SCÈNE II

Troie.--Appartement du palais de Priam.

PRIAM, HECTOR, TROÏLUS, PARIS et HÉLÉNUS.

PRIAM.--Après la perte de tant d'heures, de discours et de sang, Nestor

vient encore nous dire au nom des Grecs: «Rendez Hélène, et tous les

dommages: honneur, perte de temps, voyages, dépenses, blessures, amis,

et tout l'amas de biens précieux que cette guerre vorace a consumés dans

son sein brûlant, seront mis de côté.»--Hector, qu'en dites-vous?

HECTOR.--Quoiqu'aucun homme ne craigne moins les Grecs que moi, quant à

ce qui me touche particulièrement, néanmoins, vénérable Priam, il n'y

a pas de dame parmi celles dont les entrailles sont les plus tendres

et les plus susceptibles de concevoir des craintes, qui soit plus prête

qu'Hector à s'écrier: Qui peut prévoir la suite? Le mal de la paix,

c'est la sécurité, une sécurité trop confiante. Mais une défiance

modeste est nommée le fanal du sage, la sonde qui pénètre jusqu'au fond

de tout ce qu'il y a de pire. Qu'Hélène parte. Depuis que la première

épée a été tirée pour cette querelle, parmi les milliers de guerriers

égorgés, chaque dixième victime nous était aussi précieuse qu'Hélène: je

parle des nôtres; si nous avons perdu tant de fois le dixième des nôtres

pour conserver un bien qui ne nous appartient pas, ce bien porterait mon

nom qu'il n'aurait pas la valeur du dixième. Sur quoi se fonde le motif

qui nous fait refuser de la rendre?

TROÏLUS.--Fi donc! fi donc! mon frère. Pesez-vous le prix et l'honneur

d'un roi, d'un aussi grand roi que notre auguste père, dans la balance

qui sert aux intérêts vulgaires? Voulez-vous calculer avec des jetons la

valeur inappréciable de son mérite infini et entourer un corps immense

d'une ceinture aussi étroite que les craintes et les raisons? Fi donc!

ayez honte, au nom des dieux!

HÉLÉNUS.--Il n'est pas étonnant que vous attaquiez si rarement la

raison, vous qui en êtes si dépourvu. Faudrait-il donc que notre père

gouvernât les affaires de son empire sans le secours de la raison, parce

que votre discours, qui le lui conseille, en est dénué?

TROÏLUS.--Vous êtes pour le sommeil et les songes, mon frère le prêtre;

vous garnissez vos gants de raisons. Les voici, vos raisons: vous savez

qu'une épée est dangereuse à manier; et la raison fuit tout objet qui

présente un danger. Qui donc s'étonnera qu'Hélénus, lorsqu'il aperçoit

devant lui un Grec et son épée, ajuste promptement les ailes de la

raison à ses talons, et s'enfuie aussi vite que Mercure grondé par

Jupiter, ou qu'une étoile lancée hors de sa sphère? Si nous voulons

parler de raison, fermons donc nos portes, et dormons; le courage et

l'honneur auraient bientôt des coeurs de lièvre, s'ils se farcissaient

seulement leurs pensées de cette grasse raison; La raison et la prudence

rendent le foie blanc[24] et abattent la force.

[Note 24: _Make livers pale_ (rendent le foie blanc). La blancheur

du foie était regardée comme une preuve de lâcheté, ainsi dans Macbeth

«_thou lily livered_.»]

HECTOR.--Mon frère, Hélène ne vaut pas ce qu'il nous en coûte pour la

garder.

TROÏLUS.--Quel objet a d'autre valeur que celle qu'on y attache?

HECTOR.--Mais cette valeur ne dépend pas d'un caprice particulier;

l'estime et le cas qu'on fait d'un objet viennent autant de son prix

réel que de l'opinion de celui qui le prise. C'est une folle idolâtrie,

que de rendre le culte plus grand que le dieu; c'est un délire que

de vouloir attribuer à un objet des qualités qu'il s'arroge bientôt

lui-même sans avoir l'ombre du mérite auquel il prétend.

TROÏLUS.--J'épouse aujourd'hui une femme, et mon choix est dirigé par

mon penchant: mon inclination s'est enflammée par mes oreilles et mes

yeux, deux pilotes naviguant entre le dangereux rivage du caprice et

du jugement. Comment puis-je me dégager de la femme que j'ai choisie,

quoique ma volonté vienne à se dégoûter de son propre choix? Il n'y a

aucun moyen d'échapper à ceci, tout en restant ferme dans la route de

l'honneur. Nous ne renvoyons pas au marchand ses soieries, après que

nous les avons salies, et nous ne jetons pas les restes d'un festin dans

le panier de rebut, parce que nous nous trouvons rassasiés. On a trouvé

à propos que Pâris tirât des Grecs quelque vengeance; c'est le souffle

de vos suffrages unanimes qui a enflé ses voiles: les vents et la mer,

suspendant leur antique querelle, ont fait une trêve pour seconder

ses desseins; enfin il a touché au port désiré; et pour une vieille

tante[25], que les Grecs retenaient captive, il a enlevé une reine de

Grèce, dont la jeunesse et la fraîcheur flétrissent les traits d'Apollon

même, et font pâlir l'Aurore. Pourquoi la gardons-nous? Les Grecs

gardent notre tante.--Mérite-t-elle d'être gardée? Oh! Hélène est une

perle dont la conquête a fait lancer mille vaisseaux, et a converti en

marchands des rois couronnés. Si vous accordez une fois que Pâris fit

sagement de partir (comme vous êtes forcés d'en convenir, vous étant

tous écriés: Partez, partez); si vous avouez qu'il a ramené chez nous

une noble conquête, comme vous êtes aussi forcés de l'avouer, après

avoir frappé des mains, et crié inestimable! pourquoi donc blâmez-vous

aujourd'hui les suites de vos propres conseils, et faites-vous une chose

que n'a pas faite encore la fortune, en ravalant l'objet que vous avez

vous-même estimé au-dessus des richesses de la mer et de la terre?

O quel vil larcin que de voler un bien que nous tremblons de garder!

Voleurs, indignes du trésor que nous avons enlevé, lorsqu'après

avoir fait aux Grecs cet affront dans le sein même de leur pays, nous

craignons d'en défendre la possession dans notre ville natale!

[Note 25: _Hésione_, soeur de Priam.]

CASSANDRE, _de l'intérieur du théâtre_.--Pleurez, Troyens, pleurez!

PRIAM.--Quel est ce bruit? d'où viennent ces cris sinistres?

TROÏLUS.--C'est notre folle de soeur: je reconnais sa voix.

CASSANDRE, _dans l'intérieur_.--Pleurez, Troyens!

HECTOR.--C'est Cassandre.

CASSANDRE _entre en délire_.--Pleurez, pleurez, Troyens! Prêtez-moi dix

mille yeux, et je les remplirai de larmes prophétiques[26].

[Note 26: Tunc etiam fatis aperit Cassandra futuris Ora, dei jussu

non unquam credita Teucris.

_(Énéide,_ l. II, v. 246-47.)]

HECTOR.--Paix, ma soeur; paix!

CASSANDRE.--Jeunes filles, jeunes garçons, adultes et vieillards ridés,

tendres enfants qui ne pouvez que pleurer, secondez tous mes clameurs.

Payons d'avance la moitié du tribut immense de gémissements que nous

prépare l'avenir. Pleurez, Troyens, pleurez. Accoutumez vos yeux aux

larmes. Troie ne sera plus, et le superbe palais d'Ilion va tomber.

Pâris, notre frère, est la torche embrasée qui nous consume. Pleurez,

Troyens; criez: Hélène! Malheur! pleurez, pleurez: Troie est en feu, si

Hélène ne s'en va!

(Elle sort.)

HECTOR.--Eh bien! jeune Troïlus, ces accents prophétiques de notre

soeur n'excitent-ils aucun remords? Ou votre sang est-il si follement

bouillant, que les conseils de la raison, ni la crainte d'un mauvais

succès dans une mauvaise cause, ne puissent le modérer?

TROÏLUS.--Quoi! mon frère Hector, nous ne pouvons juger de la justice

d'une entreprise sur l'issue que pourront lui donner les événements, ni

laisser abattre le courage de nos âmes, parce que Cassandre est folle.

Les transports de son cerveau malade ne peuvent pas dénaturer la bonté

d'une cause que notre honneur à tous s'est engagé à faire triompher.

Pour ma part, je n'y ai pas plus d'intérêt que tous les fils de Priam;

mais que Jupiter ne permette pas qu'il soit pris parmi nous aucune

résolution qui laisse au plus faible courage de la répugnance à la

soutenir et à combattre pour elle!

PARIS.--Autrement le monde pourrait taxer de légèreté mes entreprises

aussi bien que vos conseils; mais j'atteste les dieux que c'est votre

plein consentement qui a donné des ailes à mon inclination, et qui a

étouffé toutes les craintes attachées à ce fatal projet; car que peut,

hélas! mon bras isolé? Quelle défense y a-t-il dans la valeur d'un seul

homme, pour soutenir le choc et la vengeance des ennemis que devait

armer cette querelle? Et cependant, je proteste que si je devais moi

seul en subir les périls, et que mon pouvoir égalât ma volonté,

jamais Pâris ne rétracterait ce qu'il a fait, ni ne faiblirait dans sa

poursuite.

PRIAM.--Pâris, vous parlez comme un homme enivré de voluptés: vous avez

le miel, vous; mais ils goûtent le fiel: ainsi vous n'avez pas de mérite

à être vaillant.

PARIS.--Seigneur, je n'ai pas seulement en vue les plaisirs qu'une

pareille beauté apporte avec elle: je voudrais aussi effacer la tache de

son heureux enlèvement, par l'honneur de la garder. Quelle trahison ne

serait-ce pas contre cette princesse enlevée, quel opprobre pour votre

gloire, quelle ignominie pour moi, de céder aujourd'hui sa possession,

lâchement et par contrainte? Se peut-il qu'une idée aussi basse puisse

prendre pied un moment dans vos âmes généreuses? Parmi les plus faibles

courages de notre parti, il n'en est pas un qui n'ait un coeur pour

oser, et une épée à tirer, quand il est question de défendre Hélène:

il n'en est pas un, si grand, si noble qu'il soit, dont la vie fût

mal employée, ou la mort sans gloire, lorsqu'Hélène en est l'objet: je

conclus donc que nous pouvons bien combattre pour une beauté, dont la

vaste enceinte de l'univers ne peut nous offrir l'égale.

HECTOR.--Pâris, et vous, Troïlus, vous avez tous deux bien parlé;

et vous avez raisonné sur l'affaire et la question maintenant en

discussion; mais bien superficiellement, et comme des jeunes gens

qu'Aristote[27] jugerait incapables d'entendre la philosophie morale.

Les raisons que vous alléguez conviennent mieux à l'ardente passion d'un

sang bouillant, qu'à un libre choix entre le juste et l'injuste: car le

plaisir et la vengeance ont l'oreille plus sourde que le serpent à la

voix d'une sage décision. La nature veut qu'on rende tous les biens

au légitime possesseur; or quelle dette plus sacrée y a-t-il, parmi le

genre humain, que celle de l'épouse envers l'époux? Si cette loi de

la nature est enfreinte par la passion, et que les grandes âmes lui

résistent par une partiale indulgence pour leurs penchants inflexibles,

il y a, dans toute nation bien gouvernée, une loi pour dompter ces

passions effrénées qui désobéissent et se révoltent. Si donc Hélène est

la femme du roi de Sparte (comme il est notoire qu'elle l'est), ces

lois morales de la nature et des nations crient hautement qu'il faut

la renvoyer à son époux. Persister dans son injustice, ce n'est pas la

réparer; c'est au contraire l'aggraver encore. Voilà quel est l'avis

d'Hector, en ne consultant que la vérité; néanmoins, mes braves frères,

je penche de votre côté dans la résolution de garder Hélène: c'est

une cause qui n'intéresse pas médiocrement notre dignité générale et

individuelle.

[Note 27: On ne s'attendait guère A voir _Aristote_ en cette

affaire. (La Fontaine.)]

TROÏLUS.--Vous venez de toucher l'âme de nos desseins. Si nous

n'étions pas plus jaloux de gloire que nous ne le sommes d'obéir à nos

ressentiments, je ne souhaiterais pas qu'il y eût une goutte de plus du

sang troyen versé pour la défense d'Hélène. Mais, brave Hector, elle

est un objet d'honneur et de renommée; un aiguillon puissant aux actions

courageuses et magnanimes; notre valeur peut aujourd'hui terrasser nos

ennemis, et la gloire dans l'avenir peut nous sanctifier. Car je présume

que le brave Hector ne voudrait pas, pour les trésors du monde entier,

renoncer à la riche promesse de gloire qui sourit au front de cette

guerre.

HECTOR.--Je suis des vôtres, valeureux fils de l'illustre Priam.--J'ai

lancé un audacieux défi au milieu des Grecs factieux et languissants; il

portera l'étonnement au fond de leurs âmes assoupies. J'ai été informé

que leur grand général sommeillait, tandis que la jalousie se glissait

dans l'armée. Ceci, je présume, le réveillera.

(Ils sortent.)

Troïlus et Cressida · 第 15 / 51 题