pour empêcher de plus grands maux, et que l'homme intempérant, au lieu
de séduire la femme de son voisin, va se satisfaire dans ces cloaques
infects? N'est-ce pas une chose extrêmement singulière, qu'un
Gouvernement ne soit pas honteux de rester quinze cents ans dans une
erreur aussi lourde, que celle d'imaginer qu'il vaut mieux tolérer le
débordement le plus infâme, que de changer les loix? Mais, qui compose
les victimes de ces lieux horribles, les sujets qu'on y trouve ne
sont-ils pas des femmes ou des filles primitivement séduites par
l'avarice ou l'intempérance? Ainsi, l'État permet donc qu'une partie des
femmes ou des filles de sa Nation se corrompe pour conserver l'autre; il
faut l'avouer, voilà un grand profit, un calcul singulièrement sage!
Lecteur philosophe et calme, avoue-le, Zamé ne raisonne-t-il pas
beaucoup mieux quand il ne veut rien perdre, quand par la belle
disposition de ses loix, aucune portion ne se trouve sacrifiée à
l'autre, et que toutes se conservent également pures?
[10] Excepté cependant pour le meurtre, plus sévèrement puni, et dont
Zamé parlera plus bas.
[11] Heureux Français, vous l'avez senti en pulvérisant ces monumens
d'horreur, ces bastilles infâmes d'où la philosophie dans les fers vous
criait ceci, avant que de se douter de l'énergie qui vous ferait briser
les chaînes par lesquelles sa voix était étouffée.
[12] On ne peut présumer de qui l'auteur veut parler ici, mais il ne
faut chercher que dans les annales du commencement de ce siècle.
[13] Ces lettres s'écrivaient alors, leurs date le prouvent, et voilà ce
qui fait que Zamé se trompe sur les Anglais.
[14] On attendait quelque chose d'humain sur cette partie de notre
première législature, et elle ne nous a offert que des hommes de sang,
se disputant seulement sur la manière d'égorger leurs semblables. Plus
féroces que des cannibales, un d'eux a osé offrir une machine infernale
pour trancher des têtes et plus vite et plus cruellement. Voilà les
hommes que la nation a payé, qu'elle a admiré, et qu'elle a cru.
[15] Il est vrai que pour éviter l'incertitude, cette foule de scélérats
absurdes qui se sont mêlés d'interpréter ce qu'ils ne comprenaient pas
eux-mêmes, ont décidé que dans les délits les moins probables, les plus
légères conjectures suffisent; et, continuent ces bourreaux de légistes,
il est permis alors aux juges d'outrepasser la loi, c'est-à-dire que
moins une chose est probable, et plus il faut la croire. Peut-on ne pas
voir dans des décisions de cette atrocité, que ces misérables poliçons
dont on devrait brûler les inepties, n'ont eu en vue que de soulager le
juge aux dépends de la vie des hommes: et on suit encore ces infernales
maximes dans ce siècle de philosophie, et tous les jours le sang coule
en vertu de ce précepte dangereux.]
[16] «Pourquoi voit-on le peuple si souvent impatient du joug des loix?
c'est que la rigueur est toute du côté des loix qui le gêne, la mollesse
et la négligence du côté des loix qui le favorisent et qui devraient le
protéger.» _Bélisaire_.
[17] C'est une chose vraiment singulière que l'extravagante manie qui a
fait louer par plusieurs écrivains, depuis quelque tems, ce roi cruel et
imbécile, dont toutes les démarches sont fausses, ridicules ou barbares;
qu'on lise avec attention l'histoire de son règne, et on verra si ce
n'est pas avec justice que l'on peut affirmer que la France eut peu de
souverains plus faits pour le mépris et l'indignation, quels que soient
les efforts du marguillier Darnaud, pour faire révérer à ses
compatriotes un fou, un fanatique qui, non content de faire des loix
absurdes et intolérantes, abandonne le soin de diriger ses états pour
aller conquérir sur les Turcs, au prix du sang de ses sujets, un tombeau
qu'il faudrait se presser de faire abattre s'il était malheureusement
dans notre pays.
[18] Il serait à souhaiter, dit quelque part un homme de génie, que les
loix eussent plus de simplicité, qu'elles pussent parler au coeur que,
liées davantage à la morale, elles eussent de la douceur et de
l'onction; que leur objet, en un mot, fût de nous rendre meilleurs, sans
employer la crainte, et par le seul charme attaché à l'amour de l'ordre
et du bien public: tel est l'esprit dans lequel il faudrait que toutes
les loix fussent composées, et alors, ce ne serait plus un despote, un
juge sévère qui ordonnerait, ce serait un père tendre qui
représenterait; et combien les loix envisagées sous cet aspect
auraient-elles moins à punir! Le précepte aurait tout l'intérêt du
sentiment.
Croirait-on que le même homme qui parle ainsi, soit le panégyriste de
Saint-Louis, c'est-à-dire du Dacon de la France, de celui qui a rempli
le code du royaume d'un fatras d'inepties et de cruautés.
[19] De toutes les injustices des suppôts de Thémis, celle-là est une
des plus criantes, sans doute: «Un tribunal qui commet des injustices,
disait le feu roi de Prusse dans sa sentence portée contre les juges
prévaricateurs du meunier Arnold, est plus dangereux qu'une bande de
voleurs; l'on peur se mettre en défense contre ceux-ci; mais personne
ne saurait se garantir de coquins qui emploient le manteau de la justice
pour lâcher la bride à leurs mauvaises passions; ils sont plus méchans
que les brigands les plus infâmes qui soient au monde, et méritent une
double punition.»
[20] Les loix des Francs et des Germains taxent le meurtre à raison de
la victime: on tuait un cerf pour 30 liv. tournois, un évêque pour 400;
l'individu qui coûtait le moins était une fille publique, tant à cause
de l'abjection, que de l'inutilité de son état.
[21] Zamé pèche ici contre l'ordre du tems, nous sommes nécessairement
obligés d'en prévenir nos lecteurs; il ne peut parler que des évènemens
du commencement de ce siècle, et ceci est (c'est-à-dire la retraite de
l'homme) de 1778 à 1780. Peut-être exigerait-on de nous de le nommer;
mais qui ne nous devine? et dès qu'on parle d'un scélérat, qui ne voit
aussi-tôt qu'il ne peut s'agir que de Sartine? C'est à lui qu'est bien
sûrement arrivée l'exécrable histoire que nous raconte ici Zamé. (_Note
ajoutée_.)
[22] Français, pénétrez-vous de cette grande vérité; sentez donc que
votre culte catholique plein de ridicules et d'absurdités, que ce culte
atroce, dont vos ennemis profitent avec tant d'art contre vous, ne peut
être celui d'un peuple libre; non, jamais les adorateurs d'un esclave
crucifié n'atteindront aux vertus de Brucus. (_Note ajoutée_.)
[23] O vous qui punissez, dit un homme d'esprit, prenez garde de ne pas
réduire l'amour-propre au désespoir en l'humiliant, car autrement vous
briserez le grand ressort des vertus, au lieu de le tendre.
[24] Une raison purement physique devint sans doute la cause de cette
loi singulière. On croyait les célibataires impuissans, et l'on lâchait
de leur faire retrouver, par cette cérémonie, les forces dont ils
paraissaient manquer; mais la chose était mal vue: l'impuissance, qui
souvent même ne se restaure point par ce moyen violent, n'est pas
toujours la raison majeure du célibat. Si des goûts ou des habitudes
différentes éloignent invinciblement un individu quelconque des chaînes
du mariage, les moyens de restauration agiront au profit des caprices
irréguliers de cet individu, sans le rapprocher davantage de ce qui lui
répugne; donc le remède était mal trouve. Mais cette citation, tirée de
l'histoire des moeurs antiques, qu'on pourrait étayer de beaucoup
d'autres, s'il s'agissait d'une dissertation, sert à nous prouver que de
tous temps l'homme eut recours à ces véhicules puissans pour rétablir sa
vigueur endormie, et que ce que beaucoup de sots blâment ou persiflent,
était article de religion chez des peuples qui valaient bien autant que
ces sots. On n'ignore plus aujourd'hui que l'âme tirée de la langueur,
agitée, dit Saint-Lambert, mise en mouvement par des douleurs factices
ou réelles, est plus sensibles de toutes les manières de l'être, et
jouit mieux du plaisir des sensations agréables.--Le célèbre Cardan nous
dit, dans l'histoire de sa vie, que si la nature ne lui faisait pas
sentir quelques douleurs, il s'en procurerait à lui-même, en se mordant
les lèvres, en se tiraillant les doigts jusqu'à ce qu'il en pleurât.
