CHAPITRE XIII.

En voyant le visage inondé de sang du jeune étranger, Cicio eut d'abord

l'idée de prendre le large, comme les autres bandits. L'instinct de la

conservation était l'excuse de ce premier mouvement; mais, au bout de

dix pas, il se retourna, et comme il vit le blessé chanceler sur

ses jambes, il courut à lui pour l'aider à se soutenir. La blessure

paraissait plus grave que don Zefirino ne l'avait annoncé: elle

traversait la joue dans toute sa longueur. La lame du fatal _temperino_

avait pénétré jusqu'à l'intérieur de la bouche; en sorte que le sang

coulait, non-seulement de la plaie, mais encore des lèvres du malheureux

jeune homme. Cicio se mit à pleurer, et il appela du secours à grands

cris. Une femme sortit enfin d'une maison, et apporta du linge et de

l'eau. Elle fit asseoir à terre le blessé, lava le sang et posa une

compresse sur la plaie. Pendant cette opération, le blessé s'était

évanoui.

--Ne voilà-t-il pas un pauvre seigneur bien accommodé! s'écria la bonne

femme. O hommes, soyez maudits, avec votre jalousie et vos vengeances!

Défigurer ainsi un étranger! la belle hospitalité, la belle courtoisie

qu'on trouve dans notre pays! Est-ce savoir vivre que de renvoyer un

jeune homme à sa famille avec le visage ainsi meurtri? Que dira sa mère?

Que pensera-t-elle des Siciliens? Et toi, petit misérable, avec ta

chèvre et tes danses, si tu as trempé dans le complot, regarde ces flots

de sang, afin qu'ils retombent sur ta tête; regarde cette figure pâle,

et, si tu n'as pas le coeur d'un tigre, grave bien dans ta mémoire ce

spectacle pitoyable. Tes remords te le représenteront encore dans dix

ans.

Cicio arma son visage d'un double masque de dissimulation et de fierté:

--Je ne sais, dit-il froidement, pourquoi vous m'accusez.

--Parce que je devine la vérité, reprit la bonne femme. Si tu es

innocent, pose ta main sur cette croix d'or que je porte à mon cou, et

jure par le divin fils de la madone que tu n'étais pas du complot.

--Je jure que je vois aujourd'hui cet étranger pour la première fois de

ma vie, répondit Cicio.

---Ce n'est pas cela qu'on te demande. Il faut jurer que tu n'étais pas

du complot. Tu ne l'oses pas, tu es coupable. Holà! honnêtes passants,

arrêtez ce petit scélérat, c'est lui qui vient de blesser ce pauvre

seigneur que vous voyez mourant.

Quelques passants se retournèrent aux cris de cette femme; mais ils

s'éloignèrent bien vite en murmurant tout bas les mots d'_accidente_ et

de _tagliada_.

--Puisque le ciel le permet, reprit la femme, va-t'en donc et sois

maudit; que le remords empoisonne ton sommeil, ton pain et l'air que tu

respires.

--Il n'est pas en votre pouvoir de répandre tant de poison, répondit

Cicio.

Et le petit chevrier partit en courant.

Notre héros avait de grands défauts, comme le lecteur a pu s'en

convaincre. C'était un vrai montagnard sans éducation, obtus sans des

préjugés, violent dans ses passions, et facile à égarer au moyen de

sophismes. Avec l'idée fixe de venger sa mère, il aurait vu égorger sans

s'émouvoir cent mille soldats napolitains, et généralement tous les

individus qu'il appelait Athéniens ou Carthaginois, sans savoir au juste

ce qu'il entendait par ces deux mots. Mais, au fond, il avait le coeur

honnête. La scène de la taillade l'avait remué profondément. Les paroles

de la bonne femme achevèrent de porter le trouble dans son esprit; et

comme il passait aisément d'un extrême à l'autre, l'image du blessé

inondé de sang le pénétra de terreur et de pitié. Les clameurs de la

ville lui semblaient autant de malédictions lointaines, comme si ses

crimes eussent ameuté le monde entier coutre lui; et il fuyait au

hasard, à perdre haleine, épouvanté par le bruit de ses pas et le galop

de l'innocente Gheta. Il courut ainsi jusqu'au cabaret _del Falcone_;

mais la compagnie de ses amis les brigands, au lieu de lui rendre le

calme, ne fit qu'augmenter son dégoût et ses remords.

--Arrive donc, petit paresseux, lui dit le chef aux sous-pieds; je

craignais que la police ne t'eût confisqué, ce qui m'aurait obligé à des

démarches fâcheuses.

--Épargnez-vous les démarches en ma faveur, répondit Cicio; je viens

vous déclarer que je me sépare de la bande.

--Un moment! reprit don Zefirino; il est écrit dans nos statuts qu'une

fois engagé dans notre société, on n'en sort plus sans le consentement

du chef, et je n'accorde mon consentement que pour trois motifs, le

mariage, la retraite au couvent, ou l'embarquement sur un navire.

Marie-toi, fais-toi moine ou matelot, sinon tu resteras parmi nous.

