18 décembre.

La chose horrible que j'avais redoutée pendant ces longs mois de

silence, où Djêroûd restait sourd à mes lettres multipliées, est

arrivée. Ces jours de septembre, d'octobre et de novembre où mon cœur

s'évadait pour retourner là-bas et où, tourmentée par le manque

absolu de nouvelles, j'envisageais tous les malheurs, je les regrette

maintenant que je sais...

Pauvre petite Marie...

Ce matin un médecin militaire que nous avions connu en Syrie est venu

déjeuner à la maison. Nous avons parlé de notre expédition de

Palmyre; en prononçant le nom de Djêroûd, je vois le visage du major

qui s'étonne:

«--Djêroûd! oh! attendez donc, c'est bien le dernier village avant

Karyatein? Oui. Eh bien, il m'y est arrivé une aventure extraordinaire.

Je passais en tournée médicale en septembre dernier, quand j'ai été

appelé précipitamment auprès d'une enfant qui était tombée dans une

fontaine. Vous imaginez le pittoresque du cas: un enfant noyé dans un

pays où l'on manque totalement d'eau. J'ai cru d'abord à une erreur,

mais c'était vrai, hélas! car la pauvre petite avait été asphyxiée,

et je suis arrivé trop tard pour la sauver. Un détail m'a frappé:

elle serrait si fort sur son cœur une poupée qu'il m'a été

impossible de la lui arracher. Ce qu'il y a d'étrange dans cet accident

c'est que j'ai vu la fontaine et qu'il m'a paru très difficile qu'une

enfant d'un an et demi ait pu s'y noyer. Si j'avais eu plus de temps,

j'aurais éclairci cette affaire, mais j'étais attendu à Karyatein

dans la journée. J'ai dû partir. Puis j'ai oublié; en Orient, on

oublie vite...»

La conversation continue, pleine de souvenirs. Je n'écoute pas. Sans

qu'un nom ait été prononcé j'ai la certitude. Je ne veux pas croire,

mais l'évidence s'impose: la maison de Mansour est la seule de

Djêroûd où il y ait une fontaine, m'avait dit le drogman lors de ma

première visite, et surtout! surtout il y a la poupée! La poupée «au

chapeau de soleil» que j'avais envoyée avec tant de joie et qui avait

été reçue avec tant d'amour!

Pauvre petite Marie!... Mes pressentiments ne m'avaient pas trompée

quand un gémissement de bête mourante avait déchiré nos adieux dans

le silence d'un soir d'avril.

Mais une idée effrayante s'insinue dans mon esprit. Je la chasse, elle

revient, je la repousse, elle s'installe en triomphatrice: Abla a tué

l'enfant. Je ne suis pas folle, je ne suis pas impressionnable. Mais les

paroles du médecin dansent devant moi en caractères de feu: «Il m'a

paru très difficile qu'une enfant d'un an et demi ait pu s'y noyer.»

Et je vois la scène comme si j'y avais assisté.

Roumana a laissé la petite Marie à la maison pour aller chez une amie

peut-être. Mansour? Mais Mansour était à Damas... Dans sa dernière

lettre Roumana me disait qu'il allait partir. L'enfant joue

tranquillement sous les lilas de Perse desséchés par un coup de

kramsin. La vieille qui depuis longtemps, dans l'ombre, guettait le mal,

la vieille éloigne, sous un prétexte, les sœurs et les femmes. Marie

se rapproche de la fontaine, elle se penche, une main la bâillonne pour

retenir les cris, une poussée brutale, des convulsions, des spasmes, la

poigne de fer maintient le corps frêle. C'est fini. La petite demeure

immobile, le visage violet. Alors Abla appelle au secours.

Non, c'est trop affreux; j'entends son rire acide, je revois ses

glauques yeux fourbes.

Et le désespoir de Roumana! Comme elle a dû hurler à la mort près du

petit cadavre raidi! Elle ne m'a même pas écrit. Pourvu qu'elle ne

soit pas malade... J'essaie de faire passer dans la lettre que je lui

adresse toute ma tendresse, toute ma pitié.

Sur la route de Palmyre · 第 10 / 12 题