Troie.--Appartement du palais de Priam.
PRIAM, HECTOR, TROÏLUS, PARIS et HÉLÉNUS.
PRIAM.--Après la perte de tant d'heures, de discours et de sang, Nestor
vient encore nous dire au nom des Grecs: «Rendez Hélène, et tous les
dommages: honneur, perte de temps, voyages, dépenses, blessures, amis,
et tout l'amas de biens précieux que cette guerre vorace a consumés dans
son sein brûlant, seront mis de côté.»--Hector, qu'en dites-vous?
HECTOR.--Quoiqu'aucun homme ne craigne moins les Grecs que moi, quant à
ce qui me touche particulièrement, néanmoins, vénérable Priam, il n'y
a pas de dame parmi celles dont les entrailles sont les plus tendres
et les plus susceptibles de concevoir des craintes, qui soit plus prête
qu'Hector à s'écrier: Qui peut prévoir la suite? Le mal de la paix,
c'est la sécurité, une sécurité trop confiante. Mais une défiance
modeste est nommée le fanal du sage, la sonde qui pénètre jusqu'au fond
de tout ce qu'il y a de pire. Qu'Hélène parte. Depuis que la première
épée a été tirée pour cette querelle, parmi les milliers de guerriers
égorgés, chaque dixième victime nous était aussi précieuse qu'Hélène: je
parle des nôtres; si nous avons perdu tant de fois le dixième des nôtres
pour conserver un bien qui ne nous appartient pas, ce bien porterait mon
nom qu'il n'aurait pas la valeur du dixième. Sur quoi se fonde le motif
qui nous fait refuser de la rendre?
TROÏLUS.--Fi donc! fi donc! mon frère. Pesez-vous le prix et l'honneur
d'un roi, d'un aussi grand roi que notre auguste père, dans la balance
qui sert aux intérêts vulgaires? Voulez-vous calculer avec des jetons la
valeur inappréciable de son mérite infini et entourer un corps immense
d'une ceinture aussi étroite que les craintes et les raisons? Fi donc!
ayez honte, au nom des dieux!
HÉLÉNUS.--Il n'est pas étonnant que vous attaquiez si rarement la
raison, vous qui en êtes si dépourvu. Faudrait-il donc que notre père
gouvernât les affaires de son empire sans le secours de la raison, parce
que votre discours, qui le lui conseille, en est dénué?
TROÏLUS.--Vous êtes pour le sommeil et les songes, mon frère le prêtre;
vous garnissez vos gants de raisons. Les voici, vos raisons: vous savez
qu'une épée est dangereuse à manier; et la raison fuit tout objet qui
présente un danger. Qui donc s'étonnera qu'Hélénus, lorsqu'il aperçoit
devant lui un Grec et son épée, ajuste promptement les ailes de la
raison à ses talons, et s'enfuie aussi vite que Mercure grondé par
Jupiter, ou qu'une étoile lancée hors de sa sphère? Si nous voulons
parler de raison, fermons donc nos portes, et dormons; le courage et
l'honneur auraient bientôt des coeurs de lièvre, s'ils se farcissaient
seulement leurs pensées de cette grasse raison; La raison et la prudence
rendent le foie blanc[24] et abattent la force.
[Note 24: _Make livers pale_ (rendent le foie blanc). La blancheur
du foie était regardée comme une preuve de lâcheté, ainsi dans Macbeth
«_thou lily livered_.»]
HECTOR.--Mon frère, Hélène ne vaut pas ce qu'il nous en coûte pour la
garder.
TROÏLUS.--Quel objet a d'autre valeur que celle qu'on y attache?
HECTOR.--Mais cette valeur ne dépend pas d'un caprice particulier;
l'estime et le cas qu'on fait d'un objet viennent autant de son prix
réel que de l'opinion de celui qui le prise. C'est une folle idolâtrie,
que de rendre le culte plus grand que le dieu; c'est un délire que
de vouloir attribuer à un objet des qualités qu'il s'arroge bientôt
lui-même sans avoir l'ombre du mérite auquel il prétend.
