Georges s'appuya à la devanture et me dit:
-- Que va-t-il sortir de tout ce grabuge?
-- Je l'ignore, répondis-je, l'essentiel c'est, en ce moment,
d'augmenter le désordre.
Il rêva quelques instants puis il reprit: -- Oui, n'est-ce pas, la
tactique habituelle: démontrer, par les faits, la fragilité du
régime, empêcher que toute autorité se reconstitue, puis lancer le
peuple à l'assaut des banques et des gros propriétaires et se
figurer qu'à la suite de ces exploits, l'Anarchie inaugurera l'âge
d'or sur la terre.
C'était bien, en effet, le programme anarchiste. Le ton
sarcastique de Georges aurait dû m'en faire sentir l'absurdité.
Mais l'âge d'or, l'idylle perpétuelle qui hallucine les
révolutionnaires et leur fait perdre le sens de la réalité, me
tenait si fort l'intellect que je répondis: -- Et pourquoi pas?
Georges éclata d'un rire sardonique, ce qui lui fit cracher le
sang, et poursuivit: Ah! poète, tu te vois déjà roucoulant sous
les bouleaux avec une Amaryllis quelconque sans t'inquiéter de la
pâture ni du terme. Et bien, moi, je me f... de vos églogues et
j'ai bien autre chose en tête.
-- Et quoi donc?
-- La mort! La destruction universelle, la table rase afin d'en
finir avec cette existence odieuse où l'homme ne se hausse à la
conscience des phénomènes que pour souffrir.
-- Que veux-tu donc?
-- Rien, plus rien!
Ébahi, je le regardai. En effet, c'était la première fois que je
rencontrais l'anarchiste complet, logique, mis à nu, celui qui,
propulsé par la Malice qui toujours veille, pousse aux extrêmes
conséquences la doctrine née de la Révolution, cultivée, épanouie
au dix-neuvième siècle, aboutie aujourd'hui à sa floraison
suprême: le culte de la Mort sous couleur de liberté intégrale.
-- Et les moyens, dis-je.
Il eut un geste de souffrance! -- Je ne sais pas... Tout viendra
en son temps. Mais en attendant, détruisons, détruisons!
Ses yeux semblaient des brasiers noir et or. À le considérer,
j'avais peur, _j'avais froid._
Je crus trouver un argument: -- Tuerais-tu les femmes?
-- Oui!...
-- Tuerais-tu les enfants?
-- Oui!...
Je tressaillis d'horreur et je m'écartai de lui.
Georges s'aperçut de ma répulsion: -- Ah! dit-il, vous êtes tous
des avortons. Vous n'aurez jamais le courage de faire la table
rase. Et pourtant, quelle beauté! l'individu devenu tellement
libre, tellement dieu, qu'il conçoit la nécessité d'arrêter à
jamais l'évolution au point où il est parvenu.
Il se mit à rire du même rire poignant et cracha encore du sang...
Je ne puis dire ce que j'aurais répliqué. Ce n'était plus un homme
que j'avais devant moi; c'était je ne sais quel être ténébreux qui
m'entraînait dans la grande épouvante.
Heureusement mon envoyé aux compagnons de la rue Mouffetard revint
à ce moment.
-- Ça y est, camarade, me dit-il, tous seront là pour l'attaque de
la Préfecture.
Avant que je pusse lui répondre, Georges posa sa main décharnée
sur mon bras et me dit: -- Tueras-tu ce soir?
-- Autant que possible, non, répondis-je.
C'était vrai; même au temps de mes pires égarements
révolutionnaires, j'eus toujours l'horreur du sang versé.
D'ailleurs je n'avais pas d'arme, et je ne voulais pas en avoir.
Alors, avec une expression affreuse dans les yeux, il reprit: --
Moi, je tuerai...
-- Et qui donc?
-- Le premier venu.
-- Et s'il est innocent?
Il ricana de nouveau. -- Te rappelles-tu le mot d'Émile Henry à
son procès? _Il n'y a pas d'innocents._ Je pense comme lui...
