Malheur aux rois, ou qui le tolèreront dans leurs États, ou qui, même en

le rejetant, consentiront à souiller les tribunaux de la nation des

atroces maximes de cette assemblée de brigands; le citoyen barbare,

inepte et frénétique, qui abuserait de sa place pour introduire de

telles opinions, serait l'instrument infernal qu'emploierait la colère

céleste pour ébranler la puissance de cet empire, et si ce scélérat,

moins imaginaire qu'on ne le croira peut-être, parvenait à force de

bassesses à s'élever un instant au-dessus de l'état vil où la nature le

réduit, le ciel ne l'aurait permis que pour lui préparer la honte

d'avoir à tomber de plus haut[35].

Ce fiel lancé, de nouvelles idées m'occupèrent: mes 25,000 liv. en or

placées dans ma ceinture, me restaient intactes; comme cette ceinture

était extrêmement serrée sur mes reins, j'étais assez heureux pour

qu'elle eût échappé à ceux qui m'avaient fouillé en entrant; cette

circonstance heureuse me fit voir que je n'étais pas tout-à-fait

abandonné de la fortune, et qu'elle me tendait encore la main pour

m'affranchir de mon malheureux sort... L'espoir se ranima; si peu de

chose le sourient dans le coeur navré du misérable! Je ne vis plus les

murs de ma prison comme les parois de mon sépulcre; l'oeil qui me les

fit mesurer de nouveau, n'était plus dirigé que par l'idée de les

franchir; je les examinai avec exactitude... j'en sondai l'épaisseur

... j'observai la fenêtre; moins élevée qu'elles ne le sont dans les

autres chambres, je crus qu'avec un peu de patience et du travail, il me

deviendrait peut-être possible d'échapper par-là: sa clôture, ou plutôt

ses grillages étaient doubles et très-épais, je ne m'en effrayai point;

je regardai où donnait cette fenêtre; il me parut que c'était dans une

petite cour isolée, n'ayant plus qu'un mur de vingt pieds devant elle,

qui la séparait de la rue; je résolus de me mettre à l'ouvrage dès

l'instant même; le fer d'un briquet, meuble d'usage dans ces sortes

d'endroits, me parut devoir servir au mieux mes desseins; à force de

l'ébrécher contre une pierre, j'en fis une sorte de lime, et dès le même

soir, j'avais déjà mordu un de mes barreaux de plus de trois lignes de

profondeur... Courage, me dis-je... O Léonore! j'embrasserai encore tes

genoux... Non, ce n'est point ici que la mort est préparée pour moi,

elle ne peut me frapper qu'à tes pieds... Travaillons...

Afin que mes geôliers ne se doutassent de rien, j'affectai devant eux la

plus profonde douleur; je portai la ruse au point de refuser même les

alimens qui m'étaient présentés, et les contraignant ainsi à un peu de

pitié, j'éloignai tout soupçon de leur esprit. Cependant leurs

consolations furent médiocres: l'art, de répandre du baume sur les

plaies d'une âme désolée, n'est jamais connu d'êtres assez vils, pour

accepter l'emploi déshonorant de fermer des portes de prison. Quoi qu'il

en soit, je les trompai, et c'était tout ce que je désirais; leur

aveuglement m'était plus utile que leurs larmes, et j'avais bien plus

envie de fasciner leurs yeux, que d'attendrir leurs coeurs.

Mon ouvrage se perfectionnait; déjà ma tête passait entièrement par les

ouvertures que j'avais pratiquées; j'avais soin de remettre les choses

en ordre le soir, pour qu'on ne s'aperçût de rien; tout répondait enfin

au gré de mes désirs, lorsqu'un jour, vers les trois heures après-midi,

j'entendis frapper au-dessus de ma tête en un endroit de la voûte qui me

parut plus faible que le comble, et qui l'était suffisamment pour

laisser pénétrer la voix.

