SCÈNE III

Le camp des Grecs.--L'entrée de la tente d'Achille.

_Entre_ THERSITE.

THERSITE.--Eh bien! Thersite? Quoi! tu te perds dans le labyrinthe de ta

colère? Cet éléphant d'Ajax en sera-t-il quitte à ce prix?--Il me bat,

et je le raille: vraiment, belle satisfaction! Je voudrais changer de

rôle avec lui; moi, pouvoir le battre, et en être raillé. Par le diable,

j'apprendrai à conjurer, à évoquer les démons, plutôt que de ne pas voir

quelque résultat aux imprécations de ma colère. Et puis cet Achille:

un fameux travailleur! Si Troie n'est prise que lorsque ces deux

assiégeants auront miné ses fondements, ses murs tiendront jusqu'à ce

qu'ils tombent d'eux-mêmes.--O toi, grand lance-tonnerre de l'Olympe,

oublie donc que tu es Jupiter, le roi des dieux, et toi, Mercure, oublie

toute l'astuce des serpents enlacés à ton caducée, si vous n'achevez pas

d'ôter à ces deux champions la petite, la très-petite dose de bon sens

qui leur reste encore. Et l'ignorance elle-même, à la courte vue, sait

que cette dose est si excessivement mince qu'elle ne leur fournirait pas

d'autre expédient, pour délivrer un moucheron des pattes d'une araignée,

que de tirer leur fer pesant et de couper la toile. Après cela,

vengeance sur le camp entier: ou plutôt, le mal des os[28]; car

c'est, je crois, le fléau attaché à ceux qui font la guerre pour une

jupe.--J'ai dit mes prières: que le démon de l'envie réponde, _amen_!

Holà! ho! seigneur Achille.

[Note 28: _Bone-Ache,_ soit que l'on regarde ces douleurs ostéocopes

comme un symptôme de la maladie ou comme la maladie elle-même, il est

certain que Shakspeare a voulu parler ici du mal de Vénus.]

(Entre Patrocle.)

PATROCLE.--Qui appelle? Thersite! bon Thersite, entre donc, et viens

railler.

THERSITE.--Si j'avais pu me souvenir d'une pièce d'or fausse, tu

n'aurais pas échappé à mes réflexions. Mais peu importe: je te laisse à

toi-même. Que la commune malédiction du genre humain, l'ignorance et la

folie, abondent en toi! Que le ciel te fasse la grâce de te laisser sans

mentor, et que la discipline n'approche pas de toi! Que la fougue de

ton sang soit ton seul guide jusqu'à ta mort! Et alors, si celle qui

t'ensevelira dit que tu es un beau corps, je veux jurer et jurer encore

qu'elle n'a jamais enseveli que des lépreux. _Amen!_--Où est Achille?

PATROCLE.--Quoi, es-tu devenu dévot? Étais-tu là en prière?

THERSITE.--Oui; et que le ciel veuille m'entendre!

(Achille sort de sa tente.)

ACHILLE.--Qui est là?

PATROCLE.--Thersite, seigneur.

ACHILLE.--Où, où?--Te voilà venu? Pourquoi, toi, mon fromage, mon

digestif, pourquoi ne t'es-tu pas servi sur ma table depuis tant de

repas?--Allons; dis-moi ce qu'est Agamemnon?

THERSITE.--Ton commandant, Achille.--Allons, Patrocle, dis-moi ce qu'est

Achille?

PATROCLE.--Ton chef, Thersite: dis-moi à ton tour, qu'es-tu, toi?

THERSITE.--Ton connaisseur, Patrocle: et dis-moi, Patrocle, qu'es-tu,

toi?

PATROCLE.--Tu peux le dire, toi qui te dis connaisseur.

ACHILLE.--Oh! dis-le, dis-le.

THERSITE.--Je vais décliner toute la question: Agamemnon commande

Achille; Achille est mon chef; je suis le connaisseur de Patrocle, et

Patrocle est un fou.

PATROCLE--Comment, misérable!

THERSITE.--Tais-toi, fou. Je n'ai pas fini.

ACHILLE.--Allons, c'est un homme privilégié.--Continue, Thersite.

THERSITE.--Agamemnon est un fou; Achille est un fou; Thersite est un

fou; et, comme je l'ai dit ci-devant, Patrocle est un fou.

ACHILLE.--Prouve cela, allons!

THERSITE.--Agamemnon est un fou de prétendre commander Achille; Achille

est un fou de se laisser commander par Agamemnon: Thersite est un fou de

rester au service d'un pareil fou, et Patrocle est absolument fou.