De ce coup, sous prétexte de m'entendre avec mon émissaire, je
m'écartai définitivement et, sans prendre congé de Georges, je
traversai le boulevard. Il me regardait d'un air de dédain, et
pourtant il y avait dans ses prunelles comme une détresse
infinie...
Le soir, à l'assaut de la Préfecture, je reçus d'un sous-brigadier
de la garde à pied, un coup de baïonnette dans l'épaule gauche
qui, par la grâce de Dieu, me mit hors de combat.
Puis le ministère fit venir soixante mille hommes de troupe dans
Paris. Et la grand'ville frémissante rentra sous le joug des
parlementaires.
V
L'émeute ne pouvait pas réussir. Rappelez-vous qu'elle mêlait des
royalistes, c'est-à-dire des constructeurs et des conservateurs
par tradition, à ces fomenteurs de néant: les socialistes et les
anarchistes. Que pouvait-il sortir de cet imbroglio? Rien du tout,
sauf de la haine entre Français.
C'est pourquoi la Franc-Maçonnerie jubilait et les Juifs se
frottaient les mains.
Car l'une et les autres ne peuvent prospérer que par nos
divisions.
Que faudrait-il pour remédier à ces maux?
L'union dans l'Église qui a fondé la France et qui, seule, peut la
maintenir bien portante.
CHAPITRE III
UNE DANSE DE TRÉPIEDS BELGES
I
Victor Hugo, qui croyait en Dieu, ne croyait pas à l'Église
catholique, mais il croyait aux tables tournantes. On sait qu'en
cette île de Jersey où, selon l'expression de Veuillot, il
représentait si bien «Jocrisse à Pathmos», il se donnait des
séances de spiritisme dont le fidèle Vacquerie, Lesclide et
d'autres nous ont rapporté les péripéties.
Le poète lui-même en parle dans son livre sur William Shakespeare
où; selon sa coutume, il mélange, en une effarante salade, les
pires absurdités aux vues les plus grandioses -- le tout relevé
d'une moutarde de vocables hétéroclites.
«Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas», disait Napoléon. Chez
Hugo ce pas est sans cesse franchi: dans ses poèmes, d'une strophe
à l'autre, dans ses romans, d'un paragraphe à son voisin.
Or, dans cette soi-disant étude critique sur l'auteur du _Roi
Lear, _il affirme, plus que jamais, cette méthode disparate. Il y
parle de tout: des fumées de Londres et des nuances de la mer, du
goût des mouton tourangeaux pour le sel et des qualités qu'on doit
exiger d'un bon domestique. Il y orchestre des quadrilles où Job
fait vis-à-vis à Voltaire et Ézéchiel à Don Quichotte. Il nous
donne, en trois phrases d'une incomparable magnificence, la vision
des Alpes au coucher du soleil. À côté, dans un chapitre intitulé:
_le Beau serviteur du Vrai, _il divague, à propos d'instruction
laïque, autant qu'un primaire gavé de socialisme jusqu'au noeud de
la gorge. Et de Shakespeare, en somme, il est fort peu question.
«Dans son oeuvre, s'écrie Hugo, j'admire tout, comme une brute!»
Puis quelques citations -- bien choisies d'ailleurs -- et un
point, c'est tout.
Si pourtant, il y a encore autre chose: l'effort perpétuel de Hugo
pour se hisser sur un piédestal de philosophe et de penseur.
Précisément il ne fut jamais ni l'un ni l'autre. Merveilleux
forgeron des rythmes, éblouissant créateur d'images, stupéfiant
constructeur d'antithèses parfois évocatrices, splendide halluciné
de la tempête et de l'ombre, il incarna, plus que personne, ce
désordre chatoyant que fut le romantisme.
C'est l'une des plus joyeuses mystifications du dix-neuvième
siècle que de le présenter comme le penseur type. À quoi n'a
cependant point manqué un plaisantin grave du nom de Renouvier. Ce
rhéteur, qu'on dit spiritualiste, publia naguère un volume:
_Victor Hugo philosophe, _dont la lecture faillit me faire périr
d'hilarité.
