CHAPITRE X.

Cependant sir George et sir William, en arrivant à Saint-Philippe

d'Argyre, ne manquèrent pas de faire grand bruit de leur mésaventure.

Ils commencèrent par s'installer dans une _osteria_ et par y arborer à

leur fenêtre le pavillon d'Angleterre, comme si leur bagage enlevé eût

été le cas d'une guerre européenne. Cette énergique démonstration amusa

les habitants du bourg, qui vinrent considérer le drapeau déployé; mais

il n'en résulta pas d'autre effet. La maréchaussée de l'endroit refusa

de courir après les voleurs, de peur de mauvaise rencontre; elle

conseilla sagement aux deux voyageurs de prendre patience et d'aller en

pèlerinage remercier Sainte-Rosalie de Palerme de leur avoir sauvé la

vie par grâce particulière. Les autorités avaient fermé leurs bureaux

à l'heure de l'Angelus, et remirent au lendemain le procès-verbal, en

souhaitant aux seigneurs anglais le _felicissima notte_. Sir George et

sir William eurent beau crier, on ne les écouta point; c'est pourquoi

ils changèrent leurs batteries. Il y a de Catane à Messine une grande

route en bon état, avec service de poste; un exprès largement payé

partit avec une lettre pour le consul d'Angleterre, et se rendit à

Jaci-Reale, où il attendit le courrier de nuit, qui le conduisit à

Messine en neuf heures. Le consul anglais renvoya l'exprès avec du

linge, des habits et quelque argent, puis il courut à l'intendance

demander justice Le gouverneur militaire fut appelé: il promit de faire

poursuivre à outrance les malfaiteurs. Le courrier de jour rapporta

l'ordre de détacher des garnisons de Catane et d'Augusta deux pelotons

d'infanterie légère, et de les expédier sur Saint-Philippe et Léonforte

pour y cerner don Polyphême et sa bande. Le recéleur de Stilla, en

se rendant à Taormine, dans le dessein de passer en Calabre, afin de

dépayser un peu les objets volés, rencontra l'un des détachements

militaires à l'entrée des montagnes, et rebroussa chemin aussitôt pour

avertir ses bons amis du danger qui les menaçait.

Cicio et Cangia vivaient depuis deux jours chez un bucheron des environs

de Léonforte, parmi des voleurs bienveillants, et dans les sites les

plus pittoresques du monde. La puissance du moment présent est grande

sur les organisations méridionales, et nos amants avaient oublié qu'il

existait des notaires, des juges et une Syracuse, tant le plaisir d'être

ensemble absorbait leurs pensées. Don Polyphême et Barbara souriaient de

leurs amours naïves, et comme le seigneur capitaine ne parlait plus de

renvoyer la jeune fille à son père, les deux amants se croyaient réunis

pour toujours. La troupe entière des brigands s'endormait dans les

délices de Léonforte, lorsque le receleur de Stilla vint annoncer que

l'infanterie légère n'était qu'à six lieues de marche. A cette nouvelle,

aucun signe d'altération ne parut sur le visage de don Polyphême. Le

capitaine se promena de long en large. Il vida une fiasque de vin noir,

caressa le manche de sa carabine, et se donna un coup de poing sur le

front. Ce fut assez pour faire sortir de sa cervelle un projet hardi,

comme Minerve toute armée sortit du crâne de Jupiter. Le brigand fit

retentir son sifflet pour assembler ses amis:

--Seigneurs cavaliers, leur dit-il, notre crédit et notre fortune

dépendent de la conduite que vous allez tenir. Il serait insensé de

livrer un combat à un ennemi nombreux et mieux armé que nous; mais avant

de fuir et de nous disperser comme des poltrons, il faut nous montrer

aux soldats royaux, les braver en face, leur laisser la persuasion que

l'enfer nous protège, et que nous échappons par des moyens surnaturels.

Si nous réussissons, un jour viendra où ma seule présence à votre tête

et la seule vue de la chèvre jaune, dont la réputation est déjà grande,

suffiront pour mettre en déroute les détachements d'infanterie, et pour

les dégoûter de venir dans ces montagnes. Je vais m'entretenir à ce

sujet avec le vaillant Cicio; mais d'abord, il faut nous défaire des

femmes en les envoyant loin du danger.

