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BIBLIOTHÈQUE
DES MERVEILLES
PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION
DE M. ÉDOUARD CHARTON
LES ABEILLES
17445--IMPRIMERIE A. LAHURE
9, rue de Fleurus, à Paris.
BIBLIOTHÈQUE DES MERVEILLES
LES
ABEILLES
PAR
J. PÉREZ
Professeur à la Faculté des sciences de Bordeaux
OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 119 VIGNETTES
PAR CLÉMENT
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1889
Droits de propriété et de traduction réservés
AVANT-PROPOS
Ce livre, comme tous ceux de la collection dont il fait partie, est une
oeuvre de vulgarisation.
Adonné passionnément à l'étude du petit monde qu'il décrit, l'auteur n'a
pas cru cependant devoir s'astreindre rigoureusement aux seules notions
classiques, et s'interdire toute opinion, toute idée personnelle. Dans
les sciences d'observation, les données nouvelles ne sont pas
nécessairement, comme ailleurs, moins accessibles que les plus
anciennes. Elles ne supposent pas, ainsi qu'il arrive souvent dans
d'autres sciences, la connaissance de tous les faits de même ordre
antérieurement acquis. Aussi, sans laisser en aucune façon d'être
élémentaire, ce livre sur les Abeilles offrira-t-il çà et là quelques
notions en désaccord avec certaines idées reçues, ou qu'on chercherait
vainement dans les traités spéciaux. Elles sont d'ailleurs émises avec
toute la réserve qui convient en pareil cas, sans s'imposer en aucune
manière, sans prétendre forcer la conviction du lecteur. L'auteur
aurait cru manquer de sincérité, en donnant sans restriction, sous
prétexte qu'elles ont généralement cours, des opinions qu'il ne saurait
partager.
Après le souci du vrai, qui ne doit céder à des considérations d'aucune
sorte, la clarté a été sa préoccupation constante. Pour l'obtenir, aucun
sacrifice n'a paru trop cher. L'intérêt, l'importance même des faits
n'ont pas toujours trouvé grâce et fait hésiter sur leur suppression,
quand la complication des détails ou le trop de spécialité des notions
pouvaient entraîner quelque obscurité. On n'ose pas se flatter d'avoir
toujours atteint le but que l'on poursuivait; on espère du moins que le
lecteur voudra bien tenir compte des efforts qui ont été faits pour
cela.
INTRODUCTION
«Qui pourrait ne pas s'intéresser aux Abeilles? Tant d'idées attrayantes
s'associent à leur nom! Il réveille en nous les images de printemps, de
brillant soleil, de plantes fleuries; il nous rappelle les prairies
gaiement émaillées, les haies verdoyantes, les tapis de thym parfumé,
les landes odorantes. Il nous parle en même temps de l'industrie, de la
prévoyance, de l'économie d'un État bien policé, où la subordination est
absolue, point dégradante[1].»
Tel est le début d'un livre sur les Abeilles d'Angleterre. C'est là un
point de vue, ce sont là des impressions de naturaliste, tout au moins
d'homme instruit. Tout autres sont les motifs qui de tout temps ont fixé
l'attention de l'homme sur les Abeilles. Civilisé ou sauvage, ces
merveilleux insectes ont toujours eu le rare, l'unique privilège de
l'attirer également.
Certes, les Fourmis sont tout aussi curieuses, plus étonnantes même par
les multiples formes de leur vie sociale, par l'infinie variété de leur
industrie. Mais l'homme ne les connaît souvent que par leurs
importunités et leurs déprédations. Indifférentes ou nuisibles, jamais
utiles, ou peu s'en faut, les Fourmis n'ont pu éveiller la curiosité et
exciter l'intérêt que chez l'homme d'étude.
L'utilité! C'est là une qualité qui fait les attachements solides et
durables; et l'Abeille possède à un haut degré ce précieux avantage. Le
délicieux aliment qu'elle fabrique excita toujours puissamment la
convoitise de notre espèce, comme celle de beaucoup d'autres. De quels
labeurs, de quels supplices il en fallut d'abord payer la conquête, cela
se voit encore de nos jours dans les régions incultes de l'Afrique et de
l'Amérique.
L'essaim libre, recherché avec passion, exploité aussitôt, n'était
jamais qu'une aubaine fort rare. Surveillé avec un soin jaloux, sa
possession était toujours incertaine. L'idée devait naturellement et
promptement venir de le mettre à portée de soi, près de sa demeure.
L'Abeille agréa sans hésiter le logis offert par la main de l'homme.
L'apiculture était née.
A quelle époque remonte la domestication de l'Abeille? On ne saurait le
dire. Au début de toutes les civilisations, nous la trouvons déjà
familière aux premières populations pastorales ou agricoles dont
l'histoire garde le souvenir. Les plus antiques monuments des traditions
sémitiques et aryennes, les Védas aussi bien que les livres bibliques et
homériques, nous montrent l'Abeille domestiquée et honorée des hommes.
Et le culte dont elle était l'objet n'a longtemps fait que grandir dans
les siècles. Elle a eu l'insigne gloire d'être chantée par d'immortels
poètes. La légende mythologique et la poésie grecque ont redit la gloire
et les vertus de la Mélisse, nourricière du _grand roi des dieux et des
hommes_. Anacréon chante l'Amour piqué par une abeille en cueillant des
roses. Une abeille de l'Hymette vient, au berceau de Platon, se poser
sur les lèvres fleuries de l'harmonieux philosophe. Les Romains, selon
leur tempérament national, ont vanté l'Abeille en gens pratiques:
Virgile en dit les moeurs et l'éducation aux amis de l'agriculture;
Horace la propose aux poètes et à lui-même comme le modèle ardent et
industrieux du travail poétique. L'Antiquité fit de la Mouche à miel le
symbole de la douceur, des travaux rustiques, du génie littéraire. Elle
devint, au moyen âge, dans les armoiries, les devises, l'emblème de
l'activité, de l'ordre, de l'économie. Plus ambitieuse encore, et par là
moins prudente, elle a voulu parer les insignes du pouvoir absolu, moins
apte qu'elle aux travaux de la paix, et plus prompt à dégainer l'arme de
guerre, cet aiguillon fatal à qui blesse et à qui est blessé.
