEFF.
XXXVIII
Spasskoïé, 21 juillet 1858.
Chère et bonne madame Viardot,
Je commence ma lettre par une nouvelle affligeante pour tous les Russes.
Le peintre Ivanoff, dont je crois vous avoir parlé dans mes lettres de
Rome, vient de mourir du choléra à Saint-Pétersbourg.
Pauvre homme! après vingt-cinq années de travail, de privations, de
misère, de réclusion volontaire, au moment où son tableau venait d'être
exposé, avant d'avoir reçu une récompense quelconque, avant même de
s'être convaincu du succès de cette oeuvre à laquelle il avait voué
toute sa vie,--la mort, une mort subite comme un coup d'apoplexie, mais
plus cruelle, car elle ne frappe pas à la tête! Un méchant article de
journal qui lui disait des injures, puis des dédains calculés, voilà
tout ce que sa patrie lui a offert dans le court espace de temps qui
s'est écoulé entre son retour et sa mort. Quant à son tableau[85], il
appartient certainement à cette époque de l'art où nous sommes entrés
depuis un siècle et plus, et qui est, il faut bien l'avouer, une époque
de décadence. Ce n'est plus de la peinture pure et simple, c'est de la
philosophie, de la poésie, de l'histoire, de la religion. Il y a des
défauts déplorables, mais c'est pourtant une grande chose, une oeuvre
sérieuse, élevée, et dont il faut désirer l'influence en Russie, ne
fût-ce que comme réaction à l'école fondée par Bruloff[86]...
IV. TOURGUENEFF.
XXXIX
Spasskoïé, 30 juillet 1858.
...Voici ce que j'ai fait pendant les neuf jours qui viennent de se
passer: J'ai beaucoup travaillé à un roman que j'ai commencé et que
j'espère finir pour le commencement de l'hiver[87]; puis je suis allé à
la chasse à 150 verstes d'ici et j'y ai perdu inutilement cinq jours,
car les marais étaient encore vides, le temps de la migration des
doubles et des bécassines n'est pas encore commencé. Je m'occupe en même
temps, avec mon oncle, de l'arrangement de mes rapports avec les
paysans: à partir de l'automne, ils seront tous mis à l'_obroc_,
c'est-à-dire que je leur céderai la moitié des terres pour une redevance
annuelle, et je louerai des travailleurs pour cultiver les miennes. Ce
ne sera qu'un état transitoire, en attendant la décision des
comités[88]: mais rien de définitif ne saurait être fait d'ici là.
Je viens de vous mentionner un roman que je suis en train d'écrire. Que
j'aurais été heureux de vous en soumettre le plan, de vous exposer les
caractères, le but que je me suis fixé, etc.; comme j'aurais recueilli
précieusement les observations que vous m'auriez faites! Cette fois-ci,
j'ai longtemps médité mon sujet, et j'éviterai, je l'espère, les
solutions impatientes et brusques qui vous choquaient à bon droit. Je me
sens en veine de travail, et pourtant l'ardeur de la jeunesse est déjà
loin de moi; j'écris avec un certain calme qui m'étonne: pourvu que
l'oeuvre ne s'en ressente pas! Qui dit froid, dit médiocre.
* * * * *
IV. TOURGUENEFF.
XL
Spasskoïé, le 31 mars/12 avril 1859.
Me revoici dans mon vieux nid, chère et bonne madame Viardot! mais je
n'y suis que pour trois semaines. Cette idée m'est surtout consolante,
quand je jette un regard par la fenêtre: de la neige et de la boue par
terre, de la pluie dans l'air, un grand drap blanc mouillé et sale en
guise de ciel, un vent qui gémit comme un enfant malade; c'est vilain!
Il est vrai que cela peut, cela doit changer d'un moment à l'autre. Nous
aurons des feuilles et de l'herbe dans une semaine, dans cinq jours
peut-être! Pour le moment, il n'y a que la présence des corbeaux noirs
au bec blanc, des alouettes et des grives, qui nous annonce le
printemps. Autres indices: les mouches commencent à sortir de leur
léthargie, les moineaux se chamaillent et babillent plus que jamais, une
bande d'oies sauvages traverse le ciel, une bouffée de vent, plus chaude
qu'à l'ordinaire, nous apporte l'odeur des bourgeons qui se gonflent
déjà sur les branches des saules. Cependant vous ne quittez ni pelisse,
ni cache-nez, ni bottes fourrées. Les chemins sont impraticables;
débâcle générale des rivières! Gare à ceux qui tombent malades en ce
moment-ci! pour eux, ni médicaments ni médecins! Molière dirait que
c'est précisément ce qui peut les sauver. Impossibilité complète d'aller
voir ses voisins, ou de recevoir leurs visites! Mais j'y pense, nous
n'avons pas de voisins. Le seul que nous possédions, un bon et charmant
garçon, vient de mourir; ce souvenir m'attriste.