[25] On demandait à M. Bertin pourquoi tant de mauvais sujets lui
étaient nécessaires à la police de Paris. Trouvez-moi, répondit-il, un
honnête-homme qui veuille faire ce métier-là.--Soit, mais un honnête
homme prend la liberté de répliquer à cela: 1°. S'il est bien nécessaire
de corrompre une moitié des citoyens pour policer l'autre? 2°. S'il est
bien démontré que ce ne soit qu'en faisant le mal qu'on puisse réussir
au bien? 3°. Ce que gagne l'État et la vertu, à multiplier le nombre des
coquins, pour un total très-inférieur de conversions? 4°. S'il n'y a pas
à craindre que cette partie gangrenée ne corrompe l'autre, au lieu de la
redresser? 5°. Si les moyens que prennent ces gens infâmes en tendant
des embûches à l'innocence, la confondant avec le crime pour la démêler;
si ces moyens, dis-je, ne sont pas d'autant plus dangereux, que cette
innocence alors ne se trouve plus corrompue que par ces gens-là, et que
tous les crimes où elle peut tomber après, instruite à cette école, ne
sont plus l'ouvrage que de ces suborneurs: est-il donc permis de
corrompre, de suborner pour corriger et pour punir? 6°. Enfin, s'il n'y
a pas, de la part de ceux qui régissent cette partie, un intérêt
puissant à vouloir persuader au roi et à la nation, qu'il est essentiel
qu'un million se dépense à soudoyer cent mille fripons qui ne méritent
que la corde et les galères. Jusqu'à ce que ces questions soient
résolues, il sera permis de former des doutes sur l'excellence de
l'ancienne police française.
[26] L'instant de calme, où se trouve maintenant le lecteur, nous permet
de lui communiquer des réflexions par lesquelles nous n'avons pas voulu
l'interrompre.
On a objecté que le peuple, qui vient d'être peint, n'avait qu'un
bonheur illusoire; que foncièrement il était esclave, puisqu'il ne
possédait rien en propre. Cette objection nous a parue fausse; il
vaudrait alors autant dire que le père de famille, propriétaire d'un
bien substitué, est esclave, parce qu'il n'est qu'usufruitier de son
bien, et que le fonds appartient à ses enfans. On appelle esclave celui
qui dépend d'un maître qui a tout, et qui ne fournit à cet homme servile
que ce qu'il faut à peine pour sa subsistance; mais ici il n'y a point
d'autre maître que l'État, le chef en dépend comme les autres; c'est à
l'État que sont tous les biens, ce n'est pas au chef.--Mais le citoyen,
continue-t-on, ne peut ni vendre, ni engager Eh! qu'a-t-il besoin de
l'un ou de l'autre? C'est pour vivre ou pour changer, qu'on vend ou
qu'on engage; si ces choses sont prouvées inutiles ici, quel regret peut
avoir celui qui ne peut les faire? Ce n'est pas être esclave, que de ne
pouvoir pas faire une chose inutile; on n'est tel, que quand on ne peut
pas faire une chose utile ou agréable. A quoi servirait ici de vendre ou
d'acheter, puisque chacun possède ce qu'il lui faut pour vivre, et que
c'est tout ce qui est nécessaire au bonheur.--Mais on ne peut rien
laisser à ses enfans.--Dès que l'État pourvoit à leur subsistance et
leur donne un bien égal au vôtre, qu'avez-vous besoin de leur laisser?
C'est assurément un grand bonheur pour les époux, d'être sûrs que leur
postérité, destinée à être aussi riche qu'eux, ne peut jamais leur être
à charge et ne désirera jamais leur mort pour devenir riche à son tour.
Non, certes, ce peuple n'est point esclave; il est le plus heureux, le
plus riche et le plus libre de la terre, puisqu'il est toujours sûr
d'une subsistance égale, ce qui n'existe dans aucune nation. Il est donc
plus heureux qu'aucune de celles qu'on puisse lui comparer. Il faudrait
plutôt dire que c'est l'État qui se rend volontairement esclave, afin
d'assurer la plus grande liberté à ses membres et c'est dans ce cas le
plus beau modèle de gouvernement qu'il soit possible de méditer.
