CHAPITRE XI.

Palerme jouit du privilège de ces beautés parfaites qui peuvent se

montrer à toute heure du jour et dans toutes les toilettes imaginables.

Le voyageur qui l'aperçoit au loin du pont d'un navire ou des collines

d'Ogliastro, s'écrie, comme le prince Calaf au moment où Turandot

soulève son voile: «O Bellezza! ô splendor!» On la citerait parmi

les merveilles du monde si elle n'était effacée par une rivale plus

magnifique et plus illustre, Constantinople.

Notre ami Cicio avait échappé, sous son déguisement de moine, aux

perquisitions de la police. Le bon supérieur des ***, qui l'avait pris

en amitié, s'était efforcé de le consoler de ses peines. Après la

retraite des troupes royales, deux frères servants, guidés par Cicio,

vinrent sur le lieu du combat, retirer le corps de Barbara des

broussailles où il était caché. On enterra la vieille montagnarde dans

le cimetière du couvent, et une messe fut célébrée dans la chapelle pour

le repos de son âme. Cependant l'ennui et le besoin d'affronter son

destin avaient bientôt rendu la vie monacale insupportable au petit

chevrier; il avait redemandé sa carabine et sa chèvre, et s'était mis

en route avec la bénédiction du père supérieur. Après quatre jours de

marche, Cicio reconnut, du haut des montagnes de _Piana dei greci_, la

blanche Palerme assise au bord de la mer, comme une odalisque endormie.

C'était le soir. Le soleil dorait encore les sommets de Monreale, la

grotte de Sainte-Rosalie et les tourelles du fort de la Garita. Les

formes bizarres et gothiques de la citadelle de Castellamare se

dessinaient en noir sur le couchant embrasé. Les églises de la ville

saluaient la fin du jour par des carillons harmonieux, car tout est

voluptueux à Palerme, même le son des cloches.

Quand la nuit fut venue, Cicio fit son entrée dans la rue de Tolède

par la porte de Charles-Quint. Il ouvrit de grands yeux en voyant ce

monument étrange et ces figures colossales qui représentent les chefs

barbaresques vaincus par le puissant empereur. L'architecture arabe de

la cathédrale inspira au petit chevrier un étonnement profond;

mais lorsqu'il se trouva dans le centre de Tolède, au milieu de la

fourmilières des passants, devant ces cafés splendides, ces boutiques

illuminées, ces palais ornés de larges auvents dont la brise agitait les

festons, notre héros se crut plongé dans un rêve délicieux. La variété

des costumes donnait à la ville un air de fête, car Cicio ne connaissait

d'autres modes que les haillons syracusains et les dominos noirs de

Catane. Il eût pris volontiers toutes les femmes pour des princesses et

les hommes pour des grands seigneurs allant au bal. L'éclat des lumières

et le roulement des carrosses l'étourdissaient si bien qu'il oublia les

sages avis de don Polyphême: il parcourut le beau quartier des quatre

Cantoni, en conduisant sa chèvre par la crinière.