J'écoutai: on refrappa.--_Pouvez-vous m'entendre_? me dit une voix de

femme en mauvais français.--_Au mieux_, répondis-je; _que désirez-vous

d'un malheureux compagnon d'infortune_?--_Le plaindre et me consoler

avec lui_, me répondit-on; _je suis prisonnière et innocente comme vous:

depuis 8 jours je vous écoute, et crois deviner vos projets.--Je n'en ai

aucun_, répondis-je, craignant que ce ne fût ici quelque piège, et

connaissant cette ruse basse et vile qui place à côté d'un malheureux un

espion déguisé sous la même chaîne, dont le but est d'entrouvrir le

coeur de son infortuné camarade, afin d'en arracher un secret qu'il

trahit dans le même instant; artifice exécrable, prouvant bien plutôt

l'affreux désir de trouver des criminels, que l'envie honnête et

légitime de ne supposer que l'innocence[36]. _Vous me trompez_, reprit

la compagne de mon sort, _je démêle au mieux vos soupçons; ils sont

déplacés vis-à-vis de moi: si nous pouvions nous voir, je vous

convaincrais de ma franchise: voulez-vous m'aider_, continua-t-on,

_perçons chacun de notre côté à cet endroit où je vous parle, nous nous

entendrons mieux, nous nous verrons, et j'ose croire qu'après un peu

plus d'entretien, nous nous convaincrons qu'il n'est rien à craindre à

nous confier l'un à l'autre_.

Ici ma position devenait très embarrassante: j'étais découvert, cela

était évident, et dans une telle circonstance peut-être il y avait moins

de danger à accorder à cette femme ce qu'elle désirait, qu'à l'irriter

par des refus. Si elle était fausse, elle me trahissait assurément; si

elle ne l'était pas, mon impolitesse la déterminait à le devenir.

J'acceptai donc sans balancer; mais comme nous approchions de l'heure où

les geôliers faisaient leur ronde, je conseillai à ma voisine de

remettre le travail au lendemain... elle y consentit.--Ah! dit-elle

encore en me souhaitant le bonsoir, que d'obligations nous allons vous

avoir.--Que veut dire ce _nous_, répartis-je au plus vite, n'êtes-vous

donc pas seule?--Je suis seule, me répondit-on; mais j'ai près de moi

une compagne, avec laquelle je cause très à l'aise par une ouverture que

nous avons faite, et qui va lui faciliter le moyen de se rendre dans ma

chambre, pour passer ensuite toutes les deux dans la vôtre, quand le

travail, que nous allons entreprendre vous et moi, sera fait; ce service

que j'implore, j'en conviens, c'est bien plutôt pour cette infortunée,

que pour moi: si vous la connaissiez, elle vous intéresserait

assurément; elle est jeune, innocente et belle; elle est de votre

patrie; il est impossible de la voir sans l'aimer. Ah! si la pitié ne

vous parle pas en ma faveur, qu'elle se fasse entendre au moins pour

elle!...--Quoi! celle dont vous me parlez est française, répliquai-je

avec empressement, et par quel hasard?... Mais nous n'eûmes pas le tems

d'en dire davantage, et le bruit que nous entendîmes nous força de

cesser notre entretien.

Dès que j'eus soupé, je m'enfonçai dans les plus sérieuses réflexions

sur le parti à prendre dans cette circonstance. Ma délicatesse était

flattée, sans doute, d'arracher au joug des scélérats qui nous

retenaient, deux infortunées comme moi; mais, d'un autre côté, que de

risque à me charger d'elles, et comment entreprendre, avec deux femmes,

une opération si dangereuse, et dont le succès était aussi incertain: si

elle manquait, je redoublais leurs chaînes, et me précipitais avec elles

dans de plus grands malheurs, peut-être, que ceux qui nous attendaient.

Seul, tout me semblait possible; tout me paraissait échouer avec

elles... Je ne balançai donc plus; je fermai mon coeur à toute

considération, et me déterminai à partir sur-le-champ, afin de ne plus

même entendre les regrets intérieurs que j'éprouvais à refuser aussi

cruellement mes services à ces deux malheureuses compagnes de mon sort.