TROÏLUS.--J'épouse aujourd'hui une femme, et mon choix est dirigé par
mon penchant: mon inclination s'est enflammée par mes oreilles et mes
yeux, deux pilotes naviguant entre le dangereux rivage du caprice et
du jugement. Comment puis-je me dégager de la femme que j'ai choisie,
quoique ma volonté vienne à se dégoûter de son propre choix? Il n'y a
aucun moyen d'échapper à ceci, tout en restant ferme dans la route de
l'honneur. Nous ne renvoyons pas au marchand ses soieries, après que
nous les avons salies, et nous ne jetons pas les restes d'un festin dans
le panier de rebut, parce que nous nous trouvons rassasiés. On a trouvé
à propos que Pâris tirât des Grecs quelque vengeance; c'est le souffle
de vos suffrages unanimes qui a enflé ses voiles: les vents et la mer,
suspendant leur antique querelle, ont fait une trêve pour seconder
ses desseins; enfin il a touché au port désiré; et pour une vieille
tante[25], que les Grecs retenaient captive, il a enlevé une reine de
Grèce, dont la jeunesse et la fraîcheur flétrissent les traits d'Apollon
même, et font pâlir l'Aurore. Pourquoi la gardons-nous? Les Grecs
gardent notre tante.--Mérite-t-elle d'être gardée? Oh! Hélène est une
perle dont la conquête a fait lancer mille vaisseaux, et a converti en
marchands des rois couronnés. Si vous accordez une fois que Pâris fit
sagement de partir (comme vous êtes forcés d'en convenir, vous étant
tous écriés: Partez, partez); si vous avouez qu'il a ramené chez nous
une noble conquête, comme vous êtes aussi forcés de l'avouer, après
avoir frappé des mains, et crié inestimable! pourquoi donc blâmez-vous
aujourd'hui les suites de vos propres conseils, et faites-vous une chose
que n'a pas faite encore la fortune, en ravalant l'objet que vous avez
vous-même estimé au-dessus des richesses de la mer et de la terre?
O quel vil larcin que de voler un bien que nous tremblons de garder!
Voleurs, indignes du trésor que nous avons enlevé, lorsqu'après
avoir fait aux Grecs cet affront dans le sein même de leur pays, nous
craignons d'en défendre la possession dans notre ville natale!
[Note 25: _Hésione_, soeur de Priam.]
CASSANDRE, _de l'intérieur du théâtre_.--Pleurez, Troyens, pleurez!
PRIAM.--Quel est ce bruit? d'où viennent ces cris sinistres?
TROÏLUS.--C'est notre folle de soeur: je reconnais sa voix.
CASSANDRE, _dans l'intérieur_.--Pleurez, Troyens!
HECTOR.--C'est Cassandre.
CASSANDRE _entre en délire_.--Pleurez, pleurez, Troyens! Prêtez-moi dix
mille yeux, et je les remplirai de larmes prophétiques[26].
[Note 26: Tunc etiam fatis aperit Cassandra futuris Ora, dei jussu
non unquam credita Teucris.
_(Énéide,_ l. II, v. 246-47.)]
HECTOR.--Paix, ma soeur; paix!
CASSANDRE.--Jeunes filles, jeunes garçons, adultes et vieillards ridés,
tendres enfants qui ne pouvez que pleurer, secondez tous mes clameurs.
Payons d'avance la moitié du tribut immense de gémissements que nous
prépare l'avenir. Pleurez, Troyens, pleurez. Accoutumez vos yeux aux
larmes. Troie ne sera plus, et le superbe palais d'Ilion va tomber.
Pâris, notre frère, est la torche embrasée qui nous consume. Pleurez,
Troyens; criez: Hélène! Malheur! pleurez, pleurez: Troie est en feu, si
Hélène ne s'en va!
(Elle sort.)
HECTOR.--Eh bien! jeune Troïlus, ces accents prophétiques de notre
soeur n'excitent-ils aucun remords? Ou votre sang est-il si follement
bouillant, que les conseils de la raison, ni la crainte d'un mauvais
succès dans une mauvaise cause, ne puissent le modérer?
TROÏLUS.--Quoi! mon frère Hector, nous ne pouvons juger de la justice
d'une entreprise sur l'issue que pourront lui donner les événements, ni
laisser abattre le courage de nos âmes, parce que Cassandre est folle.
Les transports de son cerveau malade ne peuvent pas dénaturer la bonté
d'une cause que notre honneur à tous s'est engagé à faire triompher.
Pour ma part, je n'y ai pas plus d'intérêt que tous les fils de Priam;
mais que Jupiter ne permette pas qu'il soit pris parmi nous aucune
résolution qui laisse au plus faible courage de la répugnance à la
soutenir et à combattre pour elle!
