Laissons pour un moment Cicio dans la compagnie peu chrétienne où il
s'était introduit avec tant d'avantages, et revenons à la pauvre Cangia,
toujours assise sur le toit de la maison paternelle. Depuis le départ
de son amant, elle s'ennuyait comme Calypso. Son inquiétude lui
représentait le petit chevrier faisant l'admiration des grandes villes
et inspirant de l'amour à toutes les riches héritières de Palerme. Les
bonnes gens du voisinage, en voyant la fille de Mast'-André dans son
boudoir aérien, les cheveux ornés de giroflées sauvages, le visage
rêveur et mélancolique, haussaient les épaules avec compassion et
disaient dans leur style poétique que c'était grand dommage qu'une si
belle personne fût mariée avec le chagrin. On donnait avis au notaire de
la _demi-folie_ qui travaillait visiblement sa fille, et on engageait en
place publique! Ah! si un tel malheur m'arrive, il faudra en mourir.
La jeune fille saisit entre ses petites mains la grosse main de don
Trajan:
--Ecoute-moi, reprit-elle avec passion: tu m'as ruinée; tu dois me
secourir. Au milieu de la douleur qui m'accable, je me félicite encore
d'avoir découvert la vérité. Je ne puis souffrir que Cicio me croie
infidèle, ni qu'on l'accuse de m'a voir volé ce que je lui ai donné
volontairement. Il faut que je sois à ses côtés pour répondre à ses
juges. Je veux qu'on m'arrête avec lui. Conduis-moi dans les montagnes.
Courons à sa recherche. Prépare tes mules et partons.
--Hélas! signorina, courir, partir, cela est bientôt dit. Vous êtes une
enfant, et si je vous enlève ainsi à votre papa, j'aurai des démêlés
avec les robes noires. Cependant je voudrais vous satisfaire. Vous voyez
bien là bas ces deux étrangers qui ont l'air de dormir debout: ce sont
des Anglais et je leur propose une excursion dans les montagnes. L'un
veut aller en _lettiga_ et l'autre sur un mulet. S'ils acceptent ma
proposition, je vous donnerai la seconde place de la lettiga, et je
feindrai de croire que vous êtes de leur compagnie[1]. Malheureusement,
depuis une heure que je prêche ces deux statues, il ne leur est pas
sorti quatre paroles du gosier. Ne bougez; je vais faire un dernier
Effort.
[Note 1: La _lettiga_ ne contient que deux personnes assises en face
l'une de l'autre.]
Le vieux Trajan s'approcha, le chapeau à la main, d'un Anglais qui
fumait son cigare sous le portique de l'auberge _del Sole_.
--Eh bien, signor, dit-il, avez-vous réfléchi? Avez-vous enfin compris
que vous ne trouverez jamais une occasion meilleure de visiter nos
superbes montagnes? Bonne lettiga, excellentes mules, brave guide!
Trajan (c'est mon nom) sait faire la cuisine, pourvoir à tout, choisir
les gîtes pour le dormir et le _rinfresco_, prédire comme un almanach le
beau et le mauvais temps, cirer les bottes, allumer le feu, déterrer de
la neige en plein midi pour rafraîchir les boissons...
L'Anglais, qui n'entendait pas un mot d'italien, regarda le muletier
d'un air soupçonneux, et appela dans sa langue son compagnon de voyage,
qui se nettoyait les ongles avec le plus grand calme. Don Trajan
répéta vivement sa harangue, dont le second Anglais fit au premier une
traduction abrégée.
--Cet homme sait-il faire le thé? demanda l'Anglais qui fumait un
cigare.
--Il n'a point parlé de thé, répondit l'Anglais qui se curait les
ongles.
--A-t-il dit si l'on pouvait mettre dans la lettiga, sans en être
incommodé, deux parapluies et deux cannes-fauteuils.
--Il n'a rien dit sur les parapluies et les cannes-fauteuils.
--Alors je ne pars point.
--Ni moi non plus.
Les deux Anglais recommencèrent paisiblement l'un à fumer son cigare
et l'autre à se curer les ongles. Don Trajan, avec cette patience
infatigable que donne la fourberie, demeura immobile et le chapeau à la
main en face des deux étrangers. Tout à coup son regard de lynx perça
les écorces imperméables et saisit au vol la pensée qui se traînait
comme une tortue dans ces cervelles glacées. Sans faire un mouvement, le
vieux muletier dit à voix basse à la jeune fille:
--En route! je vois dans leurs yeux que nous allons partir.
En effet, l'Anglais qui fumait son cigare appela celui qui se curait les
ongles, et lui dit:
--On pourrait demander à cet homme s'il sait faire le thé, et s'il y
a de la place dans la _lettiga_ pour les deux parapluies et les deux
cannes-fauteuils.
Le second Anglais traduisit comme il put en italien cette importante
question:
«_Altro!_ s'écria Trajan, je sais faire le thé, le café, le chocolat,
la soupe, l'omelette et le riz aux _piselli_ mieