Nous avons passé la soirée d'hier chez un de mes amis, et quand minuit a

sonné, vous vous imaginez bien à qui j'ai mentalement porté mon toast!

Tout mon être s'est élancé vers mes amis, mes chers amis de là-bas...

Que le Ciel veille sur eux et les garde!... Mon coeur est toujours

là-bas, je le sens. A demain. Il faut que je sorte, j'ai quelques

visites à faire. J'ai une foule de choses à vous communiquer. Ce n'est

pas sans raison que je suis resté si longtemps à Moscou. J'ai mené à

bonne fin une entreprise assez difficile et délicate. Je vous parlerai

de tout cela demain. Aujourd'hui soir, on donne une de mes comédies

manuscrites chez la comtesse Sollohoub, un théâtre de société. On m'a

engagé d'assister à la représentation, mais je me garderai bien de le

faire; je craindrais trop d'y jouer un personnage ridicule. Je vous

dirai quel aura été le résultat. A demain. Mais je veux me mettre à vos

pieds et embrasser le pan de votre robe dès aujourd'hui, chère, chère,

bonne, noble amie. Que le Ciel vous protège!

Mercredi, 3 janvier.

Il paraît que ma comédie a eu un très grand succès avant-hier, car on la

répète aujourd'hui, et je viens de recevoir une invitation pressante d'y

aller ce soir. Cette fois-ci j'irai; je ne veux pas avoir l'air de me

_donner des airs_.

J'ai donné hier un dîner d'adieu à mes amis, nous étions en tout vingt

personnes. Il faut avouer que vers la fin de la soirée nous étions tous

on ne peut plus animés. Il y avait entre autres un acteur comique d'un

très grand talent, M. Sadofski, qui nous a fait mourir de rire, en

improvisant des scènes, des dialogues de paysans, etc... Il a beaucoup

d'imagination et une vérité de jeu, d'intonation et de geste, que je

n'ai presque jamais rencontrée aussi parfaite. Il n'y a rien de si bon à

voir que l'art devenu nature.

Je vous avais promis hier de vous dire pourquoi je suis resté à Moscou

beaucoup plus longtemps que je ne m'y attendais. Voici en peu de mots la

raison: Il y avait deux personnes, deux femmes à éloigner de la maison,

où elles mettaient la discorde à chaque instant. Pour l'une d'elles la

chose n'a pas été difficile (c'était une veuve d'une quarantaine

d'années, que ma mère avait eue près d'elle pendant les derniers mois de

sa vie), on l'a largement payée et priée d'aller chercher une autre

maison que la nôtre. L'autre était cette jeune fille que ma mère avait

adoptée, une vraie Mme Lafarge, fausse, méchante, rusée et sans

coeur. Il me serait impossible de vous dire tout ce que cette petite

vipère a fait de mal. Elle avait entortillé mon frère, qui, dans sa

bonté naïve, la prenait pour un ange: elle est allée jusqu'à calomnier

odieusement son propre père, et puis, quand j'ai réussi par le plus

grand des hasards à saisir le fil de toute cette intrigue, elle a tout

avoué, elle nous a bravés avec une insolence, un aplomb qui m'a fait

penser à Tartufe ordonnant, chapeau en tête, à Orgon, de quitter sa

maison. Il était impossible de la garder plus longtemps, et cependant

nous ne pouvions pas la mettre sur le pavé... Son propre père refusait

de la prendre chez lui (il est marié et a une grande famille). Notre

situation était très embarrassante. Enfin, heureusement, il s'est trouvé

une personne, un docteur, ami du père de la demoiselle, qui a consenti à

s'en charger en la prévenant d'avance qu'elle serait gardée à vue. Mon

frère et moi, nous lui avons donné une lettre de change de 60.000 francs

payables dans trois ans avec 6 p. 100 d'intérêt, toute la garde-robe de

ma mère, etc., etc. Elle nous a donné un reçu, et nous en voilà quittes!