J'attendis minuit: visitant alors mes ouvertures, et les trouvant

suffisamment élargies pour y passer le corps, je liai un de mes draps

aux barreaux qui n'étaient point endommagés, et me laissai par leur

moyen glisser dans la cour... nouvel embarras dès que j'y fus; je

tombais dans une espèce de gouffre dont l'obscurité était d'autant plus

affreuse, que l'enceinte en était étroite et haute; j'avais vingt pieds

de mur à franchir, sans qu'aucun moyen s'offrît à moi pour m'en

faciliter l'entreprise; alors, je me repentis vivement de ce que je

venais de faire; la mort, sous mille formes, s'offrit à moi pour

punition de mon imprudence; un regret amer de tromper aussi durement

l'espoir des deux femmes que j'abandonnais, vint achever de déchirer mon

coeur; et j'étais prêt à remonter, lorsqu'en tâtonnant dans cette cour,

une échelle vint s'offrir à moi. O ciel! me dis-je, je suis sauvé, n'en

doutons pas, la Providence me sert mieux que moi-même, elle veut

absolument m'arracher de ces lieux; suivons sa voix, et reprenons

courage: je saisis cette échelle précieuse, je l'appliquai au mur, mais

il s'en fallait bien qu'elle en atteignît le haut, à peine arrivait-elle

a la moitié; quelle nouvelle détresse!... Mon heureuse étoile ne

m'abandonna pourtant point encore; à force d'examiner, je découvre un

petit toit dans cette cour, dont l'élévation est semblable à celle de

mon échelle; je l'y applique, je monte; une fois sur ce parapet, je

rapporte l'échelle à moi, et la repose contre le mur, me voilà sur la

crête; mais en étais-je plus avancé: il fallait descendre d'aussi haut

que je m'étais élevé, et nul moyen de ce côté ne se présentait pour y

réussir; le mur étant assez large pour me permettre de marcher dessus,

j'en fis le tour, observant avec le plus grand soin tout ce qui pouvait

l'environner, et me permettre d'en descendre avec un peu plus de

facilité; enfin, j'aperçois au coin d'une petite rue aboutissant à ce

mur, un tas de fumier appuyé contre lui à la hauteur de près d'une

toise; je me précipite sans réfléchir davantage, je m'élance dans la

rue, et assez heureux pour ne m'être fait aucun mal dans toutes ces

diverses opérations, me voilà, comme vous l'imaginez bien, à faire de

mes jambes le plus prompt et le meilleur usage possible.

Un fuyard de l'inquisition ne trouve de ressources nulle part en

Espagne: le royaume est rempli des satellites de ce tribunal, toujours

prêts à vous ressaisir en quelques lieux que vous puissiez être. Rien de

plus vigilans que les soins de la _Sainte-Hermandad_; c'est une chaîne

de fripons qui se donnent la main d'un bout de l'Espagne à l'autre, et

qui n'épargnent ni frais, ni tromperies, ni soins, ou pour arrêter celui

que le tribunal poursuit, ou pour lui rendre celui qui s'en échappe; je

le savais, et je sentais parfaitement, d'après cela, que le seul parti

qui me restait à prendre, était de m'éloigner à l'instant d'Espagne, et

de gagner si je pouvais, sans aucun repos, les frontières de France.

Je me mis donc à fuir... A fuir! qui, grand Dieu! quel était donc

l'objet dont je venais de tromper la confiance!... quelle était cette

fille charmante pour laquelle une tendre amie venait d'intéresser ma

pitié!... qui trahissai-je, qui fuyai-je, en un mot!... Léonore, ma

chère Léonore: c'était-elle que la fortune venait de mettre une

troisième fois dans mes mains; elle dont je refusais de briser les fers,

et que je laissais au pouvoir d'un monstre bien plus dangereux encore

que les Vénitiens et que les antropophages; elle, enfin, dont je

m'éloignais tant que mes forces pouvaient me le permettre.

Oh! pour le coup, dit Madame de Blamont, c'est être aussi par trop

malheureux, et je crois qu'après ceci on ne doit plus croire aux,

pressentimens de l'amour. O Madame! continua-t-elle en embrassant cette

aimable personne, combien tout ceci redouble l'envie que nous avons tous

d'apprendre vos aventures, et de quel intérêt elles doivent être!

Au moins, laissons finir celle de Mr. De Sainville, dit le comte de

Beaulé; c'est une terrible chose que d'avoir affaire à des femmes: on

s'imagine que la curiosité est leur démangeaison la plus cuisante...

vous le voyez, Mr., on se trompe, c'est l'envie de parler.--Mais qui

nous retarde à présent, dit Aline avec gentillesse en s'adressant au

comté... il me semble que ce n'est que vous seul.--Soit, reprit Mr. De

Beaulé; mais si vous interrompez encore une fois, ou l'une, ou l'autre,

j'emmène Sainville et Léonore à Paris, et vous prive de savoir le reste

de leur histoire. Allons, allons, dit Madame de Senneval, il faut

écouter et se taire: notre général le ferait comme il le dit; continuez,

Mr. De Sainville, continuez, je vous en supplie, car j'ai bien envie de

savoir comment vous vous réunirez à ce cher objet de tous vos soins.

