22 décembre.

Je reste anéantie devant le paquet ouvert sur mes genoux. Mes lettres!

mes livres!... ma photographie!... tout ce que j'avais envoyé à

Roumana!

Sur le papier brun une adresse est mise maladroitement: ce n'est pas son

écriture. La poupée manque...

Roumana est morte...

Comme pour l'autre, je pressens, je devine, je sais...

Après la mort de sa fille, elle a vécu de lentes heures lourdes

d'angoisse, inerte et l'âme lasse. Son rire enfantin s'est brisé, ses

yeux, enfoncés chaque jour davantage, et son teint chaque jour plus

transparent ont crié sa douleur. Elle a abandonné les broderies de

soie et les livres de «Bârîs». Elle a passé des semaines entières

abîmée dans des rêves sans fin.

Maintenant que le malheur l'avait dépouillée de son cher trésor,

peut-être pensait-elle à l'existence d'autres femmes, existence

entrevue pendant nos causeries.

Alors je comprends le danger, mais trop tard, trop tard...

Roumana s'est nourrie de tout ce que j'avais dit d'étrange: la liberté

de sortir dévoilée, de voyager, de vivre, la liberté d'aimer, oh!

d'aimer surtout.

J'ai été bien coupable. Mes lettres et mes livres ont parachevé mon

œuvre...

Son imagination me suivait à distance et colorait mon existence de tous

ses désirs jamais comblés, comme ces petits pauvres, à la porte des

pâtisseries à la mode, qui regardent les riches s'empiffrer de

gâteaux et, à travers les vitres que le brouillard embrume, arrêtent

leur choix, jamais satisfait, sur les babas tremblotants, les choux

pralinés et les tartes rutilantes.

L'envie s'est mêlée à sa peine, elle n'a plus goûté la joie

puérile des heures monotones et vides à l'ombre des mauves lilas, elle

s'est attendrie sur sa jeunesse étiolée et son amour esclave. Alors

son caractère doux s'est assombri, ses yeux farouches ont dédaigné de

répondre au sourire de Mansour, et ses lèvres glacées à ses baisers.

Elle l'a méprisé et peu à peu il s'est détourné d'elle. La vieille

Abla, à qui la haine donnait un regain de jeunesse et de séduction, a

envenimé les choses.

Mansour a eu des paroles dures.

Un soir Roumana s'est endormie du sommeil qui délivre...

En vérité, les choses ont dû se passer ainsi, je les vois comme j'ai

vu la mort de Marie!

C'est Abla, sans nul doute, qui m'a fait renvoyer mes cadeaux, pour

effacer le passage de «l'étrangère» et purifier la demeure de ses

dernières traces.

Je pleure en songeant à mon influence si involontairement néfaste.

Petite Roumana, tu n'avais pas une âme charmante et frivole, ainsi que

je le croyais; et comme un papillon léger tu es venue brûler tes ailes

à la flamme que j'avais inconsciemment allumée en te parlant de

liberté... Pardonne-moi.

Nous nous sommes connues autant que pouvaient se connaître deux enfants

séparées par l'abîme des races et des civilisations plus encore que

par les mers et les pays.

Ton souvenir jettera des larmes sur l'enchantement de Damas et de

Palmyre.

Et, si jamais je retourne à Djêroûd, ma première visite sera pour

toi, puisque je t'ai promis de revenir. J'irai m'agenouiller sur la

blanche tombe de pisé du petit cimetière dénudé et je t'apporterai

des fleurs de France, des fleurs de «Bârîs», petite Roumana...

Sur la route de Palmyre · 第 11 / 12 题