--Un moment! s'écria la vieille Barbara; je ne crains pas les fusils des

Carthaginois, et vous pouvez vous servir de moi, pour vos projets, aussi

bien que de la chèvre jaune.

--Vous avez raison, dame Barbara, reprit le bandit; on vous prendra

volontiers pour une sorcière; quant à la divine fille de Mast'-André,

elle va partir immédiatement pour Syracuse, où son papa l'attend avec

impatience. Elle servira nos intérêts et les siens en répandant quelques

petites histoires merveilleuses sur sa fuite, son séjour parmi nous et

son retour à la maison paternelle. La chèvre infernale lui sera un sujet

inépuisable de récits; ce sera sur le dos de cette bête prodigieuse

qu'elle aura voyagé; en sorte que Mast'-André n'osera point lui faire de

reproches.

Cangia voulait rester près de son ami et courir les mêmes hasards que

lui; Cicio pleura de douleur en suppliant don Polyphême de lui laisser

sa maîtresse; mais le chef imposa silence aux amoureux et leur promit

que bientôt il s'occuperait de faire leur bonheur en les mariant. Cette

assurance, de la part d'un homme si ferme et si puissant, apaisa les

cris et les sanglots. Cangia embrassa son amant, monta sur un âne et

partit pour Syracuse, accompagnée d'un paysan qui lui servit de guide.

Après le départ de la jeune fille, le capitaine tint conseil avec Cicio

et Barbara. Il daigna leur confier son projet, et pour animer leur

courage, d'où dépendait le succès de l'entreprise, il leur cita quantité

d'exemples héroïques tirés de l'histoire ancienne, dont il était fort

pénétré, comme le lecteur l'a pu voir. Il estropia les noms d'Horatius

Coelès, de Scévola et de Cynégire, il confondit ensemble les siècles,

les nations et les pays; mais, comme il n'y avait pas là de savant

capable de relever ses fautes, il atteignit son but en inspirant à ses

auditeurs l'envie de se signaler par l'intrépidité. Quelques rasades de

Calabrese et de Moscatelle achevèrent d'exalter Cicio et Barbara, et les

brigands se mirent en marche avec confiance pour exécuter le plan conçu

par Polyphême.

Sur la route qui descend de Léonforte à Saint-Philippe-d'Argyre, était

alors un vieux reste de château fort qui ressemblait de loin aux débris

d'un pâté. On l'a fait sauter depuis par une mine. Le sommet en était

masqué par des arbres en certains endroits, et découvert en d'autres

parties. Dix hommes y pouvaient tenir aisément et s'y cacher ou se

montrer à volonté, de façon à défendre le passage avec avantage contre

des troupes nombreuses. C'était ce lieu escarpé que don Polyphême avait

choisi pour théâtre de ses exploits. En abattant avec la hache des

ronces, des cactus et des aloès, en attachant des cordes à certains

troncs d'arbres on parvint à escalader cette citadelle, et on se ménagea

en même temps un moyen de retraite précipitée que le feuillage et les

broussailles dissimulaient.

Le sergent d'infanterie légère, qui conduisait un peloton de seize

hommes, montait avec précaution dans le lit d'un torrent desséché, en se

faisant précéder par un guide et des éclaireurs. Tout à-coup une balle

perça son schako, et trois de ses voltigeurs tombèrent blessés à la

tête. Un nuage de fumée qui couronnait la redoute des brigands indiqua

d'où partait le feu, et le sergent vit, au sommet du bloc de pierre, la

chèvre jaune et son maître dansant une saltarelle infernale, tandis que

Barbara jouait du tambour de basque en faisant des gestes d'énergumène.