Hélas! Madame, reprit Sainville, il me reste peu de choses intéressantes

à vous dire entre cette dernière circonstance de mon histoire et notre

heureuse réunion; et l'impatience que je lis en vous d'écouter à présent

plutôt Léonore que moi, va me faire abréger les détails.

Je marchai avec la plus grande vitesse; j'évitais les villes et les

bourgs, je couchais en rase campagne: si je rencontrais quelqu'un, je me

faisais passer pour déserteur français, et six jours de marche excessive

me rendirent enfin au-delà des monts: j'arrivai à Pau dans un état qui

vous eût attendri; j'y trouvai au moins de la tranquillité, et il me

restait assez d'argent pour m'y mettre à mon aise. Mais le calme décida

la maladie que tant d'agitations faisaient germer dans mon sang; à peine

fus-je dans une maison bourgeoise, que j'avais louée pour quelque tems à

dessein de m'y refaire, qu'une fièvre ardente se déclara, et me mit en

huit jours aux portes du tombeau. J'étais pour mon bonheur, chez

d'honnêtes gens; ils eurent pour moi des soins que je n'oublierai

jamais; mais ma convalescence ayant duré quatre mois, je ne pensai plus

à me rendre dans ma patrie. Vers la fin de l'Été, j'achetai une voiture,

je pris des domestiques, et je fus en poste à Bayonne; ne me trouvant

pas encore assez bien pour soutenir cette fatigante manière de voyager,

j'y renonçai, et vins à petites journées à Bordeaux, où je résolus de me

rafraîchir une quinzaine de jours; j'y étais aussi tranquille que l'état

de mon coeur pouvait me le permettre, lorsqu'un soir, ne cherchant qu'à

me distraire ou à me dissiper, je fus à la comédie attiré par _le Père

de Famille_, que j'ai toujours aimé, et plus encore par l'annonce d'une

jeune débutante aux rôles de Sophie dans la première pièce, et de Julie

dans la _Pupille_, qui devait suivre: c'était, assurait-on, ne fille

pleine de grâces, de talens, et qui venait de faire les délices de

Bayonne, où elle avait passé pour se rendre à Bordeaux, lieu de son

engagement. Il était d'usage alors qu'un peu avant le pièce, les jeunes

gens se rendissent sur le théâtre pour y causer avec les actrices, j'y

fus dans le dessein d'examiner d'un peu plus près si cette jeune

personne, dont la figure s'exaltait autant, méritait les éloges qu'on

lui prodiguait; ayant rencontré là par hasard un nommé _Sainclair_, que

j'avais vu autrefois tenant le premier emploi à Metz et qui le

remplissant de même à Bordeaux allait représenter le tendre et fougueux

_Saint-Albin_; je le priai de me montrer la déesse qu'il allait

adorer.--Elle s'habille, me dit-il, elle va descendre à l'instant; je

vous la ferai voir dès qu'elle paraîtra; c'est la première fois que je

joue avec elle; je ne l'ai vue qu'un moment ce matin... elle n'est ici

que d'hier... nous avons répété _les situations_; elle est en vérité du

_dernier intérêt_. Une jolie taille, un son de voix flatteur, et je lui

crois _de l'âme_.--Eh vous n'en êtes pas amoureux, dis-je en

plaisantant?--Oh bon! me répondit _Sainclair_, ne savez-vous donc pas

que nous sommes comme les confesseurs, nous autres, nous ne chassons

jamais sur nos terres; cela nuit au talent; _l'illusion_ est au diable

quand on a couché avec une femme, et pour l'adorer sur la scène, ne

faut-il pas que cette illusion soit entière. Cette fille est d'ailleurs

aussi sage que belle... En vérité, tous nos camarades le disent... Mais

tenez, parbleu, la voilà, vos yeux vont vous servir infiniment mieux que

mes tableaux... Hein! comment la trouvez-vous?... Ciel! étais-je en état

de répondre!... Mes membres frémissent... une angoisse cruelle enchaîne

à l'instant tous mes sens, et revenant comme un trait de cette

situation, je vole aux genoux de cette fille chérie.... O Léonore!

m'écriai-je, _et je tombe à ses pieds sans connaissance_.

