Je reste anéantie devant le paquet ouvert sur mes genoux. Mes lettres!
mes livres!... ma photographie!... tout ce que j'avais envoyé à
Roumana!
Sur le papier brun une adresse est mise maladroitement: ce n'est pas son
écriture. La poupée manque...
Roumana est morte...
Comme pour l'autre, je pressens, je devine, je sais...
Après la mort de sa fille, elle a vécu de lentes heures lourdes
d'angoisse, inerte et l'âme lasse. Son rire enfantin s'est brisé, ses
yeux, enfoncés chaque jour davantage, et son teint chaque jour plus
transparent ont crié sa douleur. Elle a abandonné les broderies de
soie et les livres de «Bârîs». Elle a passé des semaines entières
abîmée dans des rêves sans fin.
Maintenant que le malheur l'avait dépouillée de son cher trésor,
peut-être pensait-elle à l'existence d'autres femmes, existence
entrevue pendant nos causeries.
Alors je comprends le danger, mais trop tard, trop tard...
Roumana s'est nourrie de tout ce que j'avais dit d'étrange: la liberté
de sortir dévoilée, de voyager, de vivre, la liberté d'aimer, oh!
d'aimer surtout.
J'ai été bien coupable. Mes lettres et mes livres ont parachevé mon
œuvre...
Son imagination me suivait à distance et colorait mon existence de tous
ses désirs jamais comblés, comme ces petits pauvres, à la porte des
pâtisseries à la mode, qui regardent les riches s'empiffrer de
gâteaux et, à travers les vitres que le brouillard embrume, arrêtent
leur choix, jamais satisfait, sur les babas tremblotants, les choux
pralinés et les tartes rutilantes.
L'envie s'est mêlée à sa peine, elle n'a plus goûté la joie
puérile des heures monotones et vides à l'ombre des mauves lilas, elle
s'est attendrie sur sa jeunesse étiolée et son amour esclave. Alors
son caractère doux s'est assombri, ses yeux farouches ont dédaigné de
répondre au sourire de Mansour, et ses lèvres glacées à ses baisers.
Elle l'a méprisé et peu à peu il s'est détourné d'elle. La vieille
Abla, à qui la haine donnait un regain de jeunesse et de séduction, a
envenimé les choses.
Mansour a eu des paroles dures.
Un soir Roumana s'est endormie du sommeil qui délivre...
En vérité, les choses ont dû se passer ainsi, je les vois comme j'ai
vu la mort de Marie!
C'est Abla, sans nul doute, qui m'a fait renvoyer mes cadeaux, pour
effacer le passage de «l'étrangère» et purifier la demeure de ses
dernières traces.
Je pleure en songeant à mon influence si involontairement néfaste.
Petite Roumana, tu n'avais pas une âme charmante et frivole, ainsi que
je le croyais; et comme un papillon léger tu es venue brûler tes ailes
à la flamme que j'avais inconsciemment allumée en te parlant de
liberté... Pardonne-moi.
Nous nous sommes connues autant que pouvaient se connaître deux enfants
séparées par l'abîme des races et des civilisations plus encore que
par les mers et les pays.
Ton souvenir jettera des larmes sur l'enchantement de Damas et de
Palmyre.
Et, si jamais je retourne à Djêroûd, ma première visite sera pour
toi, puisque je t'ai promis de revenir. J'irai m'agenouiller sur la
blanche tombe de pisé du petit cimetière dénudé et je t'apporterai
des fleurs de France, des fleurs de «Bârîs», petite Roumana...