La chose horrible que j'avais redoutée pendant ces longs mois de
silence, où Djêroûd restait sourd à mes lettres multipliées, est
arrivée. Ces jours de septembre, d'octobre et de novembre où mon cœur
s'évadait pour retourner là-bas et où, tourmentée par le manque
absolu de nouvelles, j'envisageais tous les malheurs, je les regrette
maintenant que je sais...
Pauvre petite Marie...
Ce matin un médecin militaire que nous avions connu en Syrie est venu
déjeuner à la maison. Nous avons parlé de notre expédition de
Palmyre; en prononçant le nom de Djêroûd, je vois le visage du major
qui s'étonne:
«--Djêroûd! oh! attendez donc, c'est bien le dernier village avant
Karyatein? Oui. Eh bien, il m'y est arrivé une aventure extraordinaire.
Je passais en tournée médicale en septembre dernier, quand j'ai été
appelé précipitamment auprès d'une enfant qui était tombée dans une
fontaine. Vous imaginez le pittoresque du cas: un enfant noyé dans un
pays où l'on manque totalement d'eau. J'ai cru d'abord à une erreur,
mais c'était vrai, hélas! car la pauvre petite avait été asphyxiée,
et je suis arrivé trop tard pour la sauver. Un détail m'a frappé:
elle serrait si fort sur son cœur une poupée qu'il m'a été
impossible de la lui arracher. Ce qu'il y a d'étrange dans cet accident
c'est que j'ai vu la fontaine et qu'il m'a paru très difficile qu'une
enfant d'un an et demi ait pu s'y noyer. Si j'avais eu plus de temps,
j'aurais éclairci cette affaire, mais j'étais attendu à Karyatein
dans la journée. J'ai dû partir. Puis j'ai oublié; en Orient, on
oublie vite...»
La conversation continue, pleine de souvenirs. Je n'écoute pas. Sans
qu'un nom ait été prononcé j'ai la certitude. Je ne veux pas croire,
mais l'évidence s'impose: la maison de Mansour est la seule de
Djêroûd où il y ait une fontaine, m'avait dit le drogman lors de ma
première visite, et surtout! surtout il y a la poupée! La poupée «au
chapeau de soleil» que j'avais envoyée avec tant de joie et qui avait
été reçue avec tant d'amour!
Pauvre petite Marie!... Mes pressentiments ne m'avaient pas trompée
quand un gémissement de bête mourante avait déchiré nos adieux dans
le silence d'un soir d'avril.
Mais une idée effrayante s'insinue dans mon esprit. Je la chasse, elle
revient, je la repousse, elle s'installe en triomphatrice: Abla a tué
l'enfant. Je ne suis pas folle, je ne suis pas impressionnable. Mais les
paroles du médecin dansent devant moi en caractères de feu: «Il m'a
paru très difficile qu'une enfant d'un an et demi ait pu s'y noyer.»
Et je vois la scène comme si j'y avais assisté.
Roumana a laissé la petite Marie à la maison pour aller chez une amie
peut-être. Mansour? Mais Mansour était à Damas... Dans sa dernière
lettre Roumana me disait qu'il allait partir. L'enfant joue
tranquillement sous les lilas de Perse desséchés par un coup de
kramsin. La vieille qui depuis longtemps, dans l'ombre, guettait le mal,
la vieille éloigne, sous un prétexte, les sœurs et les femmes. Marie
se rapproche de la fontaine, elle se penche, une main la bâillonne pour
retenir les cris, une poussée brutale, des convulsions, des spasmes, la
poigne de fer maintient le corps frêle. C'est fini. La petite demeure
immobile, le visage violet. Alors Abla appelle au secours.
Non, c'est trop affreux; j'entends son rire acide, je revois ses
glauques yeux fourbes.
Et le désespoir de Roumana! Comme elle a dû hurler à la mort près du
petit cadavre raidi! Elle ne m'a même pas écrit. Pourvu qu'elle ne
soit pas malade... J'essaie de faire passer dans la lettre que je lui
adresse toute ma tendresse, toute ma pitié.