--Je ne connaissais point vos statuts, répondit Cicio; je n'ai prononcé

aucun serment. Je suis libre et je vous quitte.

--Mon mignon, dit l'homme aux sous-pieds, la révolte ici est punie par

le stylet.

--Et moi, je me défends avec ma carabine. Cicio saisit en effet sa

carabine et se retira dans un angle de la salle, l'arme haute, le pied

gauche en avant et le jarret tendu. Don Polyphême éclata de rire:

--Que pensez-vous, dit-il, de nos petits montagnards, seigneur Zefirino?

Regardez cet air sombre et résolu. Ne vous fiez pas à sa jeunesse et

à son ingénuité: il vous tuerait comme un lièvre au gîte. Abaisse ton

arme, Cicio, et ne l'emporte pas. Je ne souffrirai point qu'on te

moleste. Tu veux être libre, tu le seras. Je t'avertis seulement que

tu perdras ta part de butin déposée entre les mains des paysans de

Léonforte.

--Je vous l'abandonne sans regrets, répondit Cicio.

--Il faut aussi promettre, avant de nous quitter, de ne jamais nous

vendre ni déposer en justice contre nous.

--Par l'âme vénérée de saint Caraccioli, je jure de ne pas vous trahir;

et quand même on rétablirait pour moi seul l'ancienne torture, je

laisserais mettre mes chairs en lambeaux plutôt que de dire un mot de ce

que j'ai vu et entendu dans votre compagnie[2].

[Note 2: La torture fut abolie en Sicile par le marquis de Caraccioli,

en 1780, et pour cette raison il est considéré comme un saint.]

--Cela suffit, reprit Polyphême. Si quelqu'un doute de ta parole, il

aura affaire à moi. Tu peux aller où tu voudras.

Cicio fit un salut et sortit. Le danger qu'il venait de courir ayant

excité son courage, il ne s'effraya pas à l'idée d'être sans asile et

sans amis dans une ville qu'il ne connaissait point. Une nuit en plein

air n'était pas une nouveauté pour lui. Après l'heure de la rosée, il

n'y a point d'alcove où l'on soit mieux que sous le ciel de Palerme.

Cicio vit d'ailleurs, dans les rues du Borgo, quantité de gens étendus

sur des dalles, et qui dormaient profondément. Il chercha donc un recoin

isolé pour s'y établir avec sa chèvre. Un banc de bois s'offrit à lui

devant la porte du couvent _delle Stimmate_. Il s'y étendit sur le côté

en faisant un oreiller de son bras droit et une couverture de sa veste,

et il ferma les yeux après avoir récité sa prière. Mais les émotions de

la journée avaient échauffé ses esprits; le sommeil s'approchait, amené

par la fatigue, et s'enfuyait aussitôt, repoussé bien loin par l'image

horrible de l'étranger nageant dans son sang.

--Dieu puissant, s'écria Cicio, c'est dans ma conscience que le

_temperino_ a porté le coup funeste. La malédiction de la bonne femme

pèse sur ma tête. Je suis empoisonné dans mon sommeil, mon pain et l'air

que je respire. Malheur à moi si je ne trouve un moyen d'apaiser le

courroux du ciel! Ma chère Angélica n'épouserait pas un garçon dévoré de

remords. Amour, conseille-moi!

--J'entends l'accent de Syracuse, dit une voix nasillarde. Qui donc se

lamente ainsi dans l'obscurité?

Cicio vit approcher de lui un vieux père capucin qui sortait du couvent

des _Stimmate_.

--C'est moi, Cicio le chevrier, répondit-il; ô mon père, ayez pitié d'un

compatriote, et dites une prière en faveur d'un pécheur au désespoir.

--Je te reconnais, mon enfant, dit le moine. Tu as fait bien du bruit

pour un garçon si jeune encore. Calme-toi. J'ai ouï parler de tes

malheurs, et j'y veux porter remède. Au lieu de courir le pays

et d'aller parmi des voleurs, il fallait rester dans notre chère

_Sceragusa_ et venir demander un asile et des consolations au couvent

des capucins. Mais au diable le passé! songeons au présent. Tu es un

pécheur au désespoir, dis-tu? Eh! mon garçon, je le crois bien; il n'y a

rien comme la belle étoile et la faim pour rendre lourds les péchés. Que

ton estomac s'emplisse d'un bon souper, que tes membres s'étendent dans

un bon lit, et tu me donneras ensuite des nouvelles de ta conscience.

Viens avec moi _hors des murs_. Quittons cette grande ville, et tout en

cheminant, tu me raconteras tes infortunes.

Cicio se leva de son banc, et partit avec le capucin. Il lui fit en

marchant le récit fidèle de ses aventures depuis la rencontre du notaire

Mast'-André dans les eaux de l'Anapo, jusqu'à la taillade inclusivement.

--Saint-Christophe, s'écria le moine, ayez pitié de nous! Une taillade

au visage, deux Anglais dévalisés! ce ne sont plus de simples péchés,

mon fils, ce sont des crimes. Il faut rompre avec cette vie-là, sans

quoi tu es perdu dans ce monde et dans l'autre.

