Palerme jouit du privilège de ces beautés parfaites qui peuvent se
montrer à toute heure du jour et dans toutes les toilettes imaginables.
Le voyageur qui l'aperçoit au loin du pont d'un navire ou des collines
d'Ogliastro, s'écrie, comme le prince Calaf au moment où Turandot
soulève son voile: «O Bellezza! ô splendor!» On la citerait parmi
les merveilles du monde si elle n'était effacée par une rivale plus
magnifique et plus illustre, Constantinople.
Notre ami Cicio avait échappé, sous son déguisement de moine, aux
perquisitions de la police. Le bon supérieur des ***, qui l'avait pris
en amitié, s'était efforcé de le consoler de ses peines. Après la
retraite des troupes royales, deux frères servants, guidés par Cicio,
vinrent sur le lieu du combat, retirer le corps de Barbara des
broussailles où il était caché. On enterra la vieille montagnarde dans
le cimetière du couvent, et une messe fut célébrée dans la chapelle pour
le repos de son âme. Cependant l'ennui et le besoin d'affronter son
destin avaient bientôt rendu la vie monacale insupportable au petit
chevrier; il avait redemandé sa carabine et sa chèvre, et s'était mis
en route avec la bénédiction du père supérieur. Après quatre jours de
marche, Cicio reconnut, du haut des montagnes de _Piana dei greci_, la
blanche Palerme assise au bord de la mer, comme une odalisque endormie.
C'était le soir. Le soleil dorait encore les sommets de Monreale, la
grotte de Sainte-Rosalie et les tourelles du fort de la Garita. Les
formes bizarres et gothiques de la citadelle de Castellamare se
dessinaient en noir sur le couchant embrasé. Les églises de la ville
saluaient la fin du jour par des carillons harmonieux, car tout est
voluptueux à Palerme, même le son des cloches.
Quand la nuit fut venue, Cicio fit son entrée dans la rue de Tolède
par la porte de Charles-Quint. Il ouvrit de grands yeux en voyant ce
monument étrange et ces figures colossales qui représentent les chefs
barbaresques vaincus par le puissant empereur. L'architecture arabe de
la cathédrale inspira au petit chevrier un étonnement profond;
mais lorsqu'il se trouva dans le centre de Tolède, au milieu de la
fourmilières des passants, devant ces cafés splendides, ces boutiques
illuminées, ces palais ornés de larges auvents dont la brise agitait les
festons, notre héros se crut plongé dans un rêve délicieux. La variété
des costumes donnait à la ville un air de fête, car Cicio ne connaissait
d'autres modes que les haillons syracusains et les dominos noirs de
Catane. Il eût pris volontiers toutes les femmes pour des princesses et
les hommes pour des grands seigneurs allant au bal. L'éclat des lumières
et le roulement des carrosses l'étourdissaient si bien qu'il oublia les
sages avis de don Polyphême: il parcourut le beau quartier des quatre
Cantoni, en conduisant sa chèvre par la crinière.
Le hasard et la curiosité lui servant de guides, Cicio arriva, sans
savoir comment, au bord de la mer. Les pêcheurs et les matelots
assemblés sur le môle écoutaient les conteurs d'histoires pour se
reposer des travaux de la journée. Le peuple de Palerme, plus romanesque
et moins poète que celui de Naples, préfère les contes merveilleux et
les récits de voyages au charme des vers. Le Napolitain ne se lasse
jamais d'entendre le seizième chant de la _Jérusalem_ du Tasse. Les
amours et la délivrance de Renaud ont l'avantage de l'émouvoir depuis
trois siècles; de là vient que ses orateurs de places publiques ont reçu
le nom de _Rinaldi_. Le Palermitain demande plus de variété; il tient
moins à la perfection de la forme qu'à l'intérêt du sujet, et, pour
cette raison, les orateurs de Palerme s'appellent _contastorie_. Cicio
s'approcha d'un parleur, dont l'auditoire nombreux attestait le talent
et la vogue. Un vaste cercle de pêcheurs assis à terre écoutait la
nouveauté du jour. Le conteur, monté sur une pierre, la face tournée
du côté de la lune, déclamait à haute voix en faisant une quantité
de gestes et force réflexions superflues. «Mes gentilshommes, disait
l'orateur, lorsqu'on vous raconte un fait surnaturel où figurent les
magiciens et les fées, on ne manque jamais de vous dire que l'aventure
remonte aux temps les plus reculés; celle-ci n'est point une histoire
des siècles passés: elle n'a pas plus de huit jours, et les personnages
en sont vivants. Un témoin qui arrive du lieu même de la scène vient
de m'en fournir les détails, et il se peut que bientôt de nouveaux
événements m'obligent à faire une suite à ce récit terrible et
véritable.