Ouf! ça a été une lourde charge. Je ne sais ce qui devait résulter de

son séjour chez mon frère, mais je sais que nous ne respirons que depuis

qu'elle n'est plus là. Quelle mauvaise et perverse nature, à dix-sept

ans! Cela promet. Il est vrai qu'elle a reçu une éducation détestable...

Enfin, n'en parlons plus, elle est contente et nous aussi. Cependant, je

vous avoue que je ne suis pas fait pour de pareilles opérations! J'y

mets assez de sang-froid et de résolution, mais cela me détraque les

nerfs horriblement. J'ai trop pris l'habitude de vivre avec de bonnes et

honnêtes gens. La méchanceté, la perfidie surtout ne me fait pas peur,

mais elle me soulève le coeur. Il m'a été impossible de travailler

pendant ces derniers quinze jours.

Vendredi 5.

Hé bien, en effet, j'ai eu un grand succès avant-hier. Les acteurs ont

été détestables, surtout la jeune première (une princesse Tcherkassky),

ce qui n'a empêché ni le public d'applaudir à outrance, ni moi d'aller

les remercier avec effusion derrière les coulisses. J'ai été, malgré

tout, assez content d'avoir assisté à cette représentation. Je crois que

ma pièce aura du succès sur le théâtre, puisqu'elle a plu, malgré le

massacre des _dilettanti_. (On la donne à Pétersbourg le 20, ici le 18.)

C'est tout de même drôle de se voir jouer.

Je pars demain, mais je vous écrirai encore avant de partir. Il me tarde

d'avoir une lettre de vous. On ne me les envoie plus à Moscou, elles

m'attendent à Pétersbourg... A demain.

Lundi 8.

L'homme propose et Dieu dispose, chère madame Viardot. Je devais partir

samedi, et me voilà encore à Moscou. J'ai attrapé une toux, et, aussi

longtemps qu'elle durera, il me sera impossible de quitter ma chambre.

J'espère qu'elle passera dans peu de jours. Ce contretemps m'est assez

désagréable, mais il faut s'y résigner.

Hier, Diane a mis bas sept petits, blancs et jaunes comme elle, six

chiens et une chienne. Sa tendresse de mère va jusqu'à la férocité, et

elle fait des yeux terribles quand je touche à un de ses petits. Les

autres n'osent pas seulement s'approcher d'elle. Je vous envoie cette

lettre aujourd'hui, je vous écrirai encore une fois avant de partir.

J'espère que je pourrai le faire jeudi.

Il y a plus de deux mois que la petite Pauline[60] est à Paris. Comment

va-t-elle, et fait-elle des progrès?

Je suis certain de trouver des détails qui la concernent dans vos

lettres qui m'attendent à Pétersbourg, car je suis sûr qu'il y en a

là-bas au moins deux. Je vous aime et vous embrasse tous. Tiens, une

idée. Si j'écrivais à Gounod au lieu de vous écrire avant mon départ?

C'est ce que je ferai. Ainsi, adieu jusqu'à Pétersbourg.

Votre

IVAN. TOURGUENEFF.

XXVIII

Moscou, mercredi 17/29 janvier 1851.

Je relève de maladie, comme Jodelet dans _les Précieuses ridicules_,

chère et bonne amie; j'ai eu une fièvre catarrhale assez forte, qui m'a

mis sur le flanc pendant quatre jours. Ce qui m'est surtout désagréable,

c'est le retard que cette maladie a apporté à mon voyage, et ce qu'il y

a surtout de désagréable dans ce retard, c'est qu'il me prive de vos

lettres qui m'attendent à Pétersbourg et que j'ai eu la bêtise de ne pas

faire venir ici; j'espérais toujours pouvoir partir. Il est très

probable que je resterai ici une semaine encore; vous ne sauriez croire

quel vide me fait l'absence de vos lettres; il y a longtemps que je ne

reçois pas de vos nouvelles, j'en suis tout désorienté.

