En voyant le visage inondé de sang du jeune étranger, Cicio eut d'abord
l'idée de prendre le large, comme les autres bandits. L'instinct de la
conservation était l'excuse de ce premier mouvement; mais, au bout de
dix pas, il se retourna, et comme il vit le blessé chanceler sur
ses jambes, il courut à lui pour l'aider à se soutenir. La blessure
paraissait plus grave que don Zefirino ne l'avait annoncé: elle
traversait la joue dans toute sa longueur. La lame du fatal _temperino_
avait pénétré jusqu'à l'intérieur de la bouche; en sorte que le sang
coulait, non-seulement de la plaie, mais encore des lèvres du malheureux
jeune homme. Cicio se mit à pleurer, et il appela du secours à grands
cris. Une femme sortit enfin d'une maison, et apporta du linge et de
l'eau. Elle fit asseoir à terre le blessé, lava le sang et posa une
compresse sur la plaie. Pendant cette opération, le blessé s'était
évanoui.
--Ne voilà-t-il pas un pauvre seigneur bien accommodé! s'écria la bonne
femme. O hommes, soyez maudits, avec votre jalousie et vos vengeances!
Défigurer ainsi un étranger! la belle hospitalité, la belle courtoisie
qu'on trouve dans notre pays! Est-ce savoir vivre que de renvoyer un
jeune homme à sa famille avec le visage ainsi meurtri? Que dira sa mère?
Que pensera-t-elle des Siciliens? Et toi, petit misérable, avec ta
chèvre et tes danses, si tu as trempé dans le complot, regarde ces flots
de sang, afin qu'ils retombent sur ta tête; regarde cette figure pâle,
et, si tu n'as pas le coeur d'un tigre, grave bien dans ta mémoire ce
spectacle pitoyable. Tes remords te le représenteront encore dans dix
ans.
Cicio arma son visage d'un double masque de dissimulation et de fierté:
--Je ne sais, dit-il froidement, pourquoi vous m'accusez.
--Parce que je devine la vérité, reprit la bonne femme. Si tu es
innocent, pose ta main sur cette croix d'or que je porte à mon cou, et
jure par le divin fils de la madone que tu n'étais pas du complot.
--Je jure que je vois aujourd'hui cet étranger pour la première fois de
ma vie, répondit Cicio.
---Ce n'est pas cela qu'on te demande. Il faut jurer que tu n'étais pas
du complot. Tu ne l'oses pas, tu es coupable. Holà! honnêtes passants,
arrêtez ce petit scélérat, c'est lui qui vient de blesser ce pauvre
seigneur que vous voyez mourant.
Quelques passants se retournèrent aux cris de cette femme; mais ils
s'éloignèrent bien vite en murmurant tout bas les mots d'_accidente_ et
de _tagliada_.
--Puisque le ciel le permet, reprit la femme, va-t'en donc et sois
maudit; que le remords empoisonne ton sommeil, ton pain et l'air que tu
respires.
--Il n'est pas en votre pouvoir de répandre tant de poison, répondit
Cicio.
Et le petit chevrier partit en courant.
Notre héros avait de grands défauts, comme le lecteur a pu s'en
convaincre. C'était un vrai montagnard sans éducation, obtus sans des
préjugés, violent dans ses passions, et facile à égarer au moyen de
sophismes. Avec l'idée fixe de venger sa mère, il aurait vu égorger sans
s'émouvoir cent mille soldats napolitains, et généralement tous les
individus qu'il appelait Athéniens ou Carthaginois, sans savoir au juste
ce qu'il entendait par ces deux mots. Mais, au fond, il avait le coeur
honnête. La scène de la taillade l'avait remué profondément. Les paroles
de la bonne femme achevèrent de porter le trouble dans son esprit; et
comme il passait aisément d'un extrême à l'autre, l'image du blessé
inondé de sang le pénétra de terreur et de pitié. Les clameurs de la
ville lui semblaient autant de malédictions lointaines, comme si ses
crimes eussent ameuté le monde entier coutre lui; et il fuyait au
hasard, à perdre haleine, épouvanté par le bruit de ses pas et le galop
de l'innocente Gheta. Il courut ainsi jusqu'au cabaret _del Falcone_;
mais la compagnie de ses amis les brigands, au lieu de lui rendre le
calme, ne fit qu'augmenter son dégoût et ses remords.
--Arrive donc, petit paresseux, lui dit le chef aux sous-pieds; je
craignais que la police ne t'eût confisqué, ce qui m'aurait obligé à des
démarches fâcheuses.
--Épargnez-vous les démarches en ma faveur, répondit Cicio; je viens
vous déclarer que je me sépare de la bande.
--Un moment! reprit don Zefirino; il est écrit dans nos statuts qu'une
fois engagé dans notre société, on n'en sort plus sans le consentement
du chef, et je n'accorde mon consentement que pour trois motifs, le
mariage, la retraite au couvent, ou l'embarquement sur un navire.
Marie-toi, fais-toi moine ou matelot, sinon tu resteras parmi nous.