Le hasard et la curiosité lui servant de guides, Cicio arriva, sans

savoir comment, au bord de la mer. Les pêcheurs et les matelots

assemblés sur le môle écoutaient les conteurs d'histoires pour se

reposer des travaux de la journée. Le peuple de Palerme, plus romanesque

et moins poète que celui de Naples, préfère les contes merveilleux et

les récits de voyages au charme des vers. Le Napolitain ne se lasse

jamais d'entendre le seizième chant de la _Jérusalem_ du Tasse. Les

amours et la délivrance de Renaud ont l'avantage de l'émouvoir depuis

trois siècles; de là vient que ses orateurs de places publiques ont reçu

le nom de _Rinaldi_. Le Palermitain demande plus de variété; il tient

moins à la perfection de la forme qu'à l'intérêt du sujet, et, pour

cette raison, les orateurs de Palerme s'appellent _contastorie_. Cicio

s'approcha d'un parleur, dont l'auditoire nombreux attestait le talent

et la vogue. Un vaste cercle de pêcheurs assis à terre écoutait la

nouveauté du jour. Le conteur, monté sur une pierre, la face tournée

du côté de la lune, déclamait à haute voix en faisant une quantité

de gestes et force réflexions superflues. «Mes gentilshommes, disait

l'orateur, lorsqu'on vous raconte un fait surnaturel où figurent les

magiciens et les fées, on ne manque jamais de vous dire que l'aventure

remonte aux temps les plus reculés; celle-ci n'est point une histoire

des siècles passés: elle n'a pas plus de huit jours, et les personnages

en sont vivants. Un témoin qui arrive du lieu même de la scène vient

de m'en fournir les détails, et il se peut que bientôt de nouveaux

événements m'obligent à faire une suite à ce récit terrible et

véritable.

» Comme je vous le disais donc, le diable se présenta devant le jeune

chevrier de Syracuse sous la forme d'une chèvre jaune, et il lui tint

à peu près ce discours: «Si tu veux signer ce papier avec ton sang,

considère les grands bénéfices dont tu jouiras jusqu'à ta mort: aucune

arme meurtrière, depuis le mousquet jusqu'au couteau, ne pourra entamer

tes chairs. En un mot, tu seras invulnérable; mais comme la vie n'est

rien sans la liberté, il n'y aura ni cordes qui puissent lier tes mains,

ni murailles de prison qui te puissent enfermer. Je t'accompagnerai

partout, et, si tu viens à tomber dans quelque embûche, je t'emporterai

sur mon dos et te mènerai où tu voudras, en voyageant dans les airs; tu

ne manqueras jamais d'argent, car tu auras en moi une compagne savante

et bien avisée qui prédira l'avenir, guérira les malades et fera

pleuvoir plus d'écus dans ton escarcelle que tu n'en pourras porter. Que

désires-tu encore? Je le devine. On ne vit pas heureux sans amour. Je te

promets que pas une jolie fille ne te verra d'un air d'indifférence; tu

donneras en tous lieux un démenti formel à notre proverbe sicilien: une

belle femme se reconnaît à son orgueil. La plus fière et la plus humble

se prendront comme de pauvres poissons dans tes filets.

» Si bien donc, poursuivit le _contastorie_, que le jeune chevrier,

ébloui par des offres si séduisantes, se laissa piquer une veine du bras

et signa de son sang le traité infernal. Le lendemain, il quitta son

village et descendit du mont Rosso dans la plaine. En se promenant au

bord de la mer, il passa devant un magnifique palais qui appartenait à

un notaire riche comme Crésus. A peine la fille de ce notaire eut-elle

aperçu le chevrier par la fenêtre de sa chambre, qu'elle en tomba

éperduement amoureuse. La charmante Angélica, c'était son nom, plus

belle que Vénus et plus modeste que Vesta, n'hésita point à déclarer sa

passion à l'heureux chevrier. Elle introduisit le jeune homme dans

le palais de son père, et l'accabla de présents, de caresses et de

friandises, préparant de ses mains divines les pâtes au fromage, la

_ricotta_ et la citrouille grillée, dont elle régalait son bien-aimé. Il

aurait pu vivre ainsi dans la joie et l'abondance, le fortuné chevrier;

mais la chèvre jaune lui souffla tant de mauvais conseils que l'ingrat

résolut d'abandonner sa maîtresse, et il la laissa en effet _demi folle_

d'amour et de douleur. Pour comble d'horreur le monstre eut la bassesse

de dérober à cette aimable fille l'épingle d'argent qu'elle portait dans

ses cheveux, la boucle de sa ceinture, garnie d'émeraudes, ses bagues et

ses pendants d'oreille.»

A ces paroles du _cantastorie_, un murmure d'indignation s'éleva dans

l'auditoire.