On donne demain une comédie que j'ai composée pour les acteurs de

Pétersbourg, mais que Stchepkine[61] m'a demandée pour son bénéfice.

Je n'ai rien à refuser à ce brave et digne homme. Si je ne me sens pas

trop mal, j'irai à la première représentation. Jusqu'à présent je ne

ressens pas la moindre agitation. Nous verrons demain. Il paraît que la

jeune première est détestable. Enfin, nous verrons.

Adieu, jusqu'à demain, chère et bonne amie; je vous invoque et me mets

sous votre protection, chère patronne.

Jeudi, une heure du matin.

C'est donc pour ce soir; cela commence à me faire un peu d'effet.

Malheureusement je me sens plus mal qu'hier et le docteur vient de me

conseiller de ne pas sortir ce soir. Ce serait cependant désagréable...

Mon frère y va avec sa femme.--C'est une petite comédie en un acte qui a

pour titre: _Une Provinciale_. La donnée en est simple, tout dépend du

jeu des deux acteurs principaux. L'un est bon, à ce que l'on dit;

l'autre (ou plutôt l'actrice) est très mauvais. La salle sera pleine.

Stchepkine vient de m'envoyer un billet pour loge d'en haut. Je crois

que j'irai, quoique je me sente mal; j'ai une chaleur de tous les

diables.

Sept heures du soir.

J'ai quatre-vingts pulsations par minute, et je vais au théâtre. Je ne

puis pas rester à la maison. Je vous serre les deux mains bien fort. Que

vous écrirai-je en rentrant?

Onze heures.

Par exemple je m'attendais à tout, hormis à un tel succès! Imaginez-vous

qu'on m'a rappelé avec des vociférations telles, que je me suis enfui

tout éperdu, comme si j'avais mille diables à mes trousses, et mon frère

vient de m'apprendre que le vacarme a duré un grand quart d'heure et n'a

cessé que quand Stchepkine est venu annoncer que je n'étais pas au

théâtre. Je regrette beaucoup de m'être enfui, car on a pu croire que je

faisais la petite bouche.

Ma pièce a été assez bien jouée par tout le monde, la jeune première

exceptée, qui a été détestable; mais en revanche, l'acteur chargé du

rôle principal a été charmant. C'est un jeune acteur qui se nomme

Choumski; il a fait un grand pas dans l'opinion du public, je suis

enchanté de lui on avoir fourni l'occasion. Au moment où la toile s'est

levée, j'ai prononcé tout bas votre nom, il m'a porté bonheur. Mais il

faut que je me couche, car j'ai une fièvre de cheval.

Vendredi, 2 heures.

L'excursion d'hier ne m'a pas fait beaucoup de mal; j'ai passé une

mauvaise nuit, il est vrai, mais aujourd'hui je me sens assez bien. J'ai

vu aujourd'hui plusieurs de mes amis qui sont venus me féliciter; il

paraît que mon succès a été en effet très grand; la salle était comble,

et on a vu de mes ennemis (littéraires) applaudir à tout rompre. Tant

mieux, tant mieux. Le bon Stchepkine est venu m'embrasser et me gronder

sur ma fugue. J'ai l'intention d'envoyer un petit cadeau à Choumski,

cela lui fera plaisir. On donne, demain la même pièce à Pétersbourg.

C'est cependant agréable d'avoir un succès. Allons, il faut que cela me

serve d'éperon.

Imaginez-vous que je viens d'apprendre par un monsieur qui arrive de

Pétersbourg que le comptoir Yazykoff a plusieurs lettres à mon nom,

qu'on n'envoie pas à Moscou, parce qu'on s'attend d'heure en heure à mon

arrivée; cela me cause un dépit dont je ne saurais vous donner une

idée. Dieu! Dieu! Dieu! que je suis bête!

Permettez-moi de vous remercier pour mon succès d'hier; je m'imagine que

si je n'avais pas prononcé votre nom, la chose aurait pris une tout

autre tournure; je suis si heureux de rattacher toute ma vie à votre

cher et bon souvenir, à votre influence. Je vous embrasse les mains avec

reconnaissance et tendresse. Que le Ciel veille sur vous! A demain.