» Comme je vous le disais donc, le diable se présenta devant le jeune
chevrier de Syracuse sous la forme d'une chèvre jaune, et il lui tint
à peu près ce discours: «Si tu veux signer ce papier avec ton sang,
considère les grands bénéfices dont tu jouiras jusqu'à ta mort: aucune
arme meurtrière, depuis le mousquet jusqu'au couteau, ne pourra entamer
tes chairs. En un mot, tu seras invulnérable; mais comme la vie n'est
rien sans la liberté, il n'y aura ni cordes qui puissent lier tes mains,
ni murailles de prison qui te puissent enfermer. Je t'accompagnerai
partout, et, si tu viens à tomber dans quelque embûche, je t'emporterai
sur mon dos et te mènerai où tu voudras, en voyageant dans les airs; tu
ne manqueras jamais d'argent, car tu auras en moi une compagne savante
et bien avisée qui prédira l'avenir, guérira les malades et fera
pleuvoir plus d'écus dans ton escarcelle que tu n'en pourras porter. Que
désires-tu encore? Je le devine. On ne vit pas heureux sans amour. Je te
promets que pas une jolie fille ne te verra d'un air d'indifférence; tu
donneras en tous lieux un démenti formel à notre proverbe sicilien: une
belle femme se reconnaît à son orgueil. La plus fière et la plus humble
se prendront comme de pauvres poissons dans tes filets.
» Si bien donc, poursuivit le _contastorie_, que le jeune chevrier,
ébloui par des offres si séduisantes, se laissa piquer une veine du bras
et signa de son sang le traité infernal. Le lendemain, il quitta son
village et descendit du mont Rosso dans la plaine. En se promenant au
bord de la mer, il passa devant un magnifique palais qui appartenait à
un notaire riche comme Crésus. A peine la fille de ce notaire eut-elle
aperçu le chevrier par la fenêtre de sa chambre, qu'elle en tomba
éperduement amoureuse. La charmante Angélica, c'était son nom, plus
belle que Vénus et plus modeste que Vesta, n'hésita point à déclarer sa
passion à l'heureux chevrier. Elle introduisit le jeune homme dans
le palais de son père, et l'accabla de présents, de caresses et de
friandises, préparant de ses mains divines les pâtes au fromage, la
_ricotta_ et la citrouille grillée, dont elle régalait son bien-aimé. Il
aurait pu vivre ainsi dans la joie et l'abondance, le fortuné chevrier;
mais la chèvre jaune lui souffla tant de mauvais conseils que l'ingrat
résolut d'abandonner sa maîtresse, et il la laissa en effet _demi folle_
d'amour et de douleur. Pour comble d'horreur le monstre eut la bassesse
de dérober à cette aimable fille l'épingle d'argent qu'elle portait dans
ses cheveux, la boucle de sa ceinture, garnie d'émeraudes, ses bagues et
ses pendants d'oreille.»
A ces paroles du _cantastorie_, un murmure d'indignation s'éleva dans
l'auditoire.