PATROCLE.--Pourquoi suis-je fou?

THERSITE.--Demande-le à celui qui t'a fait: moi, il me suffit que tu le

sois.--Regardez, qui vient à nous?

(Agamemnon, Ulysse, Nestor, Diomède et Ajax s'avancent vers la tente

d'Achille.)

ACHILLE.--Patrocle, je ne veux parler à personne.--Viens avec moi,

Thersite.

(Achille rentre dans sa tente.)

THERSITE.--Que de sottise, de jonglerie et de friponnerie il y a dans

tout ceci! le sujet de la question est un homme déshonoré et une

femme perdue. Une belle querelle, vraiment, pour exciter ces factions

jalouses, et verser son sang jusqu'à la dernière goutte!--Que le

serpigo[29] dessèche le sujet de ces débats!--et que la guerre et la

débauche détruisent tout.

[Note 29: Ulcère qui sillonne en zigzag la peau.]

(Il s'en va.)

AGAMEMNON.--Où est Achille?

PATROCLE.--Dans sa tente: mais il est indisposé, seigneur.

AGAMEMNON.--Faites-lui savoir que nous sommes ici: il a brusqué nos

députés; et nous mettons de côté nos prérogatives pour venir le visiter.

Dites-le-lui, de crainte qu'il ne s'imagine peut-être que nous n'osons

pas rappeler les droits de notre place, ou que nous ne savons pas ce que

nous sommes.

PATROCLE.--Je lui dirai.

(Il sort.)

ULYSSE.--Nous l'avons vu à l'entrée de sa tente; il n'est point malade.

AJAX.--Il l'est, mais du mal de lion; il est malade d'un coeur

enflé d'orgueil: vous pouvez appeler cela mélancolie, si vous voulez

l'excuser; mais, sur ma tête, c'est de l'orgueil. Et pourquoi donc,

pourquoi donc? Qu'il nous en donne la raison.--Un mot, seigneur.

(Agamemnon et Ajax vont se parler à l'écart.)

NESTOR.--Quel est donc la cause qui excite Ajax à aboyer ainsi contre

lui?

ULYSSE.--Achille lui a débauché son fou.

NESTOR.--Qui? Thersite?

ULYSSE.--Lui-même.

NESTOR.--Voilà donc Ajax qui va manquer de matière, s'il a perdu le

sujet de son discours.

ULYSSE.--Non, vous voyez qu'Achille est devenu son sujet, à présent

qu'il lui a pris le sien.

NESTOR.--Tant mieux, leur séparation entre plus dans nos voeux que leur

faction, puisqu'un fou a pu la rompre!

ULYSSE.--L'amitié, dont la sagesse n'est pas le noeud, est aisément

désunie par la folie; voici Patrocle qui revient.

(Patrocle revient.)

NESTOR.--Point d'Achille avec lui.

ULYSSE.--L'éléphant a des jointures, mais point pour la politesse: ses

jambes sont pour son besoin, et non pour fléchir.

PATROCLE.--Achille me charge de vous dire qu'il est bien fâché, si

quelque autre objet que celui de votre dissipation et de votre plaisir

a porté Votre Grandeur, et sa noble suite, à venir à sa tente: il se

flatte que tout le but de cette visite est votre santé, que c'est une

promenade de l'après-dîner pour aider à la digestion.

AGAMEMNON.--Écoutez, Patrocle.--Nous ne sommes que trop accoutumés à ces

réponses. Mais cette excuse qu'il nous envoie sur les ailes rapides du

mépris n'échappe point à notre intelligence. Il a beaucoup de mérite, et

nous avons beaucoup de raisons de lui en attribuer: cependant toutes ses

vertus, que lui-même ne montre pas dans un jour glorieux, commencent à

perdre de leur éclat à nos yeux; c'est un beau fruit servi dans un plat

malsain, et qui pourrait bien se gâter sans qu'on en goûte. Allez, et

répétez-lui que nous sommes venus pour lui parler; et vous ne ferez pas

mal de lui dire que nous l'accusons d'un excès d'orgueil, et d'un défaut

d'honnêteté. Il se croit plus grand dans son opinion présomptueuse

qu'il ne le paraît au jugement du bon sens. Dites-lui que de plus

dignes personnages que lui tolèrent la sauvage solitude qu'il affecte,

dissimulent la force sacrée de leur autorité, souscrivent avec une

humble déférence à sa bizarre supériorité, et épient ses mauvaises

lunes, le flux et le reflux de son humeur, comme si tout le cours

de cette entreprise devait suivre la marée de ses caprices. Allez,

dites-lui cela; et ajoutez que, s'il se met à un prix trop haut, nous

nous passerons de lui; que, semblable à une machine de guerre qu'on ne

peut transporter, il reste gisant et chargé de ce reproche public: «il

faut ici du mouvement: cette machine ne peut aller à la guerre.» Nous

préférons un nain actif à un géant endormi.--Dites-lui cela.

PATROCLE.--Je vais le faire, et je rapporterai sa réponse sur-le-champ.

(Patrocle sort.)

AGAMEMNON.--Sa seconde réponse ne nous satisfera pas. Nous sommes venus

pour lui parler.... Ulysse, pénétrez dans sa tente.

(Ulysse sort.)

AJAX.--Hé! qu'est-il plus qu'un autre!

AGAMEMNON.--Il n'est pas plus qu'il ne se croit être.

AJAX.--Est-il autant? Ne pensez-vous pas qu'il croit valoir mieux que

moi?

AGAMEMNON.--Sans aucun doute.

AJAX.--Et souscrirez-vous à cette opinion, et direz-vous: cela est vrai?

AGAMEMNON.--Non, noble Ajax; vous êtes aussi fort, aussi vaillant, aussi

sage, aussi noble, beaucoup plus doux et beaucoup plus traitable que

lui.

AJAX.--Comment un homme peut-il être orgueilleux? Comment vient

l'orgueil? Je ne sais pas ce que c'est que l'orgueil.

AGAMEMNON.--Votre jugement en est plus net, Ajax, et vos vertus en sont

plus belles. L'homme orgueilleux se dévore lui-même. L'orgueil est son

miroir, son héraut, son historien: et toute belle action qu'il vante

lui-même, il en engloutit le mérite par sa louange même.

AJAX.--Je hais un homme orgueilleux, comme je hais la génération des

crapauds.

NESTOR, _à part._--Et cependant il s'aime lui-même: cela n'est-il pas

étrange?

(Ulysse revient.)

ULYSSE.--Achille n'ira point au combat demain matin.

AGAMEMNON.--Quelle est son excuse?

ULYSSE.--Il n'en allègue aucune: mais il suit le penchant de sa

propre humeur, sans attention, ni égard pour personne, obstiné dans sa

présomption et sa propre volonté.

AGAMEMNON.--Pourquoi ne veut-il pas, cédant à notre honnête prière,

sortir de sa tente et respirer l'air avec nous?

ULYSSE.--Il donne de l'importance aux plus petites choses, pour cela

même qu'il se voit prié. Il est possédé de sa grandeur, et il ne se

parle à lui-même qu'avec un orgueil mécontent de ses propres louanges.

L'idée qu'il a de son mérite fait bouillir son sang avec tant de chaleur

qu'au milieu de ses facultés actives et intellectuelles, le royal

Achille se mêle en furieux à la commotion et se renverse lui-même: que

vous dirai-je? Il est tellement infecté de la peste d'orgueil, que les

symptômes mortels crient: Il n'y a point de remède[30].

[Note 30: Allusion aux taches mortelles des pestiférés.]

AGAMEMNON.--Qu'Ajax aille le trouver.--Mon cher seigneur, allez, et

saluez-le dans sa tente; on dit qu'il fait cas de vous; et à votre

prière il se laissera détourner un peu de son obstination.

ULYSSE.--O Agamemnon, n'en faites rien. Nous consacrerons tous les pas

d'Ajax quand ils s'éloigneront d'Achille. Ce chef altier qui nourrit

son arrogance de sa propre substance et qui ne souffre jamais que les

affaires du monde entrent dans sa tête à l'exception de celles qu'il

conçoit et rumine lui-même, sera-t-il vénéré par un héros que nous

honorons plus que lui? Non, il ne faut pas que ce vaillant seigneur

trois fois illustre prostitue ainsi sa palme, si noblement acquise; ni,

suivant mon avis, qu'il asservisse son mérite personnel, aussi riche en

titres que peut l'être celui d'Achille, en allant trouver Achille. Cette

complaisance ne ferait qu'enfler[31] son orgueil déjà trop bouffi;

ce serait ajouter des feux au Cancer, lorsqu'il est embrasé, et qu'il

entretient les feux du grand Hypérion. Qu'Ajax aille le trouver! O

Jupiter, ne le souffre pas, et réponds au milieu du tonnerre: Achille,

va le trouver!

[Note 31: Il y a dans le texte _engraisser son orgueil_.]

NESTOR, _à part_.--A merveille: il touche l'endroit sensible!

DIOMÈDE, _à part_.--Et comme le silence d'Ajax savoure ces louanges!

