CHAPITRE XII.

Tandis que Cicio était perdu dans la contemplation des breloques de

clinquant et des sous-pieds du voleur de ville, le très-illustre

seigneur Zefirino, unissant le pouce et l'index de sa main droite

couverte de bagues, adressait à don Polyphême ce raisonnement plein de

logique:

--Que votre seigneurie, disait-il, me fasse l'honneur de m'écouter: Dans

toute entreprise, une juste balance doit mesurer, parmi les associés,

les services que chacun rend à la communauté avec la part qui lui

revient dans les bénéfices. Je ne refuse point de yous admettre au

partage égal avec les cavaliers que je commande, si vous réussissez à me

prouver que vos gains sont aussi considérables que les nôtres. Mais,

je vois avec peine que votre société ne tient pas de registres de ses

opérations. Vous ne m'offrez, par conséquent, que des suppositions,

des probabilités et des évaluations approximatives, au lieu de calculs

certains. Vos captures sont importantes, j'en conviens; mais elles sont

rares. Vous n'avez pas tous les jours des Anglais à dévaliser. Le vice

de votre industrie est précisément ceci, qu'une opération avantageuse

entraîne des suites funestes, et que vous êtes obligés de vous cacher ou

de changer de place lorsque vous avez fait une heureuse rencontre. Nous

autres, au contraire, nous travaillons toujours dans les mêmes lieux,

et nous finissons par en connaître toutes les ressources. La ville nous

fournit un revenu constant. Nous ne chômons jamais. Si nous partageons

en frères avec vous, ce sera donc une avance de fonds sur des services

à venir; car vous êtes aujourd'hui sans emploi. Il faut que vous

consentiez à _exercer_ avec nous à la ville, et, par un juste retour,

nous vous donnerons un coup de main sur les grandes routes, lorsqu'il en

sera besoin. Plusieurs articles de notre industrie sont praticables pour

vos seigneuries. Ceux des vengeances, des jalousies, guet-apens, coups

de bâton et effusions de sang, ne vous sont pas étrangers. Je ne vois

pas pourquoi vos seigneuries ne se livreraient pas, dans l'intérêt

général, à cette branche de notre commerce.

Pendant ce discours, don Polyphême tirait sa barbe et ses moustaches

d'un air d'impatience:

--Ce n'est pas, répondit-il, la science ni l'habileté qui nous manquent;

mais bien la volonté de couper des jarrets au coin des rues. Nous avons

tous pratiqué la vengeance et le guet-apens pour notre compte et non

pour de l'argent. Si les gens de la ville n'ont pas le courage de tuer

eux-mêmes les amants de leurs femmes, tant pis pour eux; je ne veux

point me charger de cette besogne-là.

--Vous ne savez pas, reprit Zefirino, l'utilité de cette industrie. Ce

n'est pas tant l'argent que la considération et les bons procédés qu'on

y gagne. Du temps de nos pères, ces services-là étaient d'un immense

profit; le coup de stylet se payait cinq cents ducats, et la simple

taillade au visage vingt-cinq piastres fortes. Aujourd'hui on défigure

un homme par une balafre de douze points pour la bagatelle de six

ducats; mais en obligeant les jaloux on se fait des amis. Prête-moi un

doigt de ficelle, et je te rendrai un bras de corde, dit notre proverbe.

Service pour service, et c'est ainsi que nous trouvons de l'indulgence

dans les cas malheureux, des yeux fermés où il serait funeste de les

voir s'ouvrir, et la potence vouée au célibat quand nous lui fournissons

cent occasions de nous demander en mariage; tandis que vos seigneuries

vivant dans les bois, n'ayant point d'amis, ne rencontreront jamais que

des soldats armés, une police intolérante et des juges sévères.

--Je confesse que cela est à considérer, dit Polyphême, en se grattant

la tête.

--Notre société, reprit Zefirino, est admirablement constituée. L'ordre

le plus parfait y règne. Jetez les yeux sur ma comptabilité. Vous y

verrez que la rue de Tolède seule nous fournit, en mouchoirs de poche,

bourses, montres et autres objets portatifs la somme de trois cent vingt

ducats par semaine. A moins que par mégarde, nous ne volions un abbé, on

ne nous inquiète jamais pour ces petites opérations. Les vols dans

les maisons de campagne non habitées ne nous attirent pas non plus de

désagréments. Ceux à main armée ou par escalade, et à la ville, donnent

lieu à des poursuites, aussi ne les exécutons-nous qu'à de longs

intervalles et quand nous avons pesé le pour et le contre. Regardez à la

page des articles de galanterie, et vous serez flatté du total imposant

des produits de la semaine. Quant au chapitre des meurtres, blessures et

taillades, ne vous en faites pas un monstre; ce sont des choses rares,

et le plus souvent des actes de bonne justice. Je vais vous en citer un

exemple:

«Un seigneur marquis de cette ville a épousé, l'an dernier, une

demoiselle de la bourgeoisie, et pour les beaux yeux de cette jeune

fille, il lui a donné, avec sa main, soixante mille ducats de rente. Ce

ménage, béni par l'amour, jouissait d'un bonheur sans mélange; mais il

n'est pas de félicité durable en ce monde. Depuis trois mois un voyageur

étranger a troublé le repos du mari en inspirant à la femme une passion

qu'elle n'a pu vaincre. Le seigneur marquis, justement irrité, s'est

retiré à Naples, en déclarant qu'il reviendrait auprès de la marquise

lorsque son honneur serait vengé d'une manière ou d'une autre. Or, la

fortune appartenant au mari, la femme se trouve réduite à une maigre

pension alimentaire. Les parents de la marquise ont résolu de satisfaire

l'époux offensé, afin de l'obliger à un rapprochement. Ils sont venus me

trouver ce matin même, et ils m'ont dit en pleurant: «Seigneur Zefirino,

secourez-nous. Voilà des époux brouillés, séparés pour la vie; voilà

un scandale public, une maison entière dans les querelles et dans les

larmes: vous seul au monde, vous pouvez rendre au mari le contentement,

à la femme sa position et sa fortune, et à nous la paix que nous avons

perdue. Nous ne sommes pas riches, mais nous ferons, sans hésiter, le

sacrifice de six piastres, car nous savons que c'est le prix du tarif,

pour obtenir le retour de notre gendre et beau-frère bien-aimé. Faites

administrer à cet étranger, qui cause tous nos malheurs, une simple

taillade au visage, et vous aurez droit à nos bénédictions. Un homme

n'est pas perdu pour avoir une balafre sur la joue, et puisque le mari

borne sa vengeance à si peu de chose, on doit encore se louer de sa

modération. «Qu'auriez-vous répondu si vous eussiez été à ma place, je

vous le demande?

--Par Bacchus! s'écria don Polyphême, j'aurais répondu: Donnez vous-même

un coup de stylet ou une taillade à votre ennemi. Je ne frapperai pas un

homme qui ne m'a point offensé; mais je vois bien que j'aurais fait une

faute en répondant ainsi.

--Une faute capitale, seigneur cavalier, reprit don Zefirino; moi qui

sais mon monde, j'ai répondu au contraire qu'on pouvait écrire à l'époux

offensé de revenir auprès de sa femme, et qu'avant le soleil de

demain son honneur serait vengé. Il le sera dès ce soir, non pas en

considération du salaire, mais parce que nous compterons désormais deux

familles entières parmi nos amis et protecteurs.

--Vous êtes un habile homme, dit Polyphême en s'inclinant, et je

commence à goûter votre système. C'est de la fleur de politique. Je n'ai

plus d'objection à faire, et je suis prêt à pratiquer votre industrie

dans l'intérêt général.

--Je vais vous en fournir l'occasion. Pour administrer la taillade en

question, j'ai besoin d'un compère. Le jeune étranger doit passer ce

soir à dix heures par la porte _Felice_, en revenant du jardin de la

_Flora_, où il est en ce moment. Votre petit Cicio, dont je fais grand

cas, se trouvera par hasard devant cette porte et dansera la saltarelle

avec sa chèvre prodigieuse. Nous lui composerons un cercle de

spectateurs. L'étranger ne manquera pas de s'arrêter, et je me charge du

reste. La taillade sera donnée en moins de temps qu'il n'en faut pour

prononcer notre mot d'ordre: _Ave Maria._

--Tu as entendu, Cicio? dit Polyphême; tout à l'heure tu vas entrer en

fonctions.