Après l'admiration reconnaissante, l'étude réfléchie. L'étonnante cité
des Abeilles ne pouvait manquer d'attacher une foule d'observateurs.
Aristote, Virgile même l'étaient déjà, et non des plus médiocres. On y
crut d'abord reconnaître l'image fidèle des sociétés humaines, moins les
défauts, toutefois, et les vices qui souvent causent la ruine de ces
dernières. Quand le véritable esprit scientifique eut conduit à une
interprétation plus juste et plus vraie, la ruche n'en resta pas moins
toujours une merveille sans égale.
Aux patients observateurs qui en révélaient les mystères,
s'adjoignirent--quel honneur pour les petites créatures!--de savants
mathématiciens, qui ne dédaignèrent pas de soumettre au critérium de
leurs calculs la perfection de leur architecture. Et les Abeilles se
trouvèrent être ingénieurs habiles et experts ouvriers.
La reconnaissance des hommes à l'égard des Abeilles s'est un peu
amoindrie, par suite de la découverte du Nouveau Monde, et leur astre a
pâli depuis que leur miel a été supplanté par le _miel de roseau_, comme
on appelait jadis le sucre de canne. Mais leur renom séculaire a gagné
d'un côté ce qu'il semblait perdre de l'autre. Depuis que le miel a cédé
au nouveau venu la place importante et exclusive qu'il occupait dans
l'économie domestique, la Science, comme pour compenser la perte des
sympathies de la foule, s'est de plus en plus attachée aux Abeilles.
C'est dans les temps modernes que leur étude a réalisé les plus grands
progrès; c'est de nos jours que date véritablement leur connaissance
positive.
Nous n'en voulons pour preuve que ce simple parallèle. L'antiquité ne
connaissait que la Mouche à miel; le moyen âge et l'époque immédiatement
postérieure n'ajoutaient rien aux notions d'Aristote et de Pline; de nos
jours, la science a enregistré plus de 1000 espèces d'Abeilles sauvages,
vivant dans nos contrées. Et cette énorme population, dont on ne
soupçonnait pas l'existence, remplit, à côté de l'antique _Melissa_, un
rôle important dans la nature. Chacune de ces abeilles a ses habitudes,
ses moeurs, son industrie. Aucune, il est vrai, n'est directement
utile à l'homme. Aucune n'accumule dans de vastes magasins des
provisions qu'il puisse détourner à son profit et mettre au pillage.
Vivant pour la plupart solitaires, travaillant isolément chacune pour
son propre compte, ou plutôt pour sa progéniture, elles n'ont que faire
de vastes établissements; et puis leurs humbles demeures se cachent dans
les profondeurs du sol. C'est en vain qu'elles butinent ardemment dans
nos champs et dans nos jardins; que leur gaie chanson répand dans les
arbustes en fleurs une vague et douce harmonie. Elles n'ont, pour
attirer les regards, ni les amples ailes, ni la brillante parure du
Papillon. Leur taille, leur vêtement les laissent confondues dans la
plèbe sans nom des Mouches. Leur existence éphémère passe ignorée du
vulgaire. Le naturaliste seul les connaît et les aime. Aussi leur
histoire, toute récente, laisse-t-elle encore bien des vides, bien des
lacunes à combler.
Telles qu'on les connaît, cependant, elles méritent l'attention de
l'homme réfléchi. D'abord, rien, en soi, n'est indifférent dans la
nature; tout a sa part d'intérêt, comme sa place dans le monde. De plus,
les Abeilles sauvages nous montrent que celle qui nous est familière
n'est pas une unité sans rapports avec d'autres êtres; qu'elle est un
membre, favorisé, si l'on veut, mais un membre et rien de plus, d'une
grande famille, où la ressemblance est frappante, où les instincts
divers se rattachent les uns aux autres, s'expliquent souvent les uns
par les autres.
Une saisissante unité domine en effet les infinies variations de tous
ces mellifères; on y passe par degrés de l'être le plus accompli, le
plus richement doté par la nature, au moins favorisé, au plus humble. Au
haut de l'échelle, la vie sociale, les cités permanentes, le travail
commun, savamment outillé, harmonieusement combiné; et tout au bas,
l'individu isolé, dénué d'engins, pauvre d'instincts, vivant d'une vie
aussi simple que monotone. Entre ces deux extrêmes, de nombreux
intermédiaires. Si bien que, sauf des termes manquant dans la série, que
l'avenir retrouvera peut-être, on pourrait, de variations en variations,
de perfectionnements en perfectionnements, refaire, par la pensée, le
chemin qu'a pu suivre la nature dans la réalisation successive des
différents types d'Abeilles.
Un autre genre d'intérêt s'attache encore à ces Abeilles sauvages. Pour
être loin d'atteindre la perfection que nous avons l'habitude d'admirer
dans l'Abeille des ruches, leurs travaux ne sont point dépourvus d'art.
Leur industrie, alors même qu'elle est le plus fruste, et négligente du
fini des détails, ne laisse pas de manifester, par ses tâtonnements, par
ses variations même, une certaine dose de discernement, disons-le,
d'intelligence. La constante perfection, chez l'Abeille domestique,
semblerait plutôt ne relever que de l'instinct.
Nous aurons à passer en revue les principaux types d'Abeilles, les plus
intéressants: c'est dire les mieux connus. Les Abeilles exotiques, bien
peu étudiées jusqu'ici, au point de vue biologique, seront presque
absolument et forcément laissées de côté; et parmi celles de nos pays,
quelques-unes auront le même sort. Tant pis pour celles qui n'ont pas
d'histoire. Le lecteur n'aurait que faire d'une simple diagnose
descriptive.
Nous ne pouvons donc--et nous le regrettons plus que personne--donner
ici un tableau complet de la vie des Abeilles, impossible dans l'état
actuel de la science. L'esquisse que nous allons essayer d'en tracer
suffira cependant, nous l'espérons, à montrer que si l'Abeille des
ruches nous est seule directement utile, elle ne l'est point à remplir
dans la nature un rôle considérable, et que l'Abeille sauvage a droit
aussi à une part d'intérêt et même de reconnaissance. Puissions-nous
surtout avoir contribué à faire connaître et aimer davantage cette
Abeille policée, notre devancière en civilisation, que nous n'avons
peut-être pas égalée, à certains égards, dans les relations de notre vie
sociale!
