[9] Ne dit-on pas pour excuse de la tolérance de ces maisons, que c'est

pour empêcher de plus grands maux, et que l'homme intempérant, au lieu

de séduire la femme de son voisin, va se satisfaire dans ces cloaques

infects? N'est-ce pas une chose extrêmement singulière, qu'un

Gouvernement ne soit pas honteux de rester quinze cents ans dans une

erreur aussi lourde, que celle d'imaginer qu'il vaut mieux tolérer le

débordement le plus infâme, que de changer les loix? Mais, qui compose

les victimes de ces lieux horribles, les sujets qu'on y trouve ne

sont-ils pas des femmes ou des filles primitivement séduites par

l'avarice ou l'intempérance? Ainsi, l'État permet donc qu'une partie des

femmes ou des filles de sa Nation se corrompe pour conserver l'autre; il

faut l'avouer, voilà un grand profit, un calcul singulièrement sage!

Lecteur philosophe et calme, avoue-le, Zamé ne raisonne-t-il pas

beaucoup mieux quand il ne veut rien perdre, quand par la belle

disposition de ses loix, aucune portion ne se trouve sacrifiée à

l'autre, et que toutes se conservent également pures?

[10] Excepté cependant pour le meurtre, plus sévèrement puni, et dont

Zamé parlera plus bas.

[11] Heureux Français, vous l'avez senti en pulvérisant ces monumens

d'horreur, ces bastilles infâmes d'où la philosophie dans les fers vous

criait ceci, avant que de se douter de l'énergie qui vous ferait briser

les chaînes par lesquelles sa voix était étouffée.

[12] On ne peut présumer de qui l'auteur veut parler ici, mais il ne

faut chercher que dans les annales du commencement de ce siècle.

[13] Ces lettres s'écrivaient alors, leurs date le prouvent, et voilà ce

qui fait que Zamé se trompe sur les Anglais.

[14] On attendait quelque chose d'humain sur cette partie de notre

première législature, et elle ne nous a offert que des hommes de sang,

se disputant seulement sur la manière d'égorger leurs semblables. Plus

féroces que des cannibales, un d'eux a osé offrir une machine infernale

pour trancher des têtes et plus vite et plus cruellement. Voilà les

hommes que la nation a payé, qu'elle a admiré, et qu'elle a cru.

[15] Il est vrai que pour éviter l'incertitude, cette foule de scélérats

absurdes qui se sont mêlés d'interpréter ce qu'ils ne comprenaient pas

eux-mêmes, ont décidé que dans les délits les moins probables, les plus

légères conjectures suffisent; et, continuent ces bourreaux de légistes,

il est permis alors aux juges d'outrepasser la loi, c'est-à-dire que

moins une chose est probable, et plus il faut la croire. Peut-on ne pas

voir dans des décisions de cette atrocité, que ces misérables poliçons

dont on devrait brûler les inepties, n'ont eu en vue que de soulager le

juge aux dépends de la vie des hommes: et on suit encore ces infernales

maximes dans ce siècle de philosophie, et tous les jours le sang coule

en vertu de ce précepte dangereux.]

[16] «Pourquoi voit-on le peuple si souvent impatient du joug des loix?

c'est que la rigueur est toute du côté des loix qui le gêne, la mollesse

et la négligence du côté des loix qui le favorisent et qui devraient le

protéger.» _Bélisaire_.

[17] C'est une chose vraiment singulière que l'extravagante manie qui a

fait louer par plusieurs écrivains, depuis quelque tems, ce roi cruel et

imbécile, dont toutes les démarches sont fausses, ridicules ou barbares;

qu'on lise avec attention l'histoire de son règne, et on verra si ce

n'est pas avec justice que l'on peut affirmer que la France eut peu de

souverains plus faits pour le mépris et l'indignation, quels que soient

les efforts du marguillier Darnaud, pour faire révérer à ses

compatriotes un fou, un fanatique qui, non content de faire des loix

absurdes et intolérantes, abandonne le soin de diriger ses états pour

aller conquérir sur les Turcs, au prix du sang de ses sujets, un tombeau

qu'il faudrait se presser de faire abattre s'il était malheureusement

dans notre pays.