L'édifiante conversation que notre héros venait d'écouter était de

l'hébreu pour lui. Ces enfantements de la civilisation dépassaient les

bornes de ses faibles connaissances. Il comprit vaguement qu'on allait

employer ses services et les talents de l'innocente Gheta dans un

attentat contre la personne d'un étranger; mais il ne devina pas toute

la gravité de l'expédition. Le mot de vengeance, qu'il avait remarqué

dans ce discours, lui avait rappelé sa vieille mère, dont l'âme irritée

demandait du sang; ceux de guet-apens et de _taillade_ sonnaient moins

agréablement à ses oreilles novices; mais lorsqu'il vit don Polyphême

revenir de ses scrupules, il jugea qu'apparemment l'homme aux sous-pieds

avait puisé dans la raison et la morale une bonne réponse à ce cas de

conscience. Cicio suivit donc machinalement l'opinion de son capitaine,

et déclara qu'il était prêt à obéir au commandement. Don Zefirino lui

caressa le menton d'un air de protection affectueuse, lui fit compliment

de sa jolie figure et lui promit l'avenir le plus brillant. Le chef des

voleurs citadins regarda ensuite l'heure à sa montre d'argent:

--Il est temps, dit-il, de nous préparer à notre petite opération. Que

chacun de vous soit à la porte _Felice_ dans un quart d'heure. Vous vous

y rendrez par des chemins divers. Maître Ignace conduira le jeune Cicio

et sa chèvre. Le Bicco (louche) ira monter la garde à la Flora, pour

y épier l'étranger et nous avertir de son approche. Aussitôt après le

coup, éparpillez-vous comme des mouches... Où donc est mon _temperino_?

Sang de la madone! je n'ai pas mon _temperino_!

Don Zefirino fouilla dans toutes ses poches, et il en tira enfin une

espèce de scalpel à manche de corne, parfaitement aiguisé.

--Le voici, reprit-il, je l'ai trouvé. Vous voyez, seigneur Polyphême,

que cet ustensile n'a rien de terrible. C'est une pièce fine à mettre

sur la toilette d'une petite maîtresse. Venez avec moi. Je vous donnerai

le divertissement d'une taillade lestement servie.

Le seigneur Zefirino prit le bras de Polyphême et l'entraîna hors du

cabaret. Maître Ignace emmena Cicio. Les autres voleurs sortirent un

à un, et toute la bande peu chrétienne se répandit dans les rues

tortueuses du Borgo.

De huit à dix heures du soir, le beau monde de Palerme vient

habituellement respirer la brise de mer au joli jardin de la Flora, et

sous les tulipiers qui bordent le rivage. Une estrade est élevée au

milieu de la promenade publique, pour la musique de la garnison. Les

équipages, les toilettes et la beauté remarquable des femmes de Palerme

font de cette promenade un lieu de délices, où les oeillades et la

galanterie vont grand train, car le climat de la Sicile met l'amour en

possession de toutes les cervelles.

La soirée était magnifique. Du haut du cap Zaferano, la lune, pleine

et brillante, répandait sa lumière argentée sur le feuillage verni des

orangers. La musique jouait des morceaux extraits des opéras de Bellini,

ce maëstro charmant que la Sicile est fière d'avoir produit.

Il était neuf heures et demie lorsque Cicio vint s'installer avec sa

chèvre savante près la porte Felice. Les brigands ne tardèrent pas à

paraître. Ils arrivaient l'un après l'autre par des rues différentes, et

feignaient de ne point se connaître. Un cercle nombreux se forma autour

du petit chevrier, et don Zefirino fit signe à notre héros de commencer

la représentation. Le pauvre Cicio prit ses castagnettes et se mit à

danser la saltarelle; mais il n'avait pas sa souplesse accoutumée. Sa

respiration était brève et son coeur tout gonflé. Quant à l'innocente

Gheta, comme elle ne se doutait point des mauvais desseins des brigands,

elle dansait de bonne grâce, et les applaudissements ne lui manquaient

pas.

A dix heures, la foule des curieux diminua. Quelques promeneurs

nonchalants s'arrêtaient à regarder la chèvre jaune par dessus les

épaules des voleurs, et rentraient ensuite dans la ville par la rue

de Tolède. Cicio se troublait davantage à mesure que l'instant fatal

approchait. Parmi les spectateurs, il aperçut les gros traits de don

Polyphême bouleversés par l'inquiétude. Le petit chevrier commençait à

comprendre qu'il se perdait à demeurer parmi ces coquins. Cependant

il n'y avait plus à reculer. Bientôt arriva le bandit appelé Bieco,

précédant de quelques pas un jeune homme qu'on reconnaissait à son air

pour un Français. Le signor aux sous-pieds tira doucement de sa poche le

_temperino_. Tout à coup l'un des brigands heurta violemment l'étranger,

comme par maladresse. Cicio vit la main ornée de bagues de don Zefirino

passer rapidement devant le visage du jeune homme; il entendit un

cri perçant et une imprécation prononcée dans une langue qu'il ne

connaissait pas. En un moment, la troupe entière des spectateurs

s'évanouit, et Cicio se trouva seul en face d'un homme couvert de sang.

La Chèvre Jaune · 第 17 / 21 题