J'étais en train de dire mille folies. Les bécasses ne sont pas encore
arrivées. Ma chienne et moi nous les attendons avec impatience. Ma
chienne Boubout (fille de la pauvre Diane) a dû faire des études de
philosophie allemande pendant l'hiver qui vient de s'écouler: je lui
trouve le regard d'une profondeur, et toute la physionomie d'une
gravité!... C'est extraordinaire! Elle pourrait poser pour le portrait
de Lélio, comme expression.
Je suis curieux comment Lady Macbeth vous a réussi. C'est un beau rôle,
grand, simple (malgré la ruse de la dame), profond, et pourtant
difficile, presque dangereux. Mais, comme dit Lear dans la tragédie de
Shakespeare (vous souvenez-vous de la lecture de cette tragédie à
Courtavenel sous un acacia en fleurs, et puis dans le coupé de la
diligence avec Laure endormie, vous souvenez-vous?): le danger et moi,
nous sommes deux lions nés le même jour et dans la même litière; mais je
suis l'aîné et le plus fort des deux. Si nous faisions Macbeth à
Courtavenel? Je demande à être l'ombre de Banquo, elle ne parle pas.
Je me trouve, à l'heure qu'il est, dans les douleurs de l'enfantement.
J'ai un sujet de roman dans ma tête que je tourne et retourne sans
cesse; mais jusqu'à présent l'enfant s'obstine à se présenter par les...
Voyez dans un dictionnaire de médecine quelle est la moins bonne manière
de se présenter... Patience, l'enfant naîtra, peut-être, viable, malgré
tout.
A revoir, avant six semaines, je l'espère. Mille bonnes choses à
Viardot, à tous les amis. Quant à vous, je vous baise les mains.
Votre,
IV. TOURGUENEFF.
XLI
Berlin, hôtel de Saint-Pétersbourg,
ce 11 janvier 1864, jeudi.
Chère et bonne madame Viardot, me voici donc écrivant ma _première_
lettre! L'absence a réellement commencé... Enfin il faut se résigner et
penser au retour.
Il y a deux heures que je suis arrivé ici, et je sors d'un lit où je
n'ai pas pu dormir, mais où je me suis réchauffé, ce qui était bien
nécessaire, vu l'horrible froid de cette nuit. A 4 heures du matin, une
espèce de spectre tout blanc de givre (c'était le conducteur) a
entr'ouvert la portière pour nous annoncer d'une voix rauque qu'il
faisait plus de _18_, dix-huit degrés Réaumur! Pourvu que vous n'ayez
rien de pareil à Bade! Dieu sait ce qui m'attend en Russie! Aussi
vais-je m'acheter une chancelière plus vaste et un second (pardon!)
caleçon de flanelle.
J'ai fait une partie de la route avec le descendant dégénéré de
Mandrin, le comte Fleuring, qui m'a raconté avec beaucoup de lenteur
l'attentat commis il y a quelque temps sur le roi de Prusse à Bade. Il
m'a tout naturellement demandé de vos nouvelles, etc. J'ai pu constater
qu'il dort très bien en chemin de fer et qu'il ronfle.
Il n'y a nulle part de la neige, mais de la glace partout. Le Mein, à
Francfort, charriait d'énormes blocs... J'ai la figure en compote. Voilà
à peu près toutes mes impressions de voyage jusqu'à présent.
Je n'ai pas encore vu Pietsch[89]. Je vais de ce pas m'habiller,
déjeuner et sortir. Je pars ce soir, et je ne m'arrêterai plus jusqu'à
Pétersbourg: cette dent demande à être vite arrachée. Maintenant, mes
commissions.
1º _Delenda est Carthago_, il faut mettre de la flanelle, je veux dire
du feutre, dans votre petit salon, des deux côtés et au-dessus de la
fenêtre.
2º Des bourrelets partout, utiliser les doubles croisées. La première
fenêtre du salon n'a pas été achevée. La salle à manger surtout!
3º Envoyez la métronomisation (quel mot!) de vos mélodies sans tarder.
4º Des nouvelles de vous, de Viardot, des enfants, de tout le monde, du
chat; pas de promenade sur l'étang par ce froid-ci.
J'enverrai un télégramme d'ici à Botkine[90]. Je vous écrirai maintenant
de la frontière prussienne.
Et maintenant mille et mille souvenirs et amitiés. Je vous baise
tendrement les mains.
IV. TOURGUENEFF.
XLII
Berlin, hôtel de Saint-Pétersbourg,
jeudi, 14 janvier 1864.
Il est sept heures un quart du soir, chère madame Viardot; dans ce
moment vous êtes tous réunis au salon. Vous faites de la musique,
Viardot sommeille au coin du feu, les enfants dessinent, et moi, dont le
coeur est aussi dans ce salon bien-aimé, je me prépare à redormir
encore un peu, si c'est possible, avant de me mettre en route pour
Koenigsberg (le train part à dix heures trois quarts).