[27] A-peu-près 84 livres de France: la pistole simple vaut 21 livres;
il y en a des doubles et des quadruples.
[28] L'habit du personnage de ce nom est l'uniforme de ces drôles-là.
[29] Innocent III, à dessein de mettre l'inquisition en faveur, accorda
des privilèges et des indulgences à ceux qui prêteraient main-forte au
tribunal pour chercher et punir les coupables: il est aisé de voir,
d'après une aussi sage institution, combien leur nombre dut augmenter;
ce sont ces infâmes délateurs que l'on appelle _familiers_, comme s'ils
étaient en quelque sorte de la famille de l'inquisiteur. Les plus grands
seigneurs acquérant l'impunité de leurs crimes au moyen de cette
fonction, s'empressent tous d'entrer dans ce noble corps. Le tribunal de
l'inquisition n'est pas le seul qui ait des familiers, et l'Espagne
n'est pas la seule partie de l'Europe où l'administration soit viciée au
point de corrompre ou de tolérer la corruption de la moitié des citoyens
pour tourmenter inutilement l'autre.
[30] Il ne faut pas que l'accusation de sorcellerie, de chymie, étonne
dans le siècle où fut fait le fameux procès du curé de Blenac: ce
malheureux prêtre fut accusé au parlement de Toulouse, en 1712 ou 1715,
d'avoir commerce avec le Diable; en conséquence, il fut scandaleusement
dépouillé en pleine salle, pour voir s'il ne portait pas sur le corps
des marques de ce commerce; et comme on lui trouva plusieurs seings, on
ne douta plus du fait: on le piqua, on le brûla sur chacun de ces
seings, pour voir s'ils étaient l'ouvrage du Démon ou de la nature;
telle était la spirituelle école où se formaient les meurtriers de Calas
& de Labarre.
[31] Charles-Quint.
[32] Le comte d'Olivarès: il avait fait la fortune de plus de 4.000
personnes, quand ce tribunal atroce le somma de comparaître devant lui;
il ne trouva pas un seul ami qui osa lui donner du secours.
[33] Les Provinces-Unies, & c.
[34] La maxime de ce tribunal est: nous te ferons plutôt brûler comme
coupable, que de laisser croire au public que nous t'ayons enfermé comme
innocent.
[35] On peut et on doit reprocher à l'ancien ministre dont il s'agit
ici, d'avoir dans tous les tems écouté les soupçons, la commune
renommée, et favorisé les délations secrètes] or, voilà ce qui s'appelle
agir inquisitoirement. Il vaut mieux se tromper en pensant
avantageusement de celui qui ne le mérite pas, que de concevoir des
soupçons défavorable de l'homme de bien, parce qu'on ne fait aucun tort
au premier en le soupçonnant meilleur qu'il n'est, et qu'on fait injure
au second en le soupçonnant mal-à-propos. Saint-Augustin consent qu'on
présume le bien tant qu'on n'a point de preuves du mal; mais pour
appuyer un jugement désavantageux, il demande des preuves indubitables.
[36] C'est cette affreuse habitude où sont les juges, de ne jamais
regarder qu'un coupable dans l'accusé, qui leur font commettre de si
sanglantes méprises: tant de causes, pourtant, peuvent avoir attiré des
ennemis à un homme; la médisance, la calomnie sont si fort en usage,
qu'il paraîtrait que dans toute âme honnête, le premier mouvement
devrait toujours être à la décharge de l'accusé; mais où y a-t-il
aujourd'hui des juges de cette vertu! et la morgue, et la sévérité, et
l'insolent et stupide rigorisme, que deviendrait tout cela, si au lieu
de pendre et rouer, on passait sa vie à innocenter ou absoudre; un
coupable, tel ou non, un homme à pendre, enfin, est un être aussi
essentiel à des robins, que la mouche à l'araignée, la brebis au lion
féroce, et la fièvre aux médecins.
End of Project Gutenberg's Aline et Valcour, tome II, by D.A.F. de SADE