IVAN. TOURGUENEFF.

Lundi.

Je ne vous ai pas écrit ni samedi, ni dimanche; j'étais _languissant_,

pour ne pas dire bête. On répète ma pièce ce soir, on ne joue ici la

comédie que trois fois par semaine. Je compte sortir aujourd'hui en

voiture; il fait un temps superbe.

Les yeux des petits de Diane se sont enfin ouverts à la lumière; ils

sont très drôles, très gentils et très bien portants.

Ce serait bien le diable si je devais rester ici plus d'une semaine!

J'ai une foule de visites, etc.; ce sont des compliments à perte de vue.

Je vous le dis, parce que je sais que cela vous fera plaisir. Je suis

sûr que vous me parlez dans vos lettres de _Sapho_, des répétitions

commencées (car j'espère bien qu'elles le sont); et dire que je n'en

sais rien par ma faute! Mais je les aurai, ces lettres, dans quatre

jours. Je vous écrirai un volume et pour Gounod. Je vous répète, je ne

quitterai pas Moscou sans lui avoir écrit une longue lettre.

Que fait la petite Pauline? Est-elle sage? Apprend-elle le français et

le piano?

Adieu; je vous embrasse tous avec une tendresse indicible. Je commence

par vous; puis Viardot; puis Gounod; puis Mme Garcia[62]; puis Mme

Gounod; puis Mme Berthe; puis «el mujer Marinero Español y su

muyler»; puis Manuel; puis Louise[63], puis tout le monde, tous les amis

et je finis par vous. Mes chers amis, mon coeur est avec vous. Adieu.

Portez-vous-bien; soyez heureux et contents et n'oubliez pas votre

fidèle ami

IV. TOURGUENEFF.

XXIX

Saint-Pétersbourg, 21 février 1852.

* * * * *

...Il m'est impossible de continuer cette lettre comme je l'avais

commencée. Un bien grand malheur nous a frappés: Gogol est mort à

Moscou, mort après avoir tout brûlé,--tout,--le deuxième tome des _Ames

Mortes_, une foule de choses achevées ou commencées,--tout enfin. Il

vous serait difficile d'apprécier toute la grandeur de cette perte si

cruelle, si complète. Il n'y a pas de Russe dont le coeur ne saigne

dans cet instant. C'était plus qu'un simple écrivain pour nous: il nous

avait révélés à nous-mêmes. Il était dans plus d'un sens le continuateur

de Pierre le Grand pour nous. Ces paroles peuvent vous paraître

exagérées, dictées par la douleur. Mais vous ne le connaissez pas; vous

ne connaissez que les moindres de ses ouvrages et même si vous les

connaissiez tous, il vous serait difficile de comprendre ce qu'il était

pour nous. Il faut être Russe pour le sentir. Les esprits les plus

pénétrants parmi les étrangers, un Mérimée par exemple, n'ont vu en

Gogol qu'un humoriste à la façon anglaise. Sa signification historique

leur a complètement échappé. Je le répète, il faut être Russe pour

savoir ce que nous avons perdu...

IV. TOURGUENEFF.

XXX

Saint-Pétersbourg, 1er/13 mai 1852.

_A Monsieur et à Madame Viardot._

Mes chers amis,

Cette lettre vous sera remise par une personne qui part d'ici dans

quelques jours, ou bien elle l'expédiera à Paris après avoir franchi la

frontière, de sorte que je puis vous parler un peu à coeur ouvert et

sans craindre la curiosité de la police.

Je commence par vous dire que si je n'ai pas quitté Saint-Pétersbourg

depuis un mois c'est bien contre mon gré. Je suis aux arrêts d'une

maison de police, par ordre de l'Empereur, pour avoir fait imprimer dans

un journal de Moscou un article, quelques lignes sur Gogol. Ça n'a été

qu'un prétexte, l'article en lui-même étant parfaitement insignifiant.