LES ABEILLES
QU'EST-CE QU'UNE ABEILLE?--ORGANISATION GÉNÉRALE ET FONCTIONS.
On n'a longtemps connu sous le nom d'Abeille que l'antique mouche à
miel, l'_Apis_ des Latins, la _Melissa_ des Grecs.
[Illustration: Fig. 1.--Une Abeille.]
Linné étendit le nom à plusieurs hyménoptères vivant tous, comme
l'Abeille domestique, du nectar des fleurs et de leur poussière
fécondante. De plus en plus distendu par la multitude croissante des
espèces qui venaient y prendre place, le genre _Apis_ de Linné ne tarda
pas à se résoudre en un grand nombre de genres et à s'élever au rang de
tribu ou de famille.
On désigne aujourd'hui sous le nom d'ABEILLES, d'APIAIRES, de MELLIFÈRES
ou d'ANTHOPHILES, les hyménoptères dont la larve se nourrit de miel et
de pollen, quels que soient d'ailleurs le genre de vie et les moeurs
de l'adulte.
Ce groupe est un des plus importants de l'ordre des Hyménoptères, car il
ne compte pas moins de 12 à 1500 espèces, en Europe seulement, et il
serait difficile d'évaluer avec quelque précision le nombre de celles
qui habitent les autres parties du monde.
[Illustration: Fig. 2.--Tête d'Abeille.]
Une grande diversité règne, naturellement, dans une famille aussi
nombreuse. Néanmoins l'organisation fondamentale est toujours la même et
se maintient au milieu de l'extrême variabilité des détails. C'est ce
fonds commun à toutes les abeilles que nous jugeons utile de faire
connaître sommairement, avant d'aborder l'étude particulière des genres.
* * *
Le corps d'une Abeille, comme celui de tout insecte, se compose de trois
parties nettement séparées par deux étranglements: la _tête_, le
_thorax_ et l'_abdomen_. Ces trois parties sont rattachées entre elles
par un trait d'union parfois très grêle et très court, flexible et mou,
faisant office à la fois et de ligament et de conduit tubuleux, livrant
passage aux viscères.
La _tête_ (fig. 2), le plus important de ces segments par les fonctions
élevées qui lui sont dévolues, présente en avant et en dessous
l'_ouverture buccale_. Sur les côtés; deux surfaces luisantes, convexes,
se résolvant, à la loupe, en une multitude de petits compartiments
polygonaux, sont les _yeux composés_ ou _en réseau_ (b). Au haut du
_front_ et en son milieu, trois petits points, brillants comme des
perles, ordinairement disposés en triangle, sont les _yeux simples_ ou
les _ocelles_, appelés aussi _stemmates_ (a).
Vers le centre de la face sont insérés deux organes linéaires, coudés,
très mobiles, les _antennes_, rappelant assez bien, par leur forme
générale, un fouet avec son manche (_c_). Elles comprennent une partie
basilaire, simple,--le manche du fouet,--appelée le _scape_, et une
seconde partie, plus longue, formée de plusieurs petits _articles_
placés bout à bout, le _funicule_ ou _flagellum_, représentant la corde
du fouet.
Inutile de définir autrement la _face_, partie antérieure et moyenne de
la tête, les _joues_, situées plus bas et sur les côtés, le _front_, le
_vertex_, l'_occiput_, qui se partagent la partie supérieure de la tête,
sans aucune délimitation bien précise.
Immédiatement au-dessus de la bouche, dont la structure complexe sera
plus loin décrite, se voit une plaque tégumentaire un peu bombée, assez
distinctement limitée sur son pourtour, occupant toute la largeur de la
partie inférieure de la face. C'est le _chaperon_ ou _clypeus_ (i).
* * *
La seconde partie du corps, le _thorax_ ou _corselet_, comprend, comme
chez tous les insectes, trois segments: le _prothorax_, ou segment
antérieur, le _mésothorax_, ou segment moyen, et le _métathorax_, ou
segment postérieur.
Le _prothorax_, ordinairement peu développé dans sa partie dorsale,
souvent semblable à une étroite collerette, porte la première paire de
pattes.
Le _mésothorax_, très apparent en dessus, où il forme la majeure partie
du dos, porte en dessus la deuxième paire de pattes, et, sur les côtés,
la première paire d'ailes.
Le _métathorax_, assez développé d'ordinaire, porte la troisième paire
de pattes et la deuxième paire d'ailes. Il présente, en dessus et dans
la région médiane, deux organes assez importants au point de vue
descriptif, l'_écusson_ et le _postécusson_, dont les formes variables
et la coloration sont fréquemment utilisées pour les distinctions
spécifiques.
* * *
L'_abdomen_ ou _ventre_, dénué d'appendices locomoteurs, est formé de
plusieurs segments placés bout à bout, susceptibles de jouer les uns sur
les autres, de s'invaginer plus ou moins chacun dans celui qui le
précède, ou de s'en retirer, de manière à diminuer ou augmenter la
capacité de l'abdomen, ou, inversement, de se laisser distendre ou
rétracter, suivant la turgescence ou la vacuité des viscères.
* * *
Après l'énumération sommaire qui vient d'être faite des parties du corps
de l'Abeille visibles extérieurement, nous allons rapidement passer en
revue ses différentes fonctions. Nous aurons l'occasion de revenir sur
la plupart des organes déjà signalés, pour en mieux faire connaître la
structure et en indiquer les usages.
ORGANES DE LA DIGESTION.--La bouche d'un insecte quelconque comprend:
une _lèvre supérieure_, une _lèvre inférieure_, et, entre les deux, une
paire de _mandibules_ et une paire de _mâchoires_, se mouvant en un plan
horizontal et non de haut en bas, comme chez les animaux supérieurs. Ces
différentes pièces, au fond toujours les mêmes, subissent des variations
fort remarquables suivant le régime de l'animal, et leurs modifications
fournissent des éléments d'une importance majeure pour la
caractéristique des groupes. Chez l'Abeille, la structure compliquée des
parties de la bouche, leur adaptation à des usages multiples, en font un
appareil d'une rare perfection.