[18] Il serait à souhaiter, dit quelque part un homme de génie, que les

loix eussent plus de simplicité, qu'elles pussent parler au coeur que,

liées davantage à la morale, elles eussent de la douceur et de

l'onction; que leur objet, en un mot, fût de nous rendre meilleurs, sans

employer la crainte, et par le seul charme attaché à l'amour de l'ordre

et du bien public: tel est l'esprit dans lequel il faudrait que toutes

les loix fussent composées, et alors, ce ne serait plus un despote, un

juge sévère qui ordonnerait, ce serait un père tendre qui

représenterait; et combien les loix envisagées sous cet aspect

auraient-elles moins à punir! Le précepte aurait tout l'intérêt du

sentiment.

Croirait-on que le même homme qui parle ainsi, soit le panégyriste de

Saint-Louis, c'est-à-dire du Dacon de la France, de celui qui a rempli

le code du royaume d'un fatras d'inepties et de cruautés.

[19] De toutes les injustices des suppôts de Thémis, celle-là est une

des plus criantes, sans doute: «Un tribunal qui commet des injustices,

disait le feu roi de Prusse dans sa sentence portée contre les juges

prévaricateurs du meunier Arnold, est plus dangereux qu'une bande de

voleurs; l'on peur se mettre en défense contre ceux-ci; mais personne

ne saurait se garantir de coquins qui emploient le manteau de la justice

pour lâcher la bride à leurs mauvaises passions; ils sont plus méchans

que les brigands les plus infâmes qui soient au monde, et méritent une

double punition.»

[20] Les loix des Francs et des Germains taxent le meurtre à raison de

la victime: on tuait un cerf pour 30 liv. tournois, un évêque pour 400;

l'individu qui coûtait le moins était une fille publique, tant à cause

de l'abjection, que de l'inutilité de son état.

[21] Zamé pèche ici contre l'ordre du tems, nous sommes nécessairement

obligés d'en prévenir nos lecteurs; il ne peut parler que des évènemens

du commencement de ce siècle, et ceci est (c'est-à-dire la retraite de

l'homme) de 1778 à 1780. Peut-être exigerait-on de nous de le nommer;

mais qui ne nous devine? et dès qu'on parle d'un scélérat, qui ne voit

aussi-tôt qu'il ne peut s'agir que de Sartine? C'est à lui qu'est bien

sûrement arrivée l'exécrable histoire que nous raconte ici Zamé. (_Note

ajoutée_.)

[22] Français, pénétrez-vous de cette grande vérité; sentez donc que

votre culte catholique plein de ridicules et d'absurdités, que ce culte

atroce, dont vos ennemis profitent avec tant d'art contre vous, ne peut

être celui d'un peuple libre; non, jamais les adorateurs d'un esclave

crucifié n'atteindront aux vertus de Brucus. (_Note ajoutée_.)

[23] O vous qui punissez, dit un homme d'esprit, prenez garde de ne pas

réduire l'amour-propre au désespoir en l'humiliant, car autrement vous

briserez le grand ressort des vertus, au lieu de le tendre.

[24] Une raison purement physique devint sans doute la cause de cette

loi singulière. On croyait les célibataires impuissans, et l'on lâchait

de leur faire retrouver, par cette cérémonie, les forces dont ils

paraissaient manquer; mais la chose était mal vue: l'impuissance, qui

souvent même ne se restaure point par ce moyen violent, n'est pas

toujours la raison majeure du célibat. Si des goûts ou des habitudes

différentes éloignent invinciblement un individu quelconque des chaînes

du mariage, les moyens de restauration agiront au profit des caprices

irréguliers de cet individu, sans le rapprocher davantage de ce qui lui

répugne; donc le remède était mal trouve. Mais cette citation, tirée de

l'histoire des moeurs antiques, qu'on pourrait étayer de beaucoup

d'autres, s'il s'agissait d'une dissertation, sert à nous prouver que de

tous temps l'homme eut recours à ces véhicules puissans pour rétablir sa

vigueur endormie, et que ce que beaucoup de sots blâment ou persiflent,

était article de religion chez des peuples qui valaient bien autant que

ces sots. On n'ignore plus aujourd'hui que l'âme tirée de la langueur,

agitée, dit Saint-Lambert, mise en mouvement par des douleurs factices

ou réelles, est plus sensibles de toutes les manières de l'être, et

jouit mieux du plaisir des sensations agréables.--Le célèbre Cardan nous

dit, dans l'histoire de sa vie, que si la nature ne lui faisait pas

sentir quelques douleurs, il s'en procurerait à lui-même, en se mordant

les lèvres, en se tiraillant les doigts jusqu'à ce qu'il en pleurât.