Il y a longtemps qu'on me regarde de travers. On s'est accroché à la

première occasion venue. Je ne me plains pas de l'Empereur[64],

l'affaire lui a été si perfidement présentée, qu'il n'aurait pu agir

autrement. On a voulu mettre un terme sur tout ce qui se disait sur la

mort de Gogol, et on n'a pas été fâché, en même temps, de mettre

l'embargo sur mon activité littéraire.

Dans quinze jours d'ici on m'expédiera à la campagne, où je dois rester

jusqu'à nouvel ordre. Tout cela n'est pas gai comme vous voyez;

cependant je dois dire qu'on me traite fort humainement; j'ai une bonne

chambre, des livres; je puis écrire. J'ai pu voir du monde dans les

premiers jours. Maintenant c'est défendu, car il en venait trop. Le

malheur ne fait pas fuir les amis, même en Russie. Le _malheur_, à dire

vrai, n'est pas très grand. L'année 1852 n'aura pas eu de printemps pour

moi, voilà tout. Ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, c'est qu'il

faut dire un adieu définitif à toute espérance de faire un voyage hors

du pays; du reste je ne me suis jamais fait d'illusion là-dessus. Je

savais bien, en vous quittant, que c'était pour longtemps, si ce n'est

pour toujours. Maintenant je n'ai qu'une ambition, c'est qu'on me

permette d'aller et de venir dans l'intérieur de la Russie. J'espère que

cela ne me sera pas refusé! L'Héritier[65] est très bon, je lui ai

écrit une lettre dont j'attends quelque bien.

Vous savez que l'Empereur est parti. On avait mis aussi les scellés sur

mes papiers, ou plutôt on a cacheté les portes de mon appartement, qu'on

a ouvert dix jours plus tard sans rien examiner. Il est probable qu'on

savait qu'il ne s'y trouvait rien de défendu.

Il faut avouer que je m'ennuie passablement dans mon trou. Je profile de

ce loisir forcé pour travailler du polonais, que j'avais commencé à

étudier il y a six semaines. Il me reste encore quatorze jours de

réclusion. Je les compte, allez!

Voici, mes chers amis, les nouvelles, peu agréables, que j'ai à vous

donner. J'espère que vous m'en donnerez de meilleures. Ma santé est

bonne, mais j'ai ridiculement vieilli. Je pourrais vous envoyer une

mèche de cheveux blancs, sans exagération. Cependant je ne perds pas

courage. A la campagne, la _chasse_ m'attend! Puis, je vais tâche

d'arranger mes affaires; je continuerai mes études sur le peuple russe,

sur le peuple le plus étrange et le plus étonnant qu'il y ait au monde.

Je travaillerai à mon roman avec d'autant plus de liberté d'esprit que

je ne le destinerai pas à passer sous les griffes de la censure. Mon

arrestation va probablement rendre impossible la publication de mon

ouvrage à Moscou. Je le regrette, mais que faire?

Je vous prie de m'écrire souvent, mes chers amis, vos lettres

contribueront beaucoup à me donner du courage pendant ce temps

d'épreuves. Vos lettres et le souvenir des jours passés de Courtavenel,

voilà tout mon bien. Je ne m'appesantis pas là-dessus, crainte de

m'attendrir. Vous le savez bien, mon coeur est avec vous, je puis le

dire, maintenant surtout... Ma vie est finie, le charme n'y est plus.

J'ai mangé tout mon pain blanc; mâchons ce qui reste de pain bis, et

prions le Ciel qu'il soit «bien bon» comme disait Vivier[66].

Je n'ai pas besoin de vous dire que tout ceci doit rester parfaitement

secret; la moindre mention, la moindre allusion dans un journal

quelconque suffirait pour m'achever.