La _lèvre supérieure_ ou _labre_ (fig. 2, _h_), fait immédiatement suite
au chaperon. Mobile sur sa base, articulée au bord inférieur du
chaperon, elle recouvre plus ou moins les autres pièces buccales. Sa
forme varie considérablement suivant les genres.
Les _mandibules_ (_g_), faibles ou robustes, variées à l'infini dans
leurs formes, sont instruments de travail et non de mastication; elles
font office de scie, de ciseaux, de tenailles, de pelle, de bêche, de
truelle, de polissoir, au besoin d'armes pour combattre.
Sous les mandibules, les _mâchoires_--de nom seulement,--s'allongent,
s'effilent en minces lames (_f_), acuminées ou obtuses, souvent
barbelées, propres à lécher, à humer les liquides, fonction dans
laquelle elles viennent en aide à la lèvre inférieure. Sur le côté
externe, dans une sorte de pli ou d'échancrure, s'insère un appendice
linéaire, formé d'un petit nombre d'articles, comme une très petite
antenne, le _palpe maxillaire_.
Bien différente de la large plaque qui mérite véritablement le nom de
lèvre, chez un insecte broyeur, la _lèvre inférieure_, chez une abeille,
est tout un appareil compliqué. Une partie basilaire, épaisse et solide,
constitue la lèvre proprement dite. A une certaine distance de son point
d'attache à la partie inférieure de la tête, elle émet plusieurs organes
distincts: un médian, qui en est le prolongement direct, c'est la
_langue_ (_d_), et deux latéraux, les _palpes labiaux_ (_e_).
Sur les côtés de la langue, se voient deux petites écailles allongées,
qui embrassent sa base rétrécie, et qu'on appelle _paraglosses_. La
langue elle-même, garnie de petits poils nombreux sur sa surface, est
très variable dans sa forme. Tantôt très longue, tantôt très courte,
elle est aiguë chez la majorité des abeilles, courte et élargie,
échancrée au milieu, étalée de part et d'autre en deux lobes arrondis,
chez un petit nombre (fig. 3 et 4).
Les palpes labiaux, courts quand la langue l'est elle-même, conservent
alors aussi la forme normale de leurs articles. Quand la langue
s'allonge, ils s'allongent eux-mêmes; mais l'élongation ne porte que sur
les deux articles basilaires qui en même temps s'aplatissent et
prennent à eux deux l'aspect d'une mâchoire. Les articles terminaux,
conservant leur forme, ou bien s'étendant sur le prolongement des
premiers, ou bien, insérés non loin de l'extrémité acuminée du second
article, se déjettent en dehors comme d'insignifiants appendices.
[Illustration: Fig. 3.--Langue d'Abeille courte et aiguë.]
[Illustration: Fig. 4.--Langue d'Abeille courte et obtuse.]
La longueur de la langue a une plus grande importance que sa forme aiguë
ou obtuse. Nous venons de voir déjà que la conformation des palpes
labiaux est en relation étroite avec la longueur ou la brièveté de la
langue.
D'autres caractères importants correspondent à ces deux types de
conformation de cet organe. D'où la division des abeilles en deux
grandes tribus: les _Abeilles à langue longue_ ou _Apides_ et les
_Abeilles à langue courte_ ou _Andrénides_. Ce dernier groupe se
subdivise d'ailleurs, d'après les deux formes de langue courte que nous
avons signalées, en _Acutilingues_ et _Obtusilingues_, dénominations
qu'il n'est pas nécessaire de définir.
Les Abeilles à langue longue sont les plus parfaites de toutes. Elles
comprennent l'Abeille domestique et celles qui s'en rapprochent le plus.
Les Abeilles à langue obtuse sont de toutes les moins perfectionnées,
celles que, pour cette raison, on a lieu de considérer comme les
représentants actuels des Abeilles primitives.
C'est un organe si important que la langue d'une Abeille, il est si
hautement spécialisé et si caractéristique de cette famille d'insectes,
qu'il ne nous paraît point suffisant d'avoir indiqué sa conformation
générale. Nous jugeons indispensable de donner une idée plus exacte et
plus complète de sa complication et de son admirable adaptation à la
fonction qui lui est dévolue.
[Illustration: Fig. 5.--Extrémité de la langue de l'Abeille domestique.]
Nous n'en décrirons qu'une, qui n'est peut-être ni la plus complexe ni
la plus parfaite, mais du moins la mieux étudiée, celle de l'Abeille
domestique. Elle a fait l'objet de bien des recherches, donné lieu à
bien des controverses, et l'on n'en est point surpris, quand on connaît
sa structure.
Un médiocre grossissement, celui d'une simple loupe, montre la langue de
l'Abeille comme une tige graduellement rétrécie vers le bout (fig. 2),
que termine un petit renflement globuleux, une sorte de bouton (fig. 5).
Des poils raides, modérément serrés, en garnissent toute la surface, non
point irrégulièrement semés, mais naissant tous de lignes circulaires
assez rapprochées, qui, du haut en bas, rayent toute sa surface en
travers.
[Illustration: Fig. 6.--Section de la langue de l'Abeille.
_m_, mâchoires; _p_, paraglosses; _pl_, palpes labiaux.]
Ses faces antérieure et latérales sont régulièrement convexes; la face
postérieure présente tout du long un profond sillon, dont la forme et
les rapports ne sont bien mis en évidence que par une section
transversale de la langue (fig. 6). On voit ainsi que ce sillon
longitudinal donne accès dans un vaste canal, dont toute la surface
intérieure est tapissée d'une fine villosité. Cette même section, en
avant de ce conduit en révèle un autre beaucoup plus fin, comme un
second sillon dans le fond du premier. Ce conduit capillaire est lisse
intérieurement; ses bords seulement sont garnis de poils tournés en sens
inverse d'un côté et de l'autre, de manière à produire une obturation
complète et isoler le petit canal du plus grand.
En haut, les parois du canal capillaire se déjettent à droite et à
gauche, et s'étalent; le conduit s'ouvre ainsi vers la base et
au-dessous de la langue. Un peu avant le bout de l'organe, l'étroit
canal est partagé en deux par une cloison médiane, qui, parvenue à la
base du bouton terminal, s'étale en une sorte de cuiller (fig. 5), où
viennent aboutir les deux branches du conduit.