Je ne sais ce que je devins, ce qu'on fit, ce qui se passa; mais je ne

repris connaissance que dans les foyers, et quand mes yeux se

rouvrirent, je me retrouvai soigné par _Sainclair_, plusieurs femmes de

la comédie, et _Léonore_ à genoux devant moi, une main appuyée sur mon

coeur,m'appelant et fondant en larmes... Nos embrassemens... notre

délire... nos questions coupées, reprises cent et cent fois, et jamais

répondues, l'excès de notre tendresse mutuelle, et du bonheur que nous

sentions à nous retrouver enfin après tant de traverses, arrachaient des

larmes à tout ce qui nous entourait. On avait annoncé la débutante

évanouie; l'impossibilité de donner _le Père de Famille_, et toute la

troupe s'était renfermée avec nous dans les foyers. Léonore

avait déclaré qui j'étais; elle avait dit par quels noeuds nous étions liés

l'un à l'autre, et l'impossibilité où elle se trouvait de jouer dorénavant la

comédie. Je m'offris de payer les frais... les comédiens ne voulurent jamais

l'accepter. Peu de gens savent combien on trouve de procédés et de

délicatesse dans les personnes de ce talent. Eh! comment ne seraient pas

honnêtes et sensibles, ceux qui doivent être ainsi, par état, la moitié de

leur vie ! On rend mal ce qu'on ne sent point, et n'eût-on pas même un

certain penchant à la vertu, l'habitude des sentimens qu'on emprunte,

accoutume insensiblement l'âme à ne se plus mouvoir que par eux[37].

On revint annoncer l'indisposition totale de la débutante, et prendre en

même-tems les ordres du public; il exigea les _Trois Fermiers_, et tout fut

calme; je ne voulus quitter la salle qu'après cette décision... Partons

maintenant, dis-je à Léonore, allons nous livrer en paix au doux charme de

nous être réunis. O ma chère âme, allons célébrer le plus heureux jour de

notre vie.--Un moment, je ne le puis sans témoigner ma reconnaissance aux

deux personnes que vous voyez, dit cette fille adorable, en me montrant un

homme et une femme de la troupe, dont nous avions également reçu des soins

dans cette circonstance; leurs bontés me les rendent aussi chers que mes

propres parens, ils m'en ont tenu lieu.... El fut les embrasser, elle en

reçut les

[37] Ceci, sans doute, doit s'entendre avec quelques exceptions; car sans les

supposer, les comédiens qui remplissent les rôles faux et traîtres, devraient

donc ressembler aux personnages qu'ils peignent, c'est ce qui n'est pourtant

pas; mais ces rôles sont rares. Il y a en général plus d'honnêtes gens dans

les personnages d'une pièce, que de scélérats; et voilà ce qui peut seul

étayer l'assertion de Sainville.

plus tendres caresses; je me joignis à elle pour donner à ces deux

honnêtes personnes les marques de l'effusion de mon coeur, et tous nos

adieux faits, nous quittâmes Bordeaux dès le même soir, pour Aller

coucher à Livourne, où nous nous établîmes pour quelques jours... Après

avoir témoigné à cette chère épouse l'ivresse où j'étais de retrouver

après avoir passé vingt-quatre heures à ne nous occuper que de notre

amour et du bonheur dont nous jouissions de pouvoir nous en donner mille

preuves, je la suppliai de me faire part des évènemens de sa vie, depuis

l'instant fatal qui nous avait séparés.

Mais ces aventures, Mesdames, dit Sainville en finissant les siennes,

auront je crois plus d'agrémens racontées par elle, que par moi;

permettez-vous que nous lui en laissions le soin.--Assurément, dit

Madame de Blamont au nom de toute la société, nous serons ravis de

l'entendre, et...

Juste ciel! qui m'empêche moi-même de poursuivre; quel bruit affreux

vient ébranler soudain jusqu'aux fondemens de la maison; ô Valcour! les

cieux seront-ils toujours conjurés contre nous?... On enfonce les

portes, les fenêtres se hérissent de bayonnettes... Les femmes

s'évanouissent... Adieu, adieu, trop malheureux ami... Ah!...

