TROÏLUS.--C'est votre Oncle. (Entre Pandare.)

CRESSIDA.--La peste soit de lui! Il va se moquer de moi, je vais mener

une vie...

PANDARE.--Eh bien, eh bien! comment vont les virginités?--Vous voilà,

jeune vierge! Où est ma nièce Cressida à présent?

CRESSIDA.--Allez vous pendre, mon oncle, méchant moqueur. Vous me

conseillez de faire... et ensuite vous me raillez.

PANDARE.--De faire quoi? de faire quoi? Voyons, qu'elle dise quoi....

Que vous ai-je conseillé de faire?

CRESSIDA.--Allons, maudit soit votre coeur! Vous ne serez jamais bon, et

vous ne souffrirez jamais que les autres le soient.

PANDARE.--Ha, ha! hélas! la pauvre petite! la pauvre innocente! Tu n'as

pas dormi cette nuit? Est-ce que ce méchant ne t'a pas laissée dormir?

Qu'un fantôme l'emporte!

(On frappe à la porte.)

CRESSIDA, _à Troïlus_.--Ne vous l'avais-je pas dit? Je voudrais qu'on

lui cassât la tête!--Qui est à la porte? Mon bon oncle, allez voir.--(_A

Troïlus_.) Seigneur, rentrez dans ma chambre: vous souriez et vous vous

moquez de moi, comme si j'avais des intentions malicieuses.

TROÏLUS, _riant_.--Ha, ha!

CRESSIDA.--Allons, vous vous trompez; je ne songe à rien de semblable.

(_On frappe encore_.)--Avec quelle force ils frappent!--Je vous en prie,

rentrez. Je ne voudrais pas, pour la moitié de Troie, qu'on vous vit

ici.

(Ils rentrent tous les deux.)

PANDARE.--Qu'y est là? qu'y a-t-il? Voulez-vous donc enfoncer les

portes? Eh bien, de quoi s'agit-il?

(Entre Énée.)

ÉNÉE.--Bonjour, seigneur, bonjour.

PANDARE.--Qui est là?--Quoi! c'est vous, seigneur Énée? Sur ma parole,

je ne vous ai pas reconnu. Quelles nouvelles apportez-vous si matin?

ÉNÉE.--Le prince Troïlus n'est-il pas ici?

PANDARE.--Ici? Hé! qu'y ferait-il?

ÉNÉE.--Allons, il est ici, seigneur; ne nous le célez pas: il est

très-important pour lui que je lui parle.

PANDARE.--Il est ici, dites-vous? C'est plus que je n'en sais, je vous

le jure.--Quant à moi, je suis rentré tard.--Hé! que ferait-il ici?

ÉNÉE.--Quoi? rien.--Allons, allons, vous lui feriez beaucoup de tort,

sans vous en douter; j'espère que vous lui serez assez fidèle pour le

trahir; à la bonne heure, ignorez qu'il est ici; mais allez toujours le

chercher. Allez.

(Pandare va sortir, Troïlus entre.)

TROÏLUS.--Quoi? Qu'y a-t-il?...

ÉNÉE.--Seigneur, à peine ai-je le temps de vous saluer, tant mon message

est pressé. Voici à deux pas Pâris votre frère, et Déiphobe, le Grec

Diomède, et notre Anténor qui nous est rendu; mais, en échange de sa

liberté, il faut que sur-le-champ, dans une heure et avant le premier

sacrifice, nous remettions dans les mains de Diomède la jeune Cressida.

TROÏLUS.--Est-ce une chose arrêtée?

ÉNÉE.--Oui, par Priam, et le conseil de Troie; ils me suivent et sont

prêts à l'exécuter.

TROÏLUS.--Comme mes projets se jouent de moi!--Je vais aller les

joindre; et vous, seigneur Énée, nous nous sommes rencontrés par hasard;

vous ne m'avez pas trouvé ici..

ÉNÉE.--Bon, bon, seigneur; les secrets de la nature ne sont pas gardés

dans un plus profond silence.

(Troïlus et Énée sortent.)

PANDARE.--Est-il possible? Pas plutôt gagnée qu'elle est perdue! Que le

diable emporte Anténor! Le jeune prince en perdra la raison; la peste

soit d'Anténor! Je voudrais qu'ils lui eussent cassé le cou.

CRESSIDA.--Eh bien, de quoi s'agit-il? Qui donc était ici?

PANDARE.--Ah! ah!

CRESSIDA.--Pourquoi soupirez-vous si profondément? Où est mon seigneur?

De grâce, mon cher oncle, dites-moi ce que c'est.

PANDARE.--Je voudrais être enfoncé de toute ma hauteur sous la terre!

CRESSIDA.--O dieux! qu'y a-t-il donc?

PANDARE.--Je te prie, rentre. Plût aux dieux que tu ne fusses jamais

née! Je savais bien que tu serais cause de sa mort! O pauvre prince! la

peste soit d'Anténor!

CRESSIDA.--Mon cher oncle, je vous en conjure à genoux, je vous en

conjure, qu'y a-t-il?...

PANDARE.--Il faut que tu partes, ma pauvre fille, il faut que tu partes;

tu es échangée avec Anténor: il faut que tu retournes vers ton père, et

que tu te sépares de Troïlus: ce sera sa mort, son poison; il ne pourra

jamais le supporter.

CRESSIDA.--O dieux immortels!--Je ne partirai pas.

PANDARE.--Il le faut.

CRESSIDA.--Je ne le veux pas, mon oncle. J'ai oublié mon père, je ne

connais aucun sentiment de parenté. Non, il n'est point de parents, de

tendresse, de sang, de coeur, qui me touchent d'aussi près que mon cher

Troïlus. O dieux du ciel! faites du nom de Cressida le symbole de la

perfidie, si jamais elle abandonne Troïlus. Temps, violence, mort,

portez-vous sur ce corps à toutes les extrémités; mais la base solide

sur laquelle mon amour est affermi est comme le centre même de la terre,

il attire tout à lui.--Je vais rentrer et pleurer.

PANDARE.--Oui, va, va.

CRESSIDA.--Et arracher mes beaux cheveux, et égratigner ces joues si

vantées, briser ma voix à force de sanglots, et briser mon coeur à force

de crier: Troïlus! Je ne veux pas sortir de Troie.

(Ils sortent.)

Troïlus et Cressida · 第 28 / 51 题