Nous verrons dans un instant comment fonctionne cet étrange appareil.
* * *
Quelle que soit sa forme, la langue, avec les mâchoires, est logée dans
un vaste sillon longitudinal creusé dans la partie inférieure de la
tête. Mais ce sillon, même pour une langue courte, serait insuffisant à
la loger, s'il était, au repos, étalé dans toute sa longueur. Aussi
est-elle ployée en deux, chez les Andrénides, le pli étant au niveau de
la base de la langue. Les mâchoires prennent part elles-mêmes à cette
plicature, vers le point où s'insèrent leurs palpes, et, appliquées sur
la langue au repos, elles la recouvrent complètement, comme deux valves
protectrices.
Chez les Apides, la longueur de la langue est telle, que le pli dont
nous venons de parler serait insuffisant. Il en existe encore un autre,
celui-ci formant un coude vers le milieu de la partie basilaire de la
lèvre, pli qui jamais ne s'efface entièrement, pour tant que l'organe
s'étende. Ici, comme chez les Abeilles à courte langue, cet organe, au
repos, est recouvert par les mâchoires appliquées; mais il est des
genres où il est tellement développé, qu'il dépasse plus ou moins
l'extrémité de ces opercules.
Le schéma ci-joint exprime clairement les deux dispositions de la
langue au repos, chez une Abeille à langue courte et chez une Apide: _a_
est la base de l'organe ou la lèvre, _b_ est la langue.
[Illustration: Fig. 7.--Schéma de la disposition d'une langue courte et
d'une langue longue.]
* * *
Grâce aux nombreuses villosités qui la couvrent, la langue est un
véritable pinceau, très propre à s'imbiber des liquides dans lesquels
elle est plongée. Associée aux palpes labiaux, aux mâchoires, elle
constitue un appareil admirablement conformé pour humer les liquides.
D'après M. Breithaupt, qui a récemment fait une intéressante étude
anatomique et physiologique de la langue de l'Abeille, c'est le vaste
conduit dont la langue forme le plancher et les mâchoires le plafond,
qui est la principale voie par où le liquide aspiré s'élève jusqu'à la
bouche. Les mouvements de va-et-vient lentement répétés de ces organes
favorisent cette ascension.
L'Abeille peut encore lécher, à la manière d'un chien, en promenant le
dessus et les côtés de la portion terminale de sa langue sur les
surfaces humectées.
Quand il s'agit de recueillir un liquide étalé en couche très mince sur
une surface, ni l'un ni l'autre des moyens précédents n'aurait la
moindre efficacité. C'est alors qu'intervient le rôle du canal
capillaire, qui peut d'ailleurs agir aussi dans les autres
circonstances. L'extrémité de la langue, le petit bouton terminal,
s'applique par sa face antérieure sur la surface humide; l'organe en
cuiller s'emplit de liquide, qui aussitôt monte par capillarité dans
l'intérieur du conduit, et parvient ainsi dans la bouche.
La langue agit donc, dans ce dernier cas, comme une véritable trompe.
C'est encore son seul mode d'action possible, quand il s'agit
d'atteindre un liquide trop éloigné pour qu'elle y puisse plonger à
l'aise. Un apiculteur américain, Cook, en a fait l'expérience en mettant
à la portée de ses abeilles du miel contenu dans des tubes étroits ou à
une certaine distance d'une toile métallique, dont les mailles
laissaient passer la langue des abeilles. Toutes les fois que le miel
était accessible à la cuiller, il était absorbé.
Ce rôle de trompe, qui tour à tour a été attribué et dénié à la langue
de l'Abeille, paraît donc bien établi. Cette trompe, suivant sa
longueur, est capable d'aller chercher un aliment plus ou moins
profondément situé. C'est en pareilles circonstances que la lèvre
inférieure se déploie et s'étend par l'effacement de ses plicatures,
afin de porter l'extrémité de la langue aussi loin qu'il est nécessaire
ou possible.
Sans jamais être aussi bien douées, sous ce rapport, que les
Lépidoptères, certaines abeilles sont en mesure d'atteindre le nectar de
fleurs assez longuement tubulées. Par contre, la plupart des abeilles à
langue courte se voient interdire l'accès de nectaires placés au fond de
corolles trop étroites pour admettre leur corps tout entier; elles
lèchent bien plus qu'elles ne hument, et les Obtusilingues ne peuvent
faire autre chose que lécher.
La conformation des pièces buccales, et plus particulièrement de la
lèvre inférieure, peut donc servir de mesure à la perfection relative
des abeilles.
* * *
A ces organes compliqués, réellement extérieurs, fait suite une cavité
médiocre, le _pharynx_, à proprement parler la cavité buccale. A
l'entrée de cette cavité, un rebord transversal supérieur,
l'_épipharynx_, et un inférieur, l'_hypopharynx_, comme deux lèvres
internes, la séparent des pièces buccales.
Au pharynx fait suite un oesophage grêle (fig. 8, _a_), qui se renfle,
à une certaine distance de la tête, en un sac globuleux et très
extensible, le _jabot_ (_j_).
Dans le fond du jabot est logé le _gésier_, organe conoïde, dont les
parois sont garnies intérieurement de quatre colonnes charnues. La
contraction de ces muscles fait ouvrir, par abaissement, quatre pièces
valvulaires fermant hermétiquement, à l'état de repos, l'ouverture
cruciforme du gésier. Un col assez long prolonge cet organe en arrière;
il ne s'aperçoit pas, dans l'état normal du gésier, invaginé qu'il est
dans le réservoir suivant.
[Illustration: Fig. 8.--Tube digestif de l'Abeille.]
Le _ventricule chylifique_ (_v_), cavité cylindroïde assez vaste, semble
suivre immédiatement le jabot. Mais il suffit d'une certaine traction,
rompant quelques adhérences, pour évaginer le tube capillaire,
continuation du gésier, ce qui montre les véritables rapports des trois
organes. Des sillons annulaires plus ou moins prononcés se dessinent en
travers sur le ventricule, graduellement rétréci vers sa terminaison à
l'_intestin_.
Celui-ci, grêle et filiforme dans sa première portion, est renflé et
turbiné dans la seconde, le _rectum_ (_g_), dont les parois sont munies
de six fortes colonnes charnues longitudinales, et qui aboutit à l'anus.