Car la philosophie de Hugo, qu'est-ce que c'est? Elle se résume en
la calembredaine émise par Rousseau de Genève: l'homme est
originairement bon; ce sont les institutions sociales et
religieuses qui le pervertissent. À l'usage, on a vu ce que valait
le précepte; il a produit cette bacchanale de gorilles: la
Révolution; il a enfanté cet agneau méconnu, le doux Marat et ce
philanthrope calomnié, l'exquis Robespierre; il a fait cabrioler,
comme des chèvres, ces agités sentimentaux: les Républicains de
quarante-huit. Et que d'autres méfaits! Celui-ci: la glorification
d'un nouveau fétiche: le Progrès, grâce auquel l'humanité se
figura qu'elle allait se déifier. Celui-là: le pullulement des
anarchistes. -- Et par anarchistes, je n'entends pas seulement les
personnages aigris ou obtus qui préparent l'âge d'or de l'avenir à
coups de bombes, de poignards et de revolvers. Je range sous la
même étiquette ces éducateurs de la jeunesse que nous amena
l'invasion protestante, ces déformateurs de l'intelligence
française, ces sectateurs de l'individualisme, les universitaires
actuels, dont Charles Maurras a dit, avec raison dans sa belle
_Enquête sur la Monarchie_, «qu'ils ne formaient que des
anarchistes ou des dilettantes».
Hugo, outre vibrante, où s'engouffraient tous les vents de
l'espace, ne pouvait que s'assimiler les solennelles balivernes
dont son siècle s'était épris. Elle faisaient dans sa cervelle,
incapable de pensée suivie, un tintamarre extraordinaire; elles
s'y mêlaient en d'étranges amalgames. Puis il les relançait à
travers le monde, et c'étaient des beuglements lyriques, tantôt
harmonieux, tantôt dissonants, faits pour déconcerter ceux qui
cherchaient un lien entre toutes ces incohérences.
En effet, feuilletez l'oeuvre de Hugo; je vous défie d'y trouver
une unité de doctrine. À cette page, il est panthéiste; dans cette
strophe, il est manichéen; voici un chapitre truffé de
christianisme trouble; en voici un autre où le Bouddha stupide est
préféré à Jésus-Christ; et enfin voici une tirade où le poète
découvre Dieu dans un pied de table.
À travers toutes ces fariboles grandiloquentes, il n'arrêtait pas
de prophétiser. Et ce n'est pas en cette posture de Nostradamus-
Arlequin qu'il est le moins cocasse.
Oyez un peu quelques-unes de ses prédictions: quand tout le monde
saura lire, les hommes tomberont dans les bras les uns des autres
et la guerre sera pour jamais abolie. -- Au vingtième siècle, il
n'y aura plus de guerre; on s'étonnera d'avoir attendu si
longtemps pour constituer les États-unis d'Europe...
Et forces sottises du même acabit dont les d'Estournelles de
Constant, les Passy et autres Loyson firent, depuis, leur pâture
pour le pourlèchement de la Franc-Maçonnerie.
La seule prédiction de Hugo qui se soit réalisée c'est celle où il
annonce les aéroplanes. Encore les décrivait-il comme des sphères
de cuivre.
Mais on n'en finirait pas s'il fallait énumérer toutes les folies
où se dispersa ce grand poète difforme que Henri Heine avait si
justement qualifié «un beau bossu».
Retenons seulement l'apologie du spiritisme telle qu'on la lit
dans le _William Shakespeare. _Hugo, qui ne veut pas des
sacrements et des mystères de l'Église, qui mange du prêtre comme
le ferait un Homais gargantuesque, cherche à établir le bien-fondé
de la religion tabulaire qu'il se fabrique. Il atteste l'Égypte et
les initiations d'Eleusis, Apollonius de Tyane et Apulée. Enfin il
cite, avec dévotion, certains trépieds de Dodone qui, paraît-il,
entraient en danse au commandement des hiérophantes. Puis il
conclut: «Dieu est là...»
Dieu, je ne crois pas, mais -- _un Autre_ fort probablement.