«Oui, mes gentilshommes, reprit le narrateur, c'est ainsi que le

chevrier, mal conseillé par le diable, répondit aux témoignages de

tendresse d'une fille adorable. Cependant, le père de la belle Angélica

se plaignit à la justice. Un ordre d'arrêter le voleur fut lancé contre

lui; les gendarmes s'emparèrent de sa personne. On lui lia les mains

avec des cordes, et une compagnie de cent hommes armés jusqu'aux dents

le conduisit avec sa chèvre maudite à l'intendance de Noto. Le capitaine

napolitain, qui sentait l'importance de cette capture, surveillait le

prisonnier et le suivait pas à pas, tenant à la main son pistolet, afin

de tuer le coupable sur la place s'il tentait de s'enfuir. Mais le

diable veillait sur son protégé. Tout-à-coup les cordes se rompent.

Le chevrier saute sur le dos de sa chèvre, s'envole avec elle bien

au-dessus des nuages, et disparaît comme une ombre.

» A quelques jours de là, des voyageurs anglais, en passant dans

les montagnes de Léonforte, furent attaqués par des brigands, qui

s'emparèrent des bagages et laissèrent les pauvres voyageurs tout nus

au milieu d'une forêt. Les troupes royales se mirent à la poursuite des

voleurs. Une bataille effroyable eut lieu dans les environs de Nicosia;

les soldats de Naples furent mis en déroute; et, pendant le carnage, on

vit la chèvre jaune, coiffée d'un casque d'or, danser sur la pointe d'un

rocher en animant les brigands au combat.

--Par ma foi! interrompit un pêcheur, c'est une brave chèvre; et, si

elle n'avait pas commis d'autre crime je lui donnerais l'absolution.

«Mais, hélas! reprit l'orateur, la chèvre jaune et son damné conducteur

ont commis des crimes bien plus affreux. La pauvre Angélica, tout-à-fait

folle d'amour et de douleur, pleurait comme Ariane abandonnée. De ses

beaux yeux coulaient des flots de larmes à faire déborder l'Anapo.

N'écoutant plus que son désespoir, elle quitta son père pour courir

après son infidèle amant. O lamentable histoire! ô fatal exemple des

maléfices du démon! La fille d'un riche notaire s'enfonça toute seule

dans les montagnes, sans connaître son chemin. Les ronces et les épines

déchiraient ses pieds délicats. La soif et la fatigue l'accablaient, et

sans doute elle allait périr dans le désert, si son bon ange ne l'eût

amenée sous un ombrage frais, au bord d'une fontaine. La madone, qui

veillait aussi sur elle du haut des cieux, conduisit au même endroit le

chevrier avec sa bande féroce. L'infidèle amant, touché de compassion,

prend sa maîtresse dans ses bras et lui jette sur le visage quelques

gouttes d'eau fraîche. Elle ouvre ses beaux yeux; et, reconnaissant son

ami: «Apprends, lui dit-elle, que tu avais abandonné deux personnes au

lieu d'une, homme barbare, je suis mère!...

--C'est une imposture! s'écria Cicio en s'élançant dans le cercle

des auditeurs. Jamais je n'ai abusé de la tendresse d'Angélica. Son

innocence est aussi pure qu'au jour de sa naissance. Quant aux sottises

que vous osez débiter publiquement au sujet de ma chèvre savante, je

déclare en présence de ces honnêtes pêcheurs que ce sont autant de

mensonges et de calomnies dont je vous ferai repentir.

Le contastorie, monté sur sa pierre, demeura stupéfait, le bras étendu,

la bouche ouverte et les yeux fixés sur le héros de son histoire. A la

vue de la chèvre jaune, l'assemblée se dispersa et Cicio se trouva seul

en face du narrateur. Aux cris d'effroi que poussaient les pêcheurs,

quelques douaniers s'approchèrent. Un éclaircissement aurait pu mal

tourner pour notre héros. Une lourde main posée sur son épaule vint

à propos lui rappeler le danger auquel il s'exposait. Cicio reconnut

maître Ignace, le lieutenant de la bande de voleurs.