Le jabot fait office de réservoir à miel, et, dans une certaine mesure,
d'organe d'élaboration de ce produit. Ses parois sont musculeuses. Au
retour des champs, l'abeille contracte son jabot distendu et en dégorge
le contenu dans la cellule.
La valvule du gésier, close en temps ordinaire, s'ouvre quand il est
besoin, pour laisser fluer dans le ventricule la quantité de miel
nécessaire à l'alimentation de l'insecte.
C'est dans le ventricule que s'opère la digestion et en même temps
l'absorption de ses produits. Cet organe cumule les fonctions de
l'estomac et de l'intestin grêle des animaux supérieurs.
[Illustration: Fig. 9.--Glandes salivaires de l'Abeille.]
Comme annexes de l'appareil digestif, il existe deux organes
glandulaires importants: les _glandes salivaires_ et les _vaisseaux de
Malpighi_.
Les glandes salivaires sont très compliquées, et au nombre de trois
paires, au moins chez l'Abeille domestique, une paire thoracique et deux
paires cervicales, qui sécrètent des liquides jouissant, selon toute
vraisemblance, de propriétés distinctes (fig. 9).
Les vaisseaux malpighiens, longs et nombreux tubes à fond aveugle, d'un
blanc jaunâtre, flottants dans la cavité abdominale, vont déboucher tout
autour de l'extrémité inférieure du ventricule chylifique. Ils
remplissent le rôle d'appareil urinaire (fig. 8, _m_).
* * *
La _circulation du sang_, la _respiration_ sont, chez l'Abeille, ce que
l'on sait de ces fonctions chez les Insectes en général. Nous les
supposerons donc connues, nous bornant à ajouter, en ce qui concerne les
organes respiratoires, qu'il existe, chez elle, particulièrement dans
l'abdomen, des trachées vésiculeuses d'un volume énorme, vastes
réservoirs à air (fig. 10), alternativement comprimés et dilatés par des
contractions rythmiques de l'abdomen, et contribuant ainsi à activer la
circulation de l'air dans tout l'appareil, et par suite la fonction
respiratoire elle-même.
[Illustration: Fig. 10.--Appareil respiratoire de l'Abeille.]
[Illustration: Fig. 11. Appareil à venin.]
_Appareil vulnérant._--La très grande majorité des Abeilles sont armées
d'un aiguillon, dont la blessure est souvent douloureuse. Cet aiguillon
est formé de deux stylets (fig. 11), élargis vers la base, aigus à
l'extrémité et souvent barbelés sur les côtés. Entre ces deux pièces,
une fine rainure est destinée à recevoir le venin et à l'inoculer dans
la blessure. Une gaine, le _gorgeret_, formée de deux pièces creuses et
allongées, aiguës aussi, enveloppe l'aiguillon et sert à le diriger au
moment de l'action; l'extrémité de cette gaine pénètre, en même temps
que l'aiguillon, dans la plaie. Le liquide vénéneux vient d'un réservoir
ovoïde où il s'accumule, et dont il est expulsé par pression, au moment
où la piqûre est produite. Ce liquide, très énergique chez certaines
espèces, est le résultat de la sécrétion d'une double glande tubuleuse,
à conduit excréteur simple, s'abouchant à la partie supérieure du
réservoir à venin.
L'appareil vénénifique est spécial aux femelles. Les mâles en sont
toujours dépourvus et sont absolument inoffensifs. Aussi le connaisseur
peut-il impunément, au grand ébahissement des gens du peuple, saisir à
la main les mâles d'abeilles de l'aspect le plus terrifiant, Bourdons ou
Xylocopes.
C'est un préjugé assez répandu, que l'Abeille paye toujours de sa vie le
moment de colère qui l'a portée à se servir de son aiguillon, celui-ci
restant nécessairement dans la plaie. L'Abeille domestique est à peu
près seule à perdre son aiguillon, dont les barbelures sont relativement
très prononcées et l'empêchent parfois, et particulièrement quand elle
s'en est servie contre l'homme, de le retirer des tissus. Mais il n'en
est pas ainsi d'ordinaire, et l'on doit disculper la nature de
l'inconséquence qui consisterait à produire une arme toujours fatale à
l'animal qui l'emploie. Nombre d'Abeilles, Bourdons et Xylocopes
surtout, blessent cruellement sans aucun danger pour elles.
* * *
MEMBRES.--Les organes de locomotion, chez l'Abeille, sont les pattes,
pour la marche, les ailes, pour le vol.
Les pattes (fig. 12), comme chez tous les insectes, sont formées d'une
pièce d'insertion, la _hanche_, _a_, d'un article plus court, le
_trochanter_, _b_, qui unit la hanche au _fémur_, _c_, ou _cuisse_,
après laquelle vient, le _tibia_, _d_, suivi des _tarses_, _e_, au
nombre de cinq. Le premier article des tarses, le plus volumineux, égal
d'ordinaire en longueur aux quatre articles qui le suivent, offre
souvent un développement très marqué, qui en fait une sorte de palette;
le dernier article, plus ou moins conique, est armé au bout de deux
_ongles_ divergents et crochus.
[Illustration: Fig. 12.--Patte d'Abeille.]
Les pattes sont ordinairement garnies de poils plus ou moins abondants.
Aux pattes postérieures, leur forme et leur arrangement particulier
constituent des brosses, des étrilles, des peignes, des houppes, organes
importants de récolte pour le pollen des fleurs, d'extraction des
provisions amassées, de brossage, etc. Rarement simples, les poils des
Mellifères sont le plus souvent rameux, pennés, palmés, et parfois d'une
grande élégance dans leur complication.
[Illustration: Fig. 13.--Étrille ou peigne des antennes.]
Signalons enfin les épines simples ou doubles qui arment l'extrémité des
tibias. L'épine unique dont est muni le tibia de la première paire
mérite une attention particulière (fig. 13, _a_). Elle s'élargit et
s'amincit latéralement en deux sortes de lames, dont le tranchant
regarde le bord supérieur et interne du premier article des tarses, qui
porte une échancrure ou encoche profonde, _b_, à peu près
semi-circulaire. Cet étrange appareil est un objet de toilette.