AJAX.--Je vais à lui, je veux lui frapper le visage de mon gantelet.

AGAMEMNON.--Oh! non, vous n'irez pas.

AJAX.--S'il veut faire le fier avec moi, je lui frotterai son

orgueil.--Laissez-moi y aller.

ULYSSE.--Non, pour toute la valeur de ce qui dépend de cette guerre.

AJAX.--Un insolent, un misérable!

NESTOR, _à part_.--Comme il se dépeint lui-même!

AJAX.--Ne peut-il donc être sociable?

ULYSSE, _à part_.--C'est le corbeau qui crie contre la couleur noire.

AJAX.--Je tirerai du sang à ses humeurs.

AGAMEMNON, _à part_.--C'est le malade qui se fait ici le médecin.

AJAX.--Si tout le monde pensait comme moi....

ULYSSE, _à part_.--L'esprit ne serait plus à la mode.

AJAX.--Il n'en serait pas quitte à ce prix: il lui faudrait avaler nos

épées auparavant. L'orgueil remportera-t-il la victoire?

NESTOR, _à part_.--Si cela était, vous en remporteriez la moitié.

ULYSSE, _à part_.--Il en aurait dix parts.

AJAX.--Je le pétrirai comme il faut, et je le rendrai souple.

NESTOR, _à part, à Ulysse_.--Il n'est pas encore assez échauffé:

farcissez-le d'éloges, versez, versez, son ambition a soif.

ULYSSE, _à Agamemnon_.--Seigneur, vous vous tourmentez trop longtemps de

ce désagrément.

NESTOR.--Notre illustre général, ne songez plus à cela.

DIOMÈDE.--Il faut vous préparer à combattre sans Achille.

ULYSSE.--Et c'est de l'entendre nommer qui lui fait du mal. Voici un

vrai héros.--Mais ce serait le louer en face: je me tais.

NESTOR.--Et pourquoi cela? Il n'est pas jaloux comme Achille.

ULYSSE.--Le monde entier sait qu'il est aussi vaillant que lui.

AJAX.--Un infâme chien se jouer de nous! Oh! que je voudrais qu'il fût

Troyen!

NESTOR.--Maintenant quel vice serait-ce dans Ajax....

ULYSSE.--S'il était orgueilleux.

DIOMÈDE.--Ou avide de louanges.

ULYSSE.--Oui, ou d'une humeur colère?

DIOMÈDE.--Ou bizarre et plein de lui-même.

ULYSSE.--Rends-en grâce au ciel, Ajax, ton caractère est formé: loue

celui qui t'a engendré, celle qui t'a allaité: gloire à ton précepteur;

et que les dons que tu as reçus de la nature soient renommés au delà,

bien au delà de la science. Mais celui qui a instruit tes bras aux

combats.... que Mars partage l'éternité en deux, et lui en donne la

moitié! et quant à ta force, Milon, porte-taureau[32], le cède au

nerveux Ajax. Je ne vanterai point ta sagesse, qui, comme une borne, un

poteau, un rivage, limite et termine l'étendue de tes grandes facultés.

Voici Nestor.--Instruit par le temps écoulé, il doit être, il est en

effet, et il est impossible qu'il ne soit pas sage.--Mais pardonnez, mon

père Nestor, si vos années étaient aussi jeunes que celles d'Ajax,

et votre cerveau de la même trempe que le sien, vous n'auriez pas la

prééminence sur lui, mais vous seriez ce qu'est Ajax.

AJAX.--Vous appellerai-je mon père[33]?

[Note 32: Milon peut bien être cité ici après Aristote.]

[Note 33: Shakspeare suit ici la coutume de son temps, Ben Johnson

avait plusieurs amis qui s'appelaient ses fils.]

NESTOR.--Oui, mon cher fils.

DIOMÈDE.--Laissez-vous guider par lui, seigneur Ajax.

ULYSSE.--Il est inutile de rester ici plus longtemps; le cerf Achille

reste dans les taillis. Qu'il plaise à notre illustre général de

convoquer son conseil de guerre. De nouveaux rois sont entrés dans

Troie. Demain, nous devons faire face avec nos principales forces;

et voici un guerrier!--Qu'il vienne des chevaliers de l'Orient et de

l'Occident, et qu'ils choisissent entre eux la fleur de leur héros, Ajax

fera raison au meilleur.

AGAMEMNON.--Allons au conseil.--Laissons dormir Achille, les barques

légères volent sur l'onde, tandis que les gros vaisseaux s'engravent.

(Ils sortent.)

Troïlus et Cressida · 第 16 / 51 题