--Jeune homme, lui dit le brigand, tu songeras demain à ta réputation

compromise. Suis-moi, si tu ne veux pas coucher en prison.

En parlant ainsi, maître Ignace prit la fuite; Cicio le suivit en

courant et ils s'enfoncèrent dans le faubourg appelé Borgo, où demeurent

les _bonacchini._ La population de ce faubourg n'a pas l'humeur facile

des lazzaroni de Naples. Le mélange du sang mauresque lui a inoculé les

passions et le caractère espagnols. Le lazzarone est majestueux dans ses

poses comme un empereur romain; mais au dedans la dignité fait défaut;

tandis que la fierté du bonacehino de Palerme existe dans son âme comme

dans sa contenance. Il ne menace pas deux fois son ennemi avant de le

frapper. La jalousie le mène loin, aussi est-elle considérée souvent par

les tribunaux comme une excuse.

Après avoir fait mille évolutions à travers le dédale du Borgo, maître

Ignace entra enfin dans le cabaret _del Falcone_. Don Polyphême s'y

trouvait avec ses acolytes. Comme leur toilette de brigands n'eût pas

été de mise dans une ville où il existait une police, ils avaient quitté

leurs armes et leurs vêtements de fantaisie pour prendre la _bonacca_,

d'où les pêcheurs palermitains ont tiré leur nom. Messieurs les voleurs

tenaient conseil dans une salle particulière du cabaret dont la porte

s'ouvrit pour Cicio. La réunion était fort nombreuse et le petit

chevrier, voyant une quantité de visages inconnus, se tenait modestement

à l'écart. Don Polyphême le prit par la main et le présenta aux voleurs

de la ville, qui posaient les bases d'une association avec ceux des

grands chemins.

--Approche, mon ami, dit Polyphême; j'ai parlé de toi au seigneur

Zefirino et aux seigneurs cavaliers dont il est le chef. Ta chèvre

savante est un bijou dont la valeur est appréciée. Tu es mon ami, et si

je deviens l'ami du seigneur Zefirino, tu seras du même coup l'ami de

tous ces amis réunis.

Don Zefirino souriait de la rudesse du brigand campagnard, en homme

pénétré de sa supériorité. Il daigna jeter un regard d'indulgence sur le

petit chevrier.

--Mon garçon, dit-il à Cicio, tu as l'air intelligent, et les talents

que tu as su donner à ta chèvre jaune seront utiles à notre compagnie

si nous nous accordons avec ton capitaine; mais il convient d'abord de

discuter les conditions de cet accord. Ecoute bien ce que nous allons

dire, et fais-en ton profit.

Le chef des voleurs citadins était un beau jeune homme, de manières

douces, qui affectait autant d'élégance dans son langage que dans sa

mise. On le reconnaissait, à perte de vue, pour une personne du grand

monde, car il portait l'habit à longs pans, en velours de coton, le

gilet à boutons d'or, et le pantalon en poil de chamois, le tout à la

façon de Paris, mais d'une coupe un peu romantique. Les sept couleurs de

l'arc-en-ciel brillaient dans sa toilette, et il ressemblait assez à une

gravure du journal des modes, enluminée par un enfant. Ce luxe et cette

recherche exerçaient un ascendant remarquable sur l'assemblée. Cicio, en

examinant cet homme si riche, conçut une haute opinion des voleurs de

la ville. Il partageait ses regards d'admiration entre les breloques de

similor et les sous-pieds du personnage. Polyphême ne lui paraissait

plus qu'un mal appris. Le petit chevrier se retira donc, tout ébloui,

dans un coin de la salle, et prêta aux discours de don Zefirino une

oreille aussi attentive que si ce filou eût été le sage Nestor ou le

divin Minos.

La Chèvre Jaune · 第 15 / 21 题