Adieu, mes chers et bons amis; soyez heureux, et votre bonheur me rendra

aussi content que je puis l'être. Portez-vous bien, ne m'oubliez pas,

écrivez-moi souvent, et soyez bien persuadés que ma pensée est toujours

avec vous. Je vous embrasse _tous_, et je vous envoie mille

bénédictions. Cher Courtavenel, je te salue aussi, toi! Écrivez-moi

souvent. Je vous embrasse encore. Adieu!

Votre

IV. TOURGUENEFF.

XXXI

Spasskoïé[67], 13 octobre 1852.

Imaginez-vous un ouragan, une trombe de neige qui ne tombe pas, qui se

précipite, qui tourbillonne, _obscurcit_ l'air tout en étant blanche, et

couvre déjà la terre à hauteur d'homme. Voilà le temps qu'il fait à

l'heure qu'il est, chère madame Viardot. Vous autres, Européens, vous ne

sauriez vous faire une idée de ce que c'est qu'une _métielle_ russe.

Heureusement qu'il ne fait pas très froid, sans cela que de victimes!

Il y a deux ans, neuf cents personnes périssaient dans le seul

gouvernement de Toula par une _métielle_ semblable à celle-ci. Mais de

mémoire d'homme on n'en a pas vu de pareille à cette époque! Il paraît

que pour nous consoler du détestable été que nous venons de subir,

l'hiver veut arriver plus tôt que de coutume. C'est l'histoire du

monsieur qui épouse une femme laide et pauvre, _mais_ bête! Et cependant

je ne suis pas triste malgré le temps affreux, malgré cet avant-goût des

six mois d'isolement complet qui m'attendent. Je me sens au contraire

tout ému et réjoui: c'est que j'ai devant moi la chère lettre que vous

m'avez écrite à votre retour d'Angleterre à Courtavenel.

Ma chère et bonne amie, je vous supplie de m'écrire souvent; vos lettres

me rendaient toujours heureux, mais c'est surtout maintenant qu'elles me

sont devenues nécessaires; me voici cloué à la campagne pour je ne sais

combien de temps, réduit à mes propres ressources. Pas de musique, pas

d'amis; que dis-je? pas même de voisins pour s'ennuyer ensemble! Les

Tutcheff[68] sont d'excellentes gens, mais nous nageons dans des eaux

trop différentes. Que me reste-t-il? Je crois vous l'avoir dit plus

d'une fois: le travail et les souvenirs. Mais pour que l'un me soit

facile et les autres moins amers, il me faut vos lettres avec ces bruits

de vie heureuse et active, avec cette odeur de soleil et de poésie

qu'elles m'apportent... Je sens ma vie qui s'enfuit goutte à goutte

comme l'eau d'un robinet à demi fermé; je ne la regrette pas; qu'elle

s'épuise... qu'en ferais-je? Il n'est donné à personne de retourner sur

les traces du passé, mais j'aime à me le rappeler, ce passé charmant et

insaisissable, par une soirée comme celle-ci, où, en écoutant les

hurlements désolés de la bise sur toute cette neige amoncelée, il me

semble... Fi! je ne veux ni m'attrister ni vous attrister aussi par

contre-coup... Tout ce qui m'arrive est encore très supportable, il faut

se raidir sous le faix pour le moins sentir... Mais écrivez-moi souvent.

Et de tristesse couronnée

La terre entre dans son sommeil...

Cette phrase de _l'Automne_ de Gounod me chante dans la tête depuis le

commencement de cette lettre; son _Automne_ est adorable. Je me sens

tout pénétré d'attendrissement, il faut s'y arracher, car à quoi bon?

Je viens d'ouvrir pour un instant la porte de mon balcon... Brrrrr!

quelle bouffée de froid sombre, de vent glacial et de neige... Diane,

qui s'était levée, recule d'horreur... Ah! pauvre petite, tu n'es pas

habituée à un climat pareil. Pauvre Française, va! Allons, mettons-nous

l'un à côté de l'autre et pensons à Courtavenel. A demain.

Mardi.