--Je ne connaissais point vos statuts, répondit Cicio; je n'ai prononcé
aucun serment. Je suis libre et je vous quitte.
--Mon mignon, dit l'homme aux sous-pieds, la révolte ici est punie par
le stylet.
--Et moi, je me défends avec ma carabine. Cicio saisit en effet sa
carabine et se retira dans un angle de la salle, l'arme haute, le pied
gauche en avant et le jarret tendu. Don Polyphême éclata de rire:
--Que pensez-vous, dit-il, de nos petits montagnards, seigneur Zefirino?
Regardez cet air sombre et résolu. Ne vous fiez pas à sa jeunesse et
à son ingénuité: il vous tuerait comme un lièvre au gîte. Abaisse ton
arme, Cicio, et ne l'emporte pas. Je ne souffrirai point qu'on te
moleste. Tu veux être libre, tu le seras. Je t'avertis seulement que
tu perdras ta part de butin déposée entre les mains des paysans de
Léonforte.
--Je vous l'abandonne sans regrets, répondit Cicio.
--Il faut aussi promettre, avant de nous quitter, de ne jamais nous
vendre ni déposer en justice contre nous.
--Par l'âme vénérée de saint Caraccioli, je jure de ne pas vous trahir;
et quand même on rétablirait pour moi seul l'ancienne torture, je
laisserais mettre mes chairs en lambeaux plutôt que de dire un mot de ce
que j'ai vu et entendu dans votre compagnie[2].
[Note 2: La torture fut abolie en Sicile par le marquis de Caraccioli,
en 1780, et pour cette raison il est considéré comme un saint.]
--Cela suffit, reprit Polyphême. Si quelqu'un doute de ta parole, il
aura affaire à moi. Tu peux aller où tu voudras.
Cicio fit un salut et sortit. Le danger qu'il venait de courir ayant
excité son courage, il ne s'effraya pas à l'idée d'être sans asile et
sans amis dans une ville qu'il ne connaissait point. Une nuit en plein
air n'était pas une nouveauté pour lui. Après l'heure de la rosée, il
n'y a point d'alcove où l'on soit mieux que sous le ciel de Palerme.
Cicio vit d'ailleurs, dans les rues du Borgo, quantité de gens étendus
sur des dalles, et qui dormaient profondément. Il chercha donc un recoin
isolé pour s'y établir avec sa chèvre. Un banc de bois s'offrit à lui
devant la porte du couvent _delle Stimmate_. Il s'y étendit sur le côté
en faisant un oreiller de son bras droit et une couverture de sa veste,
et il ferma les yeux après avoir récité sa prière. Mais les émotions de
la journée avaient échauffé ses esprits; le sommeil s'approchait, amené
par la fatigue, et s'enfuyait aussitôt, repoussé bien loin par l'image
horrible de l'étranger nageant dans son sang.
--Dieu puissant, s'écria Cicio, c'est dans ma conscience que le
_temperino_ a porté le coup funeste. La malédiction de la bonne femme
pèse sur ma tête. Je suis empoisonné dans mon sommeil, mon pain et l'air
que je respire. Malheur à moi si je ne trouve un moyen d'apaiser le
courroux du ciel! Ma chère Angélica n'épouserait pas un garçon dévoré de
remords. Amour, conseille-moi!
--J'entends l'accent de Syracuse, dit une voix nasillarde. Qui donc se
lamente ainsi dans l'obscurité?
Cicio vit approcher de lui un vieux père capucin qui sortait du couvent
des _Stimmate_.
--C'est moi, Cicio le chevrier, répondit-il; ô mon père, ayez pitié d'un
compatriote, et dites une prière en faveur d'un pécheur au désespoir.
--Je te reconnais, mon enfant, dit le moine. Tu as fait bien du bruit
pour un garçon si jeune encore. Calme-toi. J'ai ouï parler de tes
malheurs, et j'y veux porter remède. Au lieu de courir le pays
et d'aller parmi des voleurs, il fallait rester dans notre chère
_Sceragusa_ et venir demander un asile et des consolations au couvent
des capucins. Mais au diable le passé! songeons au présent. Tu es un
pécheur au désespoir, dis-tu? Eh! mon garçon, je le crois bien; il n'y a
rien comme la belle étoile et la faim pour rendre lourds les péchés. Que
ton estomac s'emplisse d'un bon souper, que tes membres s'étendent dans
un bon lit, et tu me donneras ensuite des nouvelles de ta conscience.
Viens avec moi _hors des murs_. Quittons cette grande ville, et tout en
cheminant, tu me raconteras tes infortunes.
Cicio se leva de son banc, et partit avec le capucin. Il lui fit en
marchant le récit fidèle de ses aventures depuis la rencontre du notaire
Mast'-André dans les eaux de l'Anapo, jusqu'à la taillade inclusivement.
--Saint-Christophe, s'écria le moine, ayez pitié de nous! Une taillade
au visage, deux Anglais dévalisés! ce ne sont plus de simples péchés,
mon fils, ce sont des crimes. Il faut rompre avec cette vie-là, sans
quoi tu es perdu dans ce monde et dans l'autre.