Le sergent riposta par un feu de peloton; mais on sait que les soldats

napolitains, gênés par l'émotion du combat, ne tirent juste qu'à la

cible. La plupart des voltigeurs, persuadés qu'ils avaient affaire à des

diables, détournèrent la tête en pressant la détente du fusil; de sorte

que Cicio et Gheta poursuivirent leur danse et la vieille Barbara sa

musique, comme s'ils eussent donné une représentation sur la grande

place de Catane, ce qui prouvait clairement qu'ils étaient tous trois

invulnérables. Une seconde décharge partie du sommet de la redoute

abattit encore deux fantassins. Le désordre se mit dans les troupes

royales, et les soldats se débandèrent pour chercher un abri derrière

les arbres qui bordaient le lit du torrent. Cependant le sergent, en

homme de coeur, resta sur le terrain; il ajusta la vieille Barbara, et

après avoir tiré, il mit une main sur ses yeux en guise de visière,

certain que le coup avait porté. Le sergent devint pâle: la sorcière

continuait à danser avec son fils et la chèvre jaune, en poussant des

rires forcenés. Les troupes allaient battre en retraite, lorsqu'on

entendit un feu vif de mousqueterie. C'était le détachement d'Augusta

qui attaquait les brigands par un autre côté. Une voix de Stentor cria:

«Sauve qui peut!» Les bandits se laissèrent glisser le long des cordes

et disparurent sous les broussailles. En un moment, la bande entière

s'évanouit, et Cicio, sa mère, et la chèvre jaune se trouvèrent seuls au

sommet de la redoute.

Le coup de feu du sergent avait atteint Barbara au milieu du corps. Dans

l'exaltation du combat, la vieille montagnarde n'avait qu'à peine senti

la blessure. Après la fuite des brigands, Cicio vit bientôt sa mère

chanceler, s'affaisser sur ses genoux et tomber la face dans les

bruyères; il essaya de la soulever entre ses bras sans pouvoir y

réussir: les membres avaient déjà cet abandon et cette pesanteur que

donne la mort. Barbara ouvrit encore une fois les yeux; mais son regard

pénétrait dans un monde nouveau, et ses lèvres frémissantes laissèrent

échapper, avec le dernier soupir, quelques mots incohérents de la

chanson de _Syracuse ravagée_.

Le petit chevrier, assis à côté de sa mère, demeurait immobile, refusant

de croire à l'horreur de sa situation, lorsque don Polyphême accourut

tout hors d'haleine:

--N'en doute pas, dit le brigand, Barbara est au ciel, puisqu'une balle

étrangère l'a frappée. Il ne faut pas qu'elle tombe dans les mains des

infidèles. Arme-toi de courage et suis-moi.

Le capitaine enleva le corps de la défunte, le chargea sur ses épaules

et descendit à reculons en se tenant à une corde. Un groupe épais de

cactus qui se trouvait à mi-côte du rocher, lui fournit une cachette

sûre où il déposa le cadavre, en l'introduisant par force au milieu des

épines. Quelques feuilles sèches, ramassées à la hâte, complétèrent

cette tombe improvisée. Don Polyphême déposa sur la poitrine de la morte

deux petits bâtons en forme de croix, et il appela trois fois Barbara;

puis il ajouta à voix basse:

--Elle ne répond point: elle est partie. Seigneur, recevez son âme!

Le bandit saisit Cicio par la main et l'entraîna en courant dans un

ravin profond, où ils furent bientôt hors de danger.

--Mon fils, dit alors Polyphême, l'affaire a été grave. Il faut changer

nos dispositions. Tandis que je rechercherai les débris de la bande,

tu te rendras à Palerme par Nicosia, Gangi et Vicari; n'oublie pas cet

itinéraire, qui est le plus sûr pour nous. En arrivant à Palerme, où tu

entreras de nuit, tu ne manqueras pas d'aller au quartier du Borgo, à

l'auberge _del Falcone_. J'y serai dans quatre jours avec nos amis. Nous

y ferons dire des messes pour le repos de Barbara. Les cloches mèneront

son âme en Paradis à grandes volées. Ne crains rien pour elle; veille

à présent sur toi-même. Sois prudent; ôte ces ornements dorés qui

embellissent les cornes de ta chèvre merveilleuse, de peur qu'on ne la

reconnaisse; songe au Borgo, à l'auberge del Falcone, moi, je m'en vais.