Aujourd'hui, il fait un temps étrange, mais assez agréable. L'air est

rempli de brouillard; pas le moindre vent, tout est blanc, le ciel et la

terre; la neige fond à petit bruit. On entend partout le chuchotement de

gouttelettes d'eau qui tombent; il fait très doux. Nous allons, mes deux

chasseurs et moi, faire une excursion à quelques verstes d'ici; nous

espérons tuer pas mal de lièvres.

J'ai commencé, selon votre désir, un petit traité sur le _Jeu du

paysan_, qui remplira au moins quatre pages, et que je vous enverrai

mardi prochain; je ne croyais pas que cela pût devenir aussi long... Mon

chasseur vient d'entrer en me disant: «Ah, monsieur, il faut partir; la

terre _prend un bain tiède_ après la métielle d'hier.» J'ai fait atteler

deux traîneaux, nous allons inaugurer le traînage.

Dites à Viardot que j'ai lu sa lettre avec grand plaisir. Le petit conte

de la fin est plaisamment imaginé; mais ces sortes de choses sont comme

tous les tours de force des pianistes, toute la difficulté (et tout le

mérite) gît dans l'_exécution_. Mais, un jour ou l'autre, nous verrons.

Adieu, chère amie, à bientôt. Mille amitiés à tout le monde.

Votre

IV. TOURGUENEFF.

XXXII

Spasskoïé, 28 octobre 1852.

C'est aujourd'hui mon jour de naissance, chère madame Viardot, et c'est

pour cela que je vous écris. J'ai trente-quatre ans. Je croyais n'en

avoir que trente-trois, mais j'ai découvert l'un de ces jours un petit

carnet de ma mère, où _nos_ naissances (celle de mon frère et la mienne)

ont été inscrites par elle, le jour même. J'y ai trouvé l'inscription

suivante: «Aujourd'hui, 28 Octobre 1818, je suis accouchée d'un fils

nommé Jean, à Orel, à midi.» J'ai donc trente-quatre ans bel et bien

sonnés... Diable, diable, diable, c'est que je ne suis plus jeune, mais

du tout, du tout... Enfin!

Je crois vous avoir parlé dans ma dernière lettre d'une _métielle_

russe; aujourd'hui c'est un véritable ouragan. C'est tellement affreux

et horrible que ça en devient beau. La maison tremble et craque, et puis

ces _ténèbres blanches_ qui tourbillonnent devant les fenêtres... Mon

pauvre frère devait arriver aujourd'hui chez moi directement d'un assez

long voyage, j'espère qu'il aura trouvé un abri quelque part. Tutcheff

et sa femme sont revenus hier, en même temps que moi. J'ai fait une

excursion de deux jours à Orel, ville qui se trouve à 55 verstes de chez

moi. J'ai tâté un tant soit peu de la vie de province dans un chef-lieu

de gouvernement, c'est passablement triste. Je suis bien décidé à ne pas

mettre le nez dehors et à travailler dans mes quatre murs. A demain,

chère amie.

1er novembre.

Je ne vous ai pas écrit ces jours-ci, mais il faut que je vous écrive

aujourd'hui... c'est encore un anniversaire, et savez-vous lequel? Il y

a aujourd'hui juste neuf ans que je vous ai vue pour la première fois

chez vous, à Pétersbourg, dans la maison Demidoff. Je me souviens de

cette première visite comme si elle avait eu lieu hier. C'était le

matin. Je n'étais pas venu seul; le petit major Komaroff

m'accompagnait... Eh bien, malgré le ridicule achevé de ce personnage,

j'ai toujours du plaisir à penser à lui; sa figure éveille une foule

d'idées et de souvenirs; le hasard l'a associé à ce temps si regretté et

éloigné de moi; je sens renaître en moi les impressions de cette saison

de 1843 à 1844... Neuf années! Hélas! il y en aura dix, que je n'aurai

pas plus d'espoir de vous revoir que je n'en ai maintenant...

Lettres à Madame Viardot · 第 7 / 12 段