--Hélas! mon père, répondit Cicio, je sens bien que vous avez raison, et

je voudrais, en effet, changer de vie; mais comment reconquérir ma

bonne réputation? Comment faire pour me réconcilier avec la justice?

En m'accusant d'un crime dont j'étais innocent, on m'a forcé à devenir

criminel.

--Ecoute-moi, mon garçon, reprit le capucin: avec une absolution du

confesseur, la paix sera bientôt signée entre le ciel et ta conscience,

puisque je te vois touché d'un repentir sincère. La clémence du seigneur

va vite en besogne quand on l'implore du fond de son âme, Si les hommes

étaient aussi généreux que le bon Dieu, on s'en trouverait mieux sur

cette terre malheureuse. Cependant, dis un mot, et je tâcherai d'obtenir

ta grâce de la justice humaine au moyen de protecteurs puissants.

Fais-toi capucin; entre dans notre excellent couvent, dont le séjour

délicieux et les beaux jardins sont l'ornement de notre chère Syracuse,

et tu es sauvé.

--Impossible, mon père: je n'ai pas la vocation nécessaire.

--C'est que tu ne sais pas, mon enfant, combien la vie est douce pour un

honnête religieux. Notre règle n'est point aussi sévère qu'on l'imagine.

Il n'y a pas de portes à notre couvent: ce qui prouve que ce n'est pas

une prison. Nous voyageons, à tour de rôle, par toute la Sicile; nous

recevons l'hospitalité la plus cordiale en tous lieux. Nous faisons

souvent bonne chère, quelquefois avec trop de gourmandise; mais le

samedi arrive, nous allons à confesse, et, si nous avons le bonheur

de mourir un dimanche, le Paradis s'ouvre à deux battants pour nous

recevoir. Il n'y a d'effrayant que les mots dans notre ordre. Qu'importe

la pauvreté si l'on n'a besoin de rien? l'obéissance lorsqu'on ne vous

commande rien de pénible? Quant à la chasteté, mon âge ne m'en fait pas

une privation. Toi, qui es jeune, réfléchis un moment, et, si tu es

homme de bon sens, reconnais que les rapports avec la femme ne sont

qu'une source de maux et de regrets amers.

--Mon père, répondit Cicio, je ne suis pas un libertin; si j'hésite à

faire le voeu de chasteté, c'est que j'ai jeté les yeux sur une femme de

qui j'attends le bonheur de ma vie. Je porte en moi deux passions qui

ne peuvent se cacher sous une robe de moine: la haine et l'amour. Je

déteste les meurtriers de ma vieille mère; je ne puis leur pardonner, et

j'aime de toute mon âme la divine fille de Mast'-André. Arrachez de mon

âme ces deux passions, et je suis à vous.

--Eh bien! mon enfant, tu es à nous, car ces deux passions sortiront de

ton coeur dès demain; cela est aussi sûr qu'il est vrai que je suis le

père Chistophe.

--O ciel! s'écria Cicio, vous m'épouvantez! Que va donc devenir ma

tendresse pour Angélica? qu'est-il donc arrivé de funeste?

--Nous en reparlerons demain.

--Mon père, mon père, dit le petit chevrier, pour que je sois à vous

demain, il faut donc que mes espérances soient ruinées et que mon coeur

se brise. Parlez; achevez-moi tout de suite. Ma maîtresse est-elle morte

ou mariée? ne m'aime-t-elle plus? O Sauveur des hommes, s'il en est

ainsi, je ne veux point d'une robe de laine pour y envelopper ma

douleur; je ne veux point d'une cellule et d'un lit. Donnez-moi un

linceul blanc et une fosse pour y dormir du sommeil éternel.

--Chut! dit le père Christophe; le bon Dieu n'aime pas qu'on lui fasse

de ces apostrophes véhémentes. Heureusement il ne t'écoute pas. Regarde

ces milliers d'étoiles, cette nuit splendide; admire le Créateur et

respecte en toi-même son sublime ouvrage.

En discourant ainsi, le capucin et son compagnon arrivèrent à

Saint-Philippe-de-Neri, petite paroisse située hors des murs de Palerme,

à peu de distance de la porte Carini. Le moine tira la sonnette

du presbytère. Une vieille servante vint ouvrir et gronda le père

Christophe en disant que le souper serait froid. Le curé reçut avec

bonté le petit chevrier, fit mettre un couvert de plus pour lui, et

demanda le macaroni. Cicio n'eut pas plutôt une large portion de pâte

et deux verres de vin dans l'estomac, qu'il se sentit moins exalté.

Le jovial père Christophe l'ayant mené dans une petite chambre que

la servante venait de préparer, il se coucha docilement sans oser se

plaindre, et comme il le trouva endormi:

--Dieu bon! dit-il avec attendrissement, si jeune encore et déjà si

malheureux! Donnez-lui assez de forces pour supporter ce qui l'attend

demain, et inspirez-moi les moyens de consoler cette pauvre âme.

La Chèvre Jaune · 第 18 / 21 题