L'Abeille qui veut nettoyer ses antennes, passe sur chacune d'elles la
patte correspondante, de manière à amener l'antenne dans l'angle formé
par le premier article des tarses et l'épine du tibia, et à la loger
dans l'échancrure; et là, tandis qu'elle glisse de la base au bout du
funicule, entre l'échancrure et la lame, elle est râclée et nettoyée de
tous les grains de poussière qui peuvent la salir.
Les _ailes_, au nombre de quatre, sont insérées sur les côtés du
corselet, au-dessous d'une _écaille_ convexe qui protège leur
articulation et se trouve en rapport avec quelques autres pièces
cornées, auxquelles viennent s'insérer les muscles moteurs de ces lames
membraneuses.
Les ailes, ordinairement transparentes, souvent enfumées, quelquefois
obscurcies par une teinte noire ou bleuâtre, sont parcourues par des
_nervures_ qui les soutiennent et font leur rigidité. Ces nervures
dessinent sur la membrane alaire un réseau, toujours compliqué, dont les
mailles portent le nom de _cellules_.
La distribution des nervures, les cellules qu'elles forment, ont dès
longtemps été employées dans la classification comme caractères
génériques. Nous n'aurons garde d'exposer ici la terminologie
passablement compliquée créée à ce propos. Nous nous contenterons de ce
qu'il y a de plus indispensable à connaître dans la nervation de l'aile
antérieure.
Le bord supérieur ou antérieur de l'aile de la première paire (fig. 14)
est parcouru de _a_ en _b_, par une nervure appelée _radiale_. Un peu en
arrière de celle-ci, et lui étant parallèle, est une seconde nervure
dite _cubitale_. Ces deux nervures sont arrêtées à une tache due à un
épaississement de la matière chitineuse, qu'on appelle le _point épais_
ou _stigma_. Les cellules portant dans la figure des chiffres inclus
constituent la partie dite _caractéristique_ de l'aile, à cause de
l'importance de sa considération dans la caractérisation des genres. 1
est _la cellule radiale_ ou _marginale_; 2, 3, 4 sont, dans cet ordre,
_les cellules_ 1re, 2e, 3e _cubitales_ ou _sous-marginales_.
On donne les noms de 1re et 2e nervures _récurrentes_ aux nervures
_r_ et _r'_, qui aboutissent à l'une ou à l'autre des deux dernières
cellules cubitales, et en des points variables suivant les genres.
Le vol des Insectes a fait l'objet, dans ces dernières années, d'études
importantes de M. Marey. Malgré l'intérêt de ces recherches, nous ne
pouvons nous arrêter ici sur les résultats obtenus par ce savant.
[Illustration: Fig. 14.--Aile.]
Le vulgaire attribue aux vibrations des ailes le bourdonnement des
Insectes. De tout temps les savants ont contredit cette opinion, qui
d'ailleurs n'est fondée sur aucune notion précise. Différents auteurs
ont même fait des expériences d'où il résulterait que le bourdonnement
est surtout produit par les vibrations de l'air frottant contre les
bords des orifices stigmatiques du thorax, sous l'action des muscles
moteurs des ailes.
Bien que ces vibrations de l'air entrant et sortant alternativement par
les orifices des stigmates n'aient jamais été directement démontrées,
certaines expériences semblaient cependant apporter leur appui à cette
manière de voir. Les savantes recherches d'un naturaliste allemand,
Landois, qui avait reconnu et minutieusement décrit un véritable
appareil vocal dans les stigmates, l'avaient même rendue classique. Des
expériences dans le détail desquelles nous ne pouvons entrer ici nous
ont convaincu que les savants ont tort--une fois n'est pas coutume,--et
que la vérité se trouve précisément dans la croyance vulgaire.
Les causes du bourdonnement résident certainement dans les ailes. On a
depuis longtemps reconnu que la section de ces organes, pratiquée plus
ou moins près de leur insertion, influe d'une manière plus ou moins
marquée sur le bourdonnement. Il devient plus maigre et plus aigu; le
timbre est lui-même notablement modifié: il perd le _velouté_ dû au
frottement de l'air sur les bords des ailes, et devient nasillard. Le
timbre perçu dans ces circonstances n'a rien qui ressemble au son que
peut produire le passage de l'air à travers un orifice. Il est tout à
fait en rapport, au contraire, avec les battements répétés du moignon
alaire contre les parties solides qui l'environnent, ou des pièces
cornées qu'il contient, les unes contre les autres.
Le bourdonnement, en somme, est dû à deux causes distinctes: l'une, les
vibrations dont l'articulation de l'aile est le siège, et qui
constituent le vrai bourdonnement, l'autre, le frottement des ailes
contre l'air, effet qui modifie plus ou moins le premier.
Quelles que soient d'ailleurs les causes du bourdonnement, on sait que
sa tonalité est en rapport avec le nombre des vibrations qui
l'accompagnent. Elle s'élève, le son devient d'autant plus aigu, que la
taille est moindre. Chez le Bourdon terrestre, le bourdonnement de la
femelle est plus grave que celui du mâle de l'intervalle de toute une
octave; chez l'ouvrière, il est plus aigu encore que chez le mâle, et,
d'autant plus que l'animal est moindre. D'une espèce à l'autre, on note
parfois des différences marquées pour une même taille. Le chasseur
d'abeilles connaît d'expérience l'acuité particulière du chant que fait
entendre le Bourdon des bois; elle suffit pour faire reconnaître, au
vol, telle variété de ce Bourdon ayant même livrée que certaines autres
espèces. Enfin, dans un même individu, la fatigue, en diminuant le
nombre des vibrations, déprime la tonalité; toute cause d'excitation,
la fureur par exemple, la relève au contraire.
* * *
SYSTÈME NERVEUX.--Le _système nerveux_ des Abeilles (fig. 15) est
conforme au type général de cet appareil chez les Insectes. C'est une
double chaîne de petites masses nerveuses appelées _ganglions_, réunis
entre eux dans le sens longitudinal, par des cordons nerveux appelés
_connectifs_. Les deux ganglions juxtaposés au même niveau sont plus ou
moins confondus en une masse d'apparence unique, émettant en avant et en
arrière deux connectifs, et on la désigne toujours comme un ganglion
simple.