--Hélas! mon père, répondit Cicio, je sens bien que vous avez raison, et
je voudrais, en effet, changer de vie; mais comment reconquérir ma
bonne réputation? Comment faire pour me réconcilier avec la justice?
En m'accusant d'un crime dont j'étais innocent, on m'a forcé à devenir
criminel.
--Ecoute-moi, mon garçon, reprit le capucin: avec une absolution du
confesseur, la paix sera bientôt signée entre le ciel et ta conscience,
puisque je te vois touché d'un repentir sincère. La clémence du seigneur
va vite en besogne quand on l'implore du fond de son âme, Si les hommes
étaient aussi généreux que le bon Dieu, on s'en trouverait mieux sur
cette terre malheureuse. Cependant, dis un mot, et je tâcherai d'obtenir
ta grâce de la justice humaine au moyen de protecteurs puissants.
Fais-toi capucin; entre dans notre excellent couvent, dont le séjour
délicieux et les beaux jardins sont l'ornement de notre chère Syracuse,
et tu es sauvé.
--Impossible, mon père: je n'ai pas la vocation nécessaire.
--C'est que tu ne sais pas, mon enfant, combien la vie est douce pour un
honnête religieux. Notre règle n'est point aussi sévère qu'on l'imagine.
Il n'y a pas de portes à notre couvent: ce qui prouve que ce n'est pas
une prison. Nous voyageons, à tour de rôle, par toute la Sicile; nous
recevons l'hospitalité la plus cordiale en tous lieux. Nous faisons
souvent bonne chère, quelquefois avec trop de gourmandise; mais le
samedi arrive, nous allons à confesse, et, si nous avons le bonheur
de mourir un dimanche, le Paradis s'ouvre à deux battants pour nous
recevoir. Il n'y a d'effrayant que les mots dans notre ordre. Qu'importe
la pauvreté si l'on n'a besoin de rien? l'obéissance lorsqu'on ne vous
commande rien de pénible? Quant à la chasteté, mon âge ne m'en fait pas
une privation. Toi, qui es jeune, réfléchis un moment, et, si tu es
homme de bon sens, reconnais que les rapports avec la femme ne sont
qu'une source de maux et de regrets amers.
--Mon père, répondit Cicio, je ne suis pas un libertin; si j'hésite à
faire le voeu de chasteté, c'est que j'ai jeté les yeux sur une femme de
qui j'attends le bonheur de ma vie. Je porte en moi deux passions qui
ne peuvent se cacher sous une robe de moine: la haine et l'amour. Je
déteste les meurtriers de ma vieille mère; je ne puis leur pardonner, et
j'aime de toute mon âme la divine fille de Mast'-André. Arrachez de mon
âme ces deux passions, et je suis à vous.
--Eh bien! mon enfant, tu es à nous, car ces deux passions sortiront de
ton coeur dès demain; cela est aussi sûr qu'il est vrai que je suis le
père Chistophe.
--O ciel! s'écria Cicio, vous m'épouvantez! Que va donc devenir ma
tendresse pour Angélica? qu'est-il donc arrivé de funeste?
--Nous en reparlerons demain.
--Mon père, mon père, dit le petit chevrier, pour que je sois à vous
demain, il faut donc que mes espérances soient ruinées et que mon coeur
se brise. Parlez; achevez-moi tout de suite. Ma maîtresse est-elle morte
ou mariée? ne m'aime-t-elle plus? O Sauveur des hommes, s'il en est
ainsi, je ne veux point d'une robe de laine pour y envelopper ma
douleur; je ne veux point d'une cellule et d'un lit. Donnez-moi un
linceul blanc et une fosse pour y dormir du sommeil éternel.
--Chut! dit le père Christophe; le bon Dieu n'aime pas qu'on lui fasse
de ces apostrophes véhémentes. Heureusement il ne t'écoute pas. Regarde
ces milliers d'étoiles, cette nuit splendide; admire le Créateur et
respecte en toi-même son sublime ouvrage.
En discourant ainsi, le capucin et son compagnon arrivèrent à
Saint-Philippe-de-Neri, petite paroisse située hors des murs de Palerme,
à peu de distance de la porte Carini. Le moine tira la sonnette
du presbytère. Une vieille servante vint ouvrir et gronda le père
Christophe en disant que le souper serait froid. Le curé reçut avec
bonté le petit chevrier, fit mettre un couvert de plus pour lui, et
demanda le macaroni. Cicio n'eut pas plutôt une large portion de pâte
et deux verres de vin dans l'estomac, qu'il se sentit moins exalté.
Le jovial père Christophe l'ayant mené dans une petite chambre que
la servante venait de préparer, il se coucha docilement sans oser se
plaindre, et comme il le trouva endormi:
--Dieu bon! dit-il avec attendrissement, si jeune encore et déjà si
malheureux! Donnez-lui assez de forces pour supporter ce qui l'attend
demain, et inspirez-moi les moyens de consoler cette pauvre âme.