II

Si j'ai insisté sur l'adhésion de Hugo au spiritisme, c'est que

les tenants de cette dangereuse aberration le mentionnent

volontiers et avec fierté comme un Père de leur Église.

J'eus l'occasion de constater le fait, en Belgique, il y a quatre

ans, au cours d'un voyage entrepris dans un tout autre but que

celui de disséquer des spirites.

Je venais de donner quelques conférences et, séjournant à

Bruxelles, qui est une ville assez plaisante, je sortais du bureau

de rédaction d'un journal où l'on avait publié des articles

élogieux sur mes causeries. J'étais venu remercier le rédacteur en

chef. Ma visite terminée, celui-ci me reconduisit jusque dans la

salle des dépêches.

-- Allons, dit-il, en me serrant la main, au plaisir de vous

revoir, Monsieur Retté... Au prononcé de mon nom, un personnage,

qui examinait les gravures accrochées à la muraille, se retourna

brusquement, me dévisagea, puis me suivit dehors. Comme je restais

arrêté sur le trottoir, décidé à flâner, mais ne sachant trop où

diriger ma promenade, il m'aborda.

-- Vous êtes Monsieur Retté? me demanda-t-il.

-- J'en ai comme une vague idée, lui répondis-je en le toisant,

car je n'aime pas beaucoup qu'on m'interpelle de la sorte. Au

cours de ma carrière d'orateur errant, il m'arrive d'être ainsi

harponné par des _snobs_, qui, neuf fois sur dix, n'ont rien à me

dire, sinon qu'ils m'ont entendu la veille et qu'ils désirent me

soumettre telle ou telle objection. En général, ils me débobinent

une kyrielle d'inepties. Ou ils me décochent des compliments dont

je me soucie autant qu'un tapir d'un galoubet. Heureusement que je

possède le secret de les mettre en fuite en trois phrases.

-- Bon, me dis-je, encore un raseur! Ce que je vais le semer!

Cependant mon homme me regardait avec une insistance étrange. Ce

qui fit que je l'examinai aussi. Vêtu de bleu sombre, chaussé de

jaune, coiffé de paille blanche, il était de petite taille, âgé de

quarante ans environ, tout en os et en nerfs. Dans sa face glabre,

au teint safrané, ses yeux gris, pailletés d'or, luisaient d'une

flamme intense.

Ce regard me frappa. L'intuition me vint que je n'avais pas à

faire à un quelconque pourchasseur de notoriétés et j'attendis la

suite.

-- Je vous ai écrit, il y a six mois, reprit-il.

-- C'est bien possible.

-- Vous ne m'avez pas répondu...

-- C'est fort probable.

Comme cette façon cassante de lui répliquer semblait le

déconcerter un peu, j'ajoutai: -- Je reçois pas mal de lettres et

étant fort occupé, je ne réponds que quand je ne puis absolument

pas faire autrement... Mais enfin de quoi me parliez-vous?

-- Je venais de lire, dans une revue, un article où vous

développiez une sorte de panégyrique de saint François d'Assise.

Votre conclusion était à peu près qu'il ne peut exister de saints

en dehors de l'Église catholique. Cette assertion par trop

péremptoire me choqua. Je vous écrivis donc que vous vous trompiez

grandement, que l'Église catholique n'était qu'un premier stade de

l'évolution vers la lumière intégrale, qu'au-dessus d'elle, il y

avait d'autres degrés d'initiation où pouvaient nous hausser

d'autres saints beaucoup plus admirables que les thaumaturges

canonisés par Rome...

-- Ah! ah! repris-je, vous êtes un théosophe.

Puis le souvenir me revenant de sa lettre:

-- Je me rappelle. Votre lettre portait cet en-tête: _Villa Maya,

_près d'Utrecht, Hollande. Vous m'adjuriez de venir vous trouver,

sans perdre un jour, car, disiez-vous, ayant franchi le seuil du

mystère, j'avais besoin d'être guidé par vous dans la voie

ascendante de la fidèle Sagesse.

-- C'est cela même. Et pourquoi ne m'avez-vous pas répondu?

-- Parce que la fidèle Sagesse -- en grec _Pistè Sophia, _n'est-ce

pas? -- c'est le titre d'un livre gnostique et par conséquent

bourré d'hérésies. Or je n'éprouve pas le besoin de perdre mon

temps à fleureter avec les hérétiques. Les enseignements de

l'Église satisfont tous les besoins de mon âme. J'estime qu'elle

seule détient la vérité absolue et qu'en dehors d'elle il n'y a

qu'aberration ou même pire. Je ne voudrais pas vous froisser, mais

telle est ma façon de penser. Dussé-je passer auprès de vous pour

un esprit étroit, souffrez que je m'y tienne.

Sur quoi je soulevai mon chapeau et je fis mine de m'éloigner.

Mais mon interlocuteur, posant sa main sur mon bras, me retint et

me dit d'une voix presque suppliante: -- Je vous en prie, ne me

quittez pas encore. J'abandonne le projet de vous éclairer, mais

je voudrais vous démontrer comment on peut se rapprocher de la

divinité en dehors de votre Église.

-- Peut-être, repartis-je, mais je suis sûr que ce n'est point par

la théosophie...

-- Causons!... Causons!... Je vous citerai des faits.

Après tout, pensai-je, cet individu ne paraît pas trop bête. Peut-

être, sans le vouloir, me fournira-t-il des arguments pour

combattre toute cette vermine de pseudo-religions qui pullulent et

fermentent au pied des murs de la sainte Église. Allons-y!

L'autre attendait ma décision avec une anxiété fébrile. Son visage

s'éclaira quand je lui dis: -- Eh bien, marchons et, si cela vous

pique à ce point, exposez-moi votre doctrine, quoique, je le

parie, je la connaisse déjà...

Il me remercia avec effusion. Tout en suivant la rue Neuve vers la

gare du Nord, il crut devoir m'expliquer qu'il était végétarien,

riche, voué exclusivement aux études d'occultisme. Puis il me dit

son nom dont je ne donnerai, bien entendu, que l'initiale qui est:

S... -- Son origine hollandaise ne l'empêchait pas de parler fort

bien le français, avec à peine d'accent.

Comme nous étions arrivés au bout de la rue, je lui dis: -- Le

plus simple serait de nous asseoir dans le jardin botanique.

Il acquiesça. -- Nous entrâmes dans le jardin et nous prîmes place

sur un banc à l'ombre d'un splendide catalpa, fleuri de neige et

de pourpre, et qui m'intéressait, pour le moins, autant que le

théosophe.

Au pays des lys noirs: Souvenirs de jeunesse et d'âge mûr · 第 9 / 17 题