[Illustration: Fig. 15.--Système nerveux de l'Abeille.]
La chaîne nerveuse règne tout le long de la région ventrale de l'animal,
au-dessous du tube digestif. Dans la tête seulement un ganglion, le
premier, se trouve au-dessus de ce tube, c'est le ganglion
_sus-oesophagien_. Les connectifs qui l'unissent au ganglion suivant
(g. _sous-oesophagien_), s'écartent pour passer l'un à droite, l'autre
à gauche de l'oesophage, qu'ils embrassent, constituant de la sorte,
avec le premier ganglion, le _collier oesophagien_.
Le ganglion sus-oesophagien, simple en apparence, se compose
réellement de plusieurs. On y distingue, outre les lobes _cérébraux_
proprements dits, deux énormes _lobes optiques_ fortement saillants sur
les côtés, où ils émettent deux gros _nerfs optiques_; deux lobes
antérieurs, dits _olfactifs_, se rendant aux antennes; au-dessus, deux
lobes dont le volume varie comme le degré d'élévation des facultés
psychiques de l'insecte, les _corps pédonculés_, dont la surface est
marquée de plis plus ou moins compliqués.
Le ganglion sous-oesophagien innerve les parties de la bouche.
Chacun des ganglions de la chaîne abdominale envoie des nerfs aux
régions qui l'avoisinent. Il est à considérer comme un centre distinct
et indépendant, dans une certaine mesure, car il émet des fibres
nerveuses motrices et des fibres sensitives; il perçoit des impressions
sensitives et il est agent de réactions motrices. Mais il subit en même
temps l'influence du ganglion sus-oesophagien, qui intervient comme
régulateur et coordinateur des actions émanées de chacun des autres
ganglions. Le ganglion sus-oesophagien préside aussi aux mouvements
généraux, dont il fait l'ensemble et l'harmonie. Mais d'autre part,
grâce à l'autonomie de chaque ganglion, chacun des segments se comporte,
jusqu'à un certain point, comme un individu distinct, et de là vient la
résistance vitale parfois si remarquable de chacun des tronçons en
lesquels on a décomposé un animal articulé. Physiologiquement, aussi
bien qu'anatomiquement, l'Insecte est donc justement nommé, (_Insectum_,
[Greek: entomon], animal entrecoupé.)
L'appareil nerveux dont nous venons de parler représente, chez les
Insectes, le système nerveux céphalo-rachidien (cerveau, cervelet,
moelle épinière) des animaux vertébrés. Il existe, chez ces derniers, un
autre appareil nerveux, surajouté au premier, et tenant sous sa
dépendance les organes de la nutrition (tube digestif, appareils
circulatoire et respiratoire, etc.). Un système physiologiquement
analogue se trouve aussi chez les Insectes. Nous nous bornons à signaler
sa présence chez l'Abeille.
* * *
SENS DE LA VUE.--Nous avons vu que les Abeilles possèdent des yeux de
deux sortes: les yeux composés ou à facettes et les yeux simples ou
ocelles.
Les yeux composés sont situés sur les côtés de la tête, dont ils
couvrent une étendue variable, mais toujours assez grande, surtout chez
les mâles, ordinairement mieux doués sous ce rapport que les femelles.
Les ocelles, rarement absents, sont disposés en triangle sur le haut du
front.
Ces deux sortes d'yeux fonctionnent d'une façon absolument différente.
Les ocelles constituent chacun un oeil complet. Derrière leur cornée
très lisse, très brillante et très convexe, est un cristallin conique,
produisant sur une rétinule des images renversées. L'ocelle est donc
fonctionnellement comparable à un de nos yeux.
[Illustration: Fig. 16.--Cornéules des yeux de l'Abeille.]
Il en est tout autrement des yeux composés. Ils représentent un très
grand nombre de petits yeux, plusieurs centaines, accolés les uns contre
les autres, dirigés vers tous les points de l'horizon, grâce à la
convexité de la surface formée par leur réunion. Cette disposition
compense leur fixité, et permet à l'animal d'avoir, avec des yeux
immobiles, un champ visuel d'une grande étendue. Chacun de ces yeux
élémentaires, différent en cela de l'ocelle, ne peut former d'images
véritables, car il n'admet dans son intérieur, et suivant son axe, qu'un
très fin pinceau de rayons lumineux émanant d'une portion très
restreinte de l'espace. La résultante de la fonction de tous ces yeux ne
peut donc être qu'une image _en mosaïque_. Cette opinion, émise par J.
Müller, et bien des fois combattue, paraît être définitivement admise
aujourd'hui, à la suite des travaux concordants d'un très grand nombre
de savants.
Après avoir démontré expérimentalement que la perception optique des
mouvements est indépendante de celle des couleurs, Exner conclut que les
yeux composés sont admirablement propres à la perception des
déplacements d'un corps dans le champ de la vision. L'oeil composé
reçoit de la lumière d'un objet dans un grand nombre de ses éléments.
C'est donc dans un grand nombre d'éléments que l'impression sera
modifiée, en intensité lumineuse, en coloration, etc., si l'objet vient
à se déplacer, et par suite le mouvement de celui-ci sera vivement
perçu. L'observation montre en effet, qu'on irrite à coup sûr les
abeilles, si l'on se livre à des mouvements brusques devant leur ruche,
tandis qu'on peut, impunément se placer devant son entrée, au point de
gêner les allées et venues des butineuses, sans exciter leur colère.
Mais si l'oeil composé est très sensible aux mouvements des objets, il
ne reçoit par contre que des images assez vagues de leur forme et de
leurs contours. La perception est d'autant plus nette, que la surface
des yeux est plus grande et le nombre de leurs facettes plus
considérable.
Il résulte d'expériences de M. Forel que les Insectes voient mieux au
vol qu'au repos, avec leurs yeux composés; qu'ils apprécient assez
nettement, au vol, la direction et la distance des objets, du moins pour
de faibles distances; qu'ils perçoivent beaucoup mieux les couleurs que
les formes. Quant aux ocelles, ils ne fourniraient, d'après M. Forel,
qu'une vue très incomplète, et seraient tout à fait accessoires, chez
les Insectes possédant en outre des yeux composés.
* * *