PARIS.--Autrement le monde pourrait taxer de légèreté mes entreprises
aussi bien que vos conseils; mais j'atteste les dieux que c'est votre
plein consentement qui a donné des ailes à mon inclination, et qui a
étouffé toutes les craintes attachées à ce fatal projet; car que peut,
hélas! mon bras isolé? Quelle défense y a-t-il dans la valeur d'un seul
homme, pour soutenir le choc et la vengeance des ennemis que devait
armer cette querelle? Et cependant, je proteste que si je devais moi
seul en subir les périls, et que mon pouvoir égalât ma volonté,
jamais Pâris ne rétracterait ce qu'il a fait, ni ne faiblirait dans sa
poursuite.
PRIAM.--Pâris, vous parlez comme un homme enivré de voluptés: vous avez
le miel, vous; mais ils goûtent le fiel: ainsi vous n'avez pas de mérite
à être vaillant.
PARIS.--Seigneur, je n'ai pas seulement en vue les plaisirs qu'une
pareille beauté apporte avec elle: je voudrais aussi effacer la tache de
son heureux enlèvement, par l'honneur de la garder. Quelle trahison ne
serait-ce pas contre cette princesse enlevée, quel opprobre pour votre
gloire, quelle ignominie pour moi, de céder aujourd'hui sa possession,
lâchement et par contrainte? Se peut-il qu'une idée aussi basse puisse
prendre pied un moment dans vos âmes généreuses? Parmi les plus faibles
courages de notre parti, il n'en est pas un qui n'ait un coeur pour
oser, et une épée à tirer, quand il est question de défendre Hélène:
il n'en est pas un, si grand, si noble qu'il soit, dont la vie fût
mal employée, ou la mort sans gloire, lorsqu'Hélène en est l'objet: je
conclus donc que nous pouvons bien combattre pour une beauté, dont la
vaste enceinte de l'univers ne peut nous offrir l'égale.
HECTOR.--Pâris, et vous, Troïlus, vous avez tous deux bien parlé;
et vous avez raisonné sur l'affaire et la question maintenant en
discussion; mais bien superficiellement, et comme des jeunes gens
qu'Aristote[27] jugerait incapables d'entendre la philosophie morale.
Les raisons que vous alléguez conviennent mieux à l'ardente passion d'un
sang bouillant, qu'à un libre choix entre le juste et l'injuste: car le
plaisir et la vengeance ont l'oreille plus sourde que le serpent à la
voix d'une sage décision. La nature veut qu'on rende tous les biens
au légitime possesseur; or quelle dette plus sacrée y a-t-il, parmi le
genre humain, que celle de l'épouse envers l'époux? Si cette loi de
la nature est enfreinte par la passion, et que les grandes âmes lui
résistent par une partiale indulgence pour leurs penchants inflexibles,
il y a, dans toute nation bien gouvernée, une loi pour dompter ces
passions effrénées qui désobéissent et se révoltent. Si donc Hélène est
la femme du roi de Sparte (comme il est notoire qu'elle l'est), ces
lois morales de la nature et des nations crient hautement qu'il faut
la renvoyer à son époux. Persister dans son injustice, ce n'est pas la
réparer; c'est au contraire l'aggraver encore. Voilà quel est l'avis
d'Hector, en ne consultant que la vérité; néanmoins, mes braves frères,
je penche de votre côté dans la résolution de garder Hélène: c'est
une cause qui n'intéresse pas médiocrement notre dignité générale et
individuelle.
[Note 27: On ne s'attendait guère A voir _Aristote_ en cette
affaire. (La Fontaine.)]
TROÏLUS.--Vous venez de toucher l'âme de nos desseins. Si nous
n'étions pas plus jaloux de gloire que nous ne le sommes d'obéir à nos
ressentiments, je ne souhaiterais pas qu'il y eût une goutte de plus du
sang troyen versé pour la défense d'Hélène. Mais, brave Hector, elle
est un objet d'honneur et de renommée; un aiguillon puissant aux actions
courageuses et magnanimes; notre valeur peut aujourd'hui terrasser nos
ennemis, et la gloire dans l'avenir peut nous sanctifier. Car je présume
que le brave Hector ne voudrait pas, pour les trésors du monde entier,
renoncer à la riche promesse de gloire qui sourit au front de cette
guerre.
HECTOR.--Je suis des vôtres, valeureux fils de l'illustre Priam.--J'ai
lancé un audacieux défi au milieu des Grecs factieux et languissants; il
portera l'étonnement au fond de leurs âmes assoupies. J'ai été informé
que leur grand général sommeillait, tandis que la jalousie se glissait
dans l'armée. Ceci, je présume, le réveillera.
(Ils sortent.)