[25] On demandait à M. Bertin pourquoi tant de mauvais sujets lui

étaient nécessaires à la police de Paris. Trouvez-moi, répondit-il, un

honnête-homme qui veuille faire ce métier-là.--Soit, mais un honnête

homme prend la liberté de répliquer à cela: 1°. S'il est bien nécessaire

de corrompre une moitié des citoyens pour policer l'autre? 2°. S'il est

bien démontré que ce ne soit qu'en faisant le mal qu'on puisse réussir

au bien? 3°. Ce que gagne l'État et la vertu, à multiplier le nombre des

coquins, pour un total très-inférieur de conversions? 4°. S'il n'y a pas

à craindre que cette partie gangrenée ne corrompe l'autre, au lieu de la

redresser? 5°. Si les moyens que prennent ces gens infâmes en tendant

des embûches à l'innocence, la confondant avec le crime pour la démêler;

si ces moyens, dis-je, ne sont pas d'autant plus dangereux, que cette

innocence alors ne se trouve plus corrompue que par ces gens-là, et que

tous les crimes où elle peut tomber après, instruite à cette école, ne

sont plus l'ouvrage que de ces suborneurs: est-il donc permis de

corrompre, de suborner pour corriger et pour punir? 6°. Enfin, s'il n'y

a pas, de la part de ceux qui régissent cette partie, un intérêt

puissant à vouloir persuader au roi et à la nation, qu'il est essentiel

qu'un million se dépense à soudoyer cent mille fripons qui ne méritent

que la corde et les galères. Jusqu'à ce que ces questions soient

résolues, il sera permis de former des doutes sur l'excellence de

l'ancienne police française.

[26] L'instant de calme, où se trouve maintenant le lecteur, nous permet

de lui communiquer des réflexions par lesquelles nous n'avons pas voulu

l'interrompre.

On a objecté que le peuple, qui vient d'être peint, n'avait qu'un

bonheur illusoire; que foncièrement il était esclave, puisqu'il ne

possédait rien en propre. Cette objection nous a parue fausse; il

vaudrait alors autant dire que le père de famille, propriétaire d'un

bien substitué, est esclave, parce qu'il n'est qu'usufruitier de son

bien, et que le fonds appartient à ses enfans. On appelle esclave celui

qui dépend d'un maître qui a tout, et qui ne fournit à cet homme servile

que ce qu'il faut à peine pour sa subsistance; mais ici il n'y a point

d'autre maître que l'État, le chef en dépend comme les autres; c'est à

l'État que sont tous les biens, ce n'est pas au chef.--Mais le citoyen,

continue-t-on, ne peut ni vendre, ni engager Eh! qu'a-t-il besoin de

l'un ou de l'autre? C'est pour vivre ou pour changer, qu'on vend ou

qu'on engage; si ces choses sont prouvées inutiles ici, quel regret peut

avoir celui qui ne peut les faire? Ce n'est pas être esclave, que de ne

pouvoir pas faire une chose inutile; on n'est tel, que quand on ne peut

pas faire une chose utile ou agréable. A quoi servirait ici de vendre ou

d'acheter, puisque chacun possède ce qu'il lui faut pour vivre, et que

c'est tout ce qui est nécessaire au bonheur.--Mais on ne peut rien

laisser à ses enfans.--Dès que l'État pourvoit à leur subsistance et

leur donne un bien égal au vôtre, qu'avez-vous besoin de leur laisser?

C'est assurément un grand bonheur pour les époux, d'être sûrs que leur

postérité, destinée à être aussi riche qu'eux, ne peut jamais leur être

à charge et ne désirera jamais leur mort pour devenir riche à son tour.