Don Polyphême s'éloigna, laissant le pauvre Cicio étourdi de son

malheur. Des coups de feu lointains annonçaient que la chasse aux

brigands n'était pas achevée. Le petit chevrier suivit machinalement

le chemin que lui avait indiqué le capitaine, et il arriva le soir à

Nicosia. Comme il ne savait à quelle auberge chercher un gîte, il se

souvint de la lettre que lui avait donnée le bénédictin de Catane, et il

se rendit au couvent des ***, dont il demanda le père supérieur. Tandis

que le saint homme prenait lecture de la lettre, Cicio, qui le regardait

avec crainte et respect, vit la figure austère du moine se contracter

douloureusement, et ses sourcils gris se rapprocher l'un de l'autre.

--Mon enfant, dit le vieillard, cette lettre a huit jours de date,

qu'as-tu fait pendant cette semaine?

Le petit chevrier raconta naïvement son voyage à Saint-Philippe, son

enrôlement parmi les bandits, et la catastrophe qui venait de lui

enlever sa mère.

--O Sicile! murmura le supérieur, est-ce assez de misère! est-ce assez

de blessures dans ton sein flétri! Pauvre nourrice, tu n'as plus de

lait, et bientôt tu n'auras plus de sang à donner.

Le vieillard conduisit Cicio dans une cellule, et lui montrant une robe

de l'ordre des ***:

--Mets cet habit, dit-il, et si la police vient jusqu'ici, tu passeras

pour un frère novice de notre couvent. Tu habiteras cette chambre et tu

suivras nos offices. Tu seras libre de nous quitter quand les troupes

royales auront abandonné nos montagnes. Ne fais point de confidences aux

autres frères; moi seul j'aurai ton secret.

--Et ma chèvre, demanda Cicio, que deviendra-t-elle?

--Nous la mettrons dans l'étable, où elle sera en pays de connaissance.

Dans une heure, la cloche t'appellera au réfectoire. Donne-moi cette

carabine: c'est un meuble inutile dans la maison de Dieu. Je te la

rendrai à ta sortie.

Le père supérieur prit la carabine, emmena la chèvre, et laissa Cicio

dans la cellule. Lorsqu'il fut seul, le petit chevrier jeta autour de

lui des regards d'étonnement. Tous les objets qui meublaient sa modeste

chambre de moine respiraient la piété, le recueillement et la solitude.

Un jardin, à peine large de dix pas et de plein pied avec la cellule,

envoyait un parfum délicieux de roses et de fleurs d'oranger. Chaque

cénobite du couvent avait ainsi son parterre clos de murs, dont il

finissait par connaître et aimer jusqu'au plus simple brin d'herbe. Une

bêche et un râteau posés dans un coin engageaient le novice à jouir

de la récréation du jardinage. Le lit un peu étroit promettait à une

conscience agitée de rappeler bientôt le sommeil avec les secours de

la méditation, de la patience et du temps. Cicio leva les yeux sur le

crucifix attaché à la muraille, et le sentiment de la dévotion s'élevant

dans son âme à la hauteur de son amour, de ses regrets et de son

désespoir, de grosses larmes coulèrent sur ses joues rondes, et il

murmura une prière où le nom de sa maîtresse, celui de sa mère, les mots

de vengeance, de fortune et de Carthaginois se heurtaient ensemble.

Lorsqu'il se fut habillé du vêtement claustral, un saisissement profond

s'empara de lui. L'étrangeté du costume, les longs plis de la robe

donnaient à ses attitudes une solennité qu'il ne connaissait pas et dont

la surprise n'était pas sans charme. Une organisation italienne eût

peut-être cédé à l'envie de se fixer dans ce couvent; mais Cicio était

Sicilien, et à l'idée de reculer devant l'avenir effrayant que lui

avaient fait ses passions, ses fautes et les injustices de ses ennemis,

les larmes s'arrêtèrent au bord de ses paupières. Il étendit la main

vers le crucifix en s'écriant:

--Ma mère dort sous les feuilles, et son meurtrier est vivant. Ma

maîtresse compte sur mon amour et ma constance. Pas encore, seigneur; je

ne puis pas être à vous aujourd'hui.

La Chèvre Jaune · 第 14 / 21 题