N'aurais-je donc jamais que des malheurs à t'apprendre!

FIN DE LA QUATRIÈME PARTIE.

Notes:

[1] N'oublions jamais que cet ouvrage est fait un an avant la révolution

française.

[2] Le plus gourmand et le plus débauché des romains; intempérant dans

tout, il avait long-tems entretenu Séjau comme une maîtresse; il avait

dépensé la valeur de plus de quinze millions à ses seules débauches de

lit et de table; on lui annonça enfin qu'il était ruiné; il fit ses

comptes, ce ne se trouvant plus que cent mille livres de rentes, il

s'empoisonna de désespoir.

[3] Un grand empire et une grande population (dit M. Raynal, tome VI)

peuvent être deux grands maux; peu d'hommes, mais heureux; peu d'espace,

mais bien gouverné.

[4] On s'est battu en Bohême pendant vingt ans, et il en a coûté la vie

à plus de deux millions d'hommes pour décider s'il fallait communier

sous les deux espèces, ou simplement sous une. Les animaux qui se

battent pour leurs femelles ont une excuse au moins dans la nature; mais

quelle peut être celle des hommes qui s'égorgent pour un peu de farine

et quelques gouttes de vin.

[5] On compte en France 23 millions d'habitans; il s'y recueille 50

millions de septiers de bleds, c'est-à-dire, environ par an de quoi

nourrir 13 mois, tous les habitans, et c'est avec cette richesse; que

la nation, sans fléaux de la nature, est quelque fois à la veille de

mourir de faim!

[6] Conviens, lecteur, qu'il fallait les grâces d'état d'un homme

embastillé, pour faire en 1788 une telle prédiction.

[7] Cette vérité est d'autant plus grande, qu'il est assurément peu de

plus mauvaises écoles que celles des garnisons, peu; ou un jeune homme

corrompe plutôt et son ton, et ses moeurs.

[8] Un philosophe français qui voyage, trouve, il en faut convenir, dans

les individus de sa Nation qu'il rencontre, des sujets d'étude pour le

moins aussi intéressans que ceux que lui offre les étrangers chez

lesquels il est. On ne rend point l'excès de la fatuité, de

l'impertinence avec lequel nos élégans voyagent; ce ton de dénigrement

avec lequel ils parlent de tout ce qu'ils ne conçoivent pas, ou de tout

ce qu'ils ne trouvent pas chez eux; cet air insultant et plein de

mépris, dont ils considèrent tout ce qui n'a pas leur sotte légèreté, le

ridicule, en un mot, dont ils se couvrent universellement, est sans

contredit un des plus certains motifs de l'antipathie qu'ont pour nous

les autres peuples; il en devrait résulter, ce me semble, une attention

plus particulière aux ministres, à n'accorder l'agrément de voyager qu'à

des gens faits pour ne pas achever de dégrader la Nation dans l'esprit

de l'Europe, pour ne pas étendre et porter au-delà des frontières les

vices qui nous sont si familiers.--Une voiture arrivant fort tard dans

une auberge d'Italie qui se trouvait pleine, on balança à ouvrir les

portes, l'hôte se montre à une fenêtre, et demande au voyageur quelle

est sa Nation? Français, répondent insolemment quelques

domestiques.--Allez plus loin, dit l'hôte, je n'ai point de place.--Mes

gens se trompent, reprend le maître adroitement, ce sont des valets de

louage qui ne sont à moi que d'hier; je suis Anglais, Monsieur l'hôte,

ouvre-moi, et dans l'instant tout accourt, tout reçoit le voyageur avec

empressement. N'est-il donc pas affreux que le discrédit de la Nation

ait été tel, qu'il ait fallu la déguiser, la renier pour s'introduire

chez l'étranger, non pas seulement dans le monde, mais même dans un

cabaret: eh! pourquoi donc ne pas se faire aimer, quand il n'en

coûterait pour y réussir, que d'abjurer des torts qui nous déshonorent

même chez nous au yeux du sage qui nous examine de sang-froid; mais la

révolution en changeant nos moeurs, élaguera nos ridicules. Croyons-le

au moins pour notre bonheur.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 2 · 第 18 / 19 段