Non, certes, ce peuple n'est point esclave; il est le plus heureux, le

plus riche et le plus libre de la terre, puisqu'il est toujours sûr

d'une subsistance égale, ce qui n'existe dans aucune nation. Il est donc

plus heureux qu'aucune de celles qu'on puisse lui comparer. Il faudrait

plutôt dire que c'est l'État qui se rend volontairement esclave, afin

d'assurer la plus grande liberté à ses membres et c'est dans ce cas le

plus beau modèle de gouvernement qu'il soit possible de méditer.

[27] A-peu-près 84 livres de France: la pistole simple vaut 21 livres;

il y en a des doubles et des quadruples.

[28] L'habit du personnage de ce nom est l'uniforme de ces drôles-là.

[29] Innocent III, à dessein de mettre l'inquisition en faveur, accorda

des privilèges et des indulgences à ceux qui prêteraient main-forte au

tribunal pour chercher et punir les coupables: il est aisé de voir,

d'après une aussi sage institution, combien leur nombre dut augmenter;

ce sont ces infâmes délateurs que l'on appelle _familiers_, comme s'ils

étaient en quelque sorte de la famille de l'inquisiteur. Les plus grands

seigneurs acquérant l'impunité de leurs crimes au moyen de cette

fonction, s'empressent tous d'entrer dans ce noble corps. Le tribunal de

l'inquisition n'est pas le seul qui ait des familiers, et l'Espagne

n'est pas la seule partie de l'Europe où l'administration soit viciée au

point de corrompre ou de tolérer la corruption de la moitié des citoyens

pour tourmenter inutilement l'autre.

[30] Il ne faut pas que l'accusation de sorcellerie, de chymie, étonne

dans le siècle où fut fait le fameux procès du curé de Blenac: ce

malheureux prêtre fut accusé au parlement de Toulouse, en 1712 ou 1715,

d'avoir commerce avec le Diable; en conséquence, il fut scandaleusement

dépouillé en pleine salle, pour voir s'il ne portait pas sur le corps

des marques de ce commerce; et comme on lui trouva plusieurs seings, on

ne douta plus du fait: on le piqua, on le brûla sur chacun de ces

seings, pour voir s'ils étaient l'ouvrage du Démon ou de la nature;

telle était la spirituelle école où se formaient les meurtriers de Calas

& de Labarre.

[31] Charles-Quint.

[32] Le comte d'Olivarès: il avait fait la fortune de plus de 4.000

personnes, quand ce tribunal atroce le somma de comparaître devant lui;

il ne trouva pas un seul ami qui osa lui donner du secours.

[33] Les Provinces-Unies, & c.

[34] La maxime de ce tribunal est: nous te ferons plutôt brûler comme

coupable, que de laisser croire au public que nous t'ayons enfermé comme

innocent.

[35] On peut et on doit reprocher à l'ancien ministre dont il s'agit

ici, d'avoir dans tous les tems écouté les soupçons, la commune

renommée, et favorisé les délations secrètes] or, voilà ce qui s'appelle

agir inquisitoirement. Il vaut mieux se tromper en pensant

avantageusement de celui qui ne le mérite pas, que de concevoir des

soupçons défavorable de l'homme de bien, parce qu'on ne fait aucun tort

au premier en le soupçonnant meilleur qu'il n'est, et qu'on fait injure

au second en le soupçonnant mal-à-propos. Saint-Augustin consent qu'on

présume le bien tant qu'on n'a point de preuves du mal; mais pour

appuyer un jugement désavantageux, il demande des preuves indubitables.

[36] C'est cette affreuse habitude où sont les juges, de ne jamais

regarder qu'un coupable dans l'accusé, qui leur font commettre de si

sanglantes méprises: tant de causes, pourtant, peuvent avoir attiré des

ennemis à un homme; la médisance, la calomnie sont si fort en usage,

qu'il paraîtrait que dans toute âme honnête, le premier mouvement

devrait toujours être à la décharge de l'accusé; mais où y a-t-il

aujourd'hui des juges de cette vertu! et la morgue, et la sévérité, et

l'insolent et stupide rigorisme, que deviendrait tout cela, si au lieu

de pendre et rouer, on passait sa vie à innocenter ou absoudre; un

coupable, tel ou non, un homme à pendre, enfin, est un être aussi

essentiel à des robins, que la mouche à l'araignée, la brebis au lion

féroce, et la fièvre aux médecins.

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Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2 · 第 19 / 19 段