«Oui, mes gentilshommes, reprit le narrateur, c'est ainsi que le
chevrier, mal conseillé par le diable, répondit aux témoignages de
tendresse d'une fille adorable. Cependant, le père de la belle Angélica
se plaignit à la justice. Un ordre d'arrêter le voleur fut lancé contre
lui; les gendarmes s'emparèrent de sa personne. On lui lia les mains
avec des cordes, et une compagnie de cent hommes armés jusqu'aux dents
le conduisit avec sa chèvre maudite à l'intendance de Noto. Le capitaine
napolitain, qui sentait l'importance de cette capture, surveillait le
prisonnier et le suivait pas à pas, tenant à la main son pistolet, afin
de tuer le coupable sur la place s'il tentait de s'enfuir. Mais le
diable veillait sur son protégé. Tout-à-coup les cordes se rompent.
Le chevrier saute sur le dos de sa chèvre, s'envole avec elle bien
au-dessus des nuages, et disparaît comme une ombre.
» A quelques jours de là, des voyageurs anglais, en passant dans
les montagnes de Léonforte, furent attaqués par des brigands, qui
s'emparèrent des bagages et laissèrent les pauvres voyageurs tout nus
au milieu d'une forêt. Les troupes royales se mirent à la poursuite des
voleurs. Une bataille effroyable eut lieu dans les environs de Nicosia;
les soldats de Naples furent mis en déroute; et, pendant le carnage, on
vit la chèvre jaune, coiffée d'un casque d'or, danser sur la pointe d'un
rocher en animant les brigands au combat.
--Par ma foi! interrompit un pêcheur, c'est une brave chèvre; et, si
elle n'avait pas commis d'autre crime je lui donnerais l'absolution.
«Mais, hélas! reprit l'orateur, la chèvre jaune et son damné conducteur
ont commis des crimes bien plus affreux. La pauvre Angélica, tout-à-fait
folle d'amour et de douleur, pleurait comme Ariane abandonnée. De ses
beaux yeux coulaient des flots de larmes à faire déborder l'Anapo.
N'écoutant plus que son désespoir, elle quitta son père pour courir
après son infidèle amant. O lamentable histoire! ô fatal exemple des
maléfices du démon! La fille d'un riche notaire s'enfonça toute seule
dans les montagnes, sans connaître son chemin. Les ronces et les épines
déchiraient ses pieds délicats. La soif et la fatigue l'accablaient, et
sans doute elle allait périr dans le désert, si son bon ange ne l'eût
amenée sous un ombrage frais, au bord d'une fontaine. La madone, qui
veillait aussi sur elle du haut des cieux, conduisit au même endroit le
chevrier avec sa bande féroce. L'infidèle amant, touché de compassion,
prend sa maîtresse dans ses bras et lui jette sur le visage quelques
gouttes d'eau fraîche. Elle ouvre ses beaux yeux; et, reconnaissant son
ami: «Apprends, lui dit-elle, que tu avais abandonné deux personnes au
lieu d'une, homme barbare, je suis mère!...
--C'est une imposture! s'écria Cicio en s'élançant dans le cercle
des auditeurs. Jamais je n'ai abusé de la tendresse d'Angélica. Son
innocence est aussi pure qu'au jour de sa naissance. Quant aux sottises
que vous osez débiter publiquement au sujet de ma chèvre savante, je
déclare en présence de ces honnêtes pêcheurs que ce sont autant de
mensonges et de calomnies dont je vous ferai repentir.
Le contastorie, monté sur sa pierre, demeura stupéfait, le bras étendu,
la bouche ouverte et les yeux fixés sur le héros de son histoire. A la
vue de la chèvre jaune, l'assemblée se dispersa et Cicio se trouva seul
en face du narrateur. Aux cris d'effroi que poussaient les pêcheurs,
quelques douaniers s'approchèrent. Un éclaircissement aurait pu mal
tourner pour notre héros. Une lourde main posée sur son épaule vint
à propos lui rappeler le danger auquel il s'exposait. Cicio reconnut
maître Ignace, le lieutenant de la bande de voleurs.
--Jeune homme, lui dit le brigand, tu songeras demain à ta réputation
compromise. Suis-moi, si tu ne veux pas coucher en prison.
En parlant ainsi, maître Ignace prit la fuite; Cicio le suivit en
courant et ils s'enfoncèrent dans le faubourg appelé Borgo, où demeurent
les _bonacchini._ La population de ce faubourg n'a pas l'humeur facile
des lazzaroni de Naples. Le mélange du sang mauresque lui a inoculé les
passions et le caractère espagnols. Le lazzarone est majestueux dans ses
poses comme un empereur romain; mais au dedans la dignité fait défaut;
tandis que la fierté du bonacehino de Palerme existe dans son âme comme
dans sa contenance. Il ne menace pas deux fois son ennemi avant de le
frapper. La jalousie le mène loin, aussi est-elle considérée souvent par
les tribunaux comme une excuse.
Après avoir fait mille évolutions à travers le dédale du Borgo, maître
Ignace entra enfin dans le cabaret _del Falcone_. Don Polyphême s'y
trouvait avec ses acolytes. Comme leur toilette de brigands n'eût pas
été de mise dans une ville où il existait une police, ils avaient quitté
leurs armes et leurs vêtements de fantaisie pour prendre la _bonacca_,
d'où les pêcheurs palermitains ont tiré leur nom. Messieurs les voleurs
tenaient conseil dans une salle particulière du cabaret dont la porte
s'ouvrit pour Cicio. La réunion était fort nombreuse et le petit
chevrier, voyant une quantité de visages inconnus, se tenait modestement
à l'écart. Don Polyphême le prit par la main et le présenta aux voleurs
de la ville, qui posaient les bases d'une association avec ceux des
grands chemins.
--Approche, mon ami, dit Polyphême; j'ai parlé de toi au seigneur
Zefirino et aux seigneurs cavaliers dont il est le chef. Ta chèvre
savante est un bijou dont la valeur est appréciée. Tu es mon ami, et si
je deviens l'ami du seigneur Zefirino, tu seras du même coup l'ami de
tous ces amis réunis.
Don Zefirino souriait de la rudesse du brigand campagnard, en homme
pénétré de sa supériorité. Il daigna jeter un regard d'indulgence sur le
petit chevrier.
--Mon garçon, dit-il à Cicio, tu as l'air intelligent, et les talents
que tu as su donner à ta chèvre jaune seront utiles à notre compagnie
si nous nous accordons avec ton capitaine; mais il convient d'abord de
discuter les conditions de cet accord. Ecoute bien ce que nous allons
dire, et fais-en ton profit.
Le chef des voleurs citadins était un beau jeune homme, de manières
douces, qui affectait autant d'élégance dans son langage que dans sa
mise. On le reconnaissait, à perte de vue, pour une personne du grand
monde, car il portait l'habit à longs pans, en velours de coton, le
gilet à boutons d'or, et le pantalon en poil de chamois, le tout à la
façon de Paris, mais d'une coupe un peu romantique. Les sept couleurs de
l'arc-en-ciel brillaient dans sa toilette, et il ressemblait assez à une
gravure du journal des modes, enluminée par un enfant. Ce luxe et cette
recherche exerçaient un ascendant remarquable sur l'assemblée. Cicio, en
examinant cet homme si riche, conçut une haute opinion des voleurs de
la ville. Il partageait ses regards d'admiration entre les breloques de
similor et les sous-pieds du personnage. Polyphême ne lui paraissait
plus qu'un mal appris. Le petit chevrier se retira donc, tout ébloui,
dans un coin de la salle, et prêta aux discours de don Zefirino une
oreille aussi attentive que si ce filou eût été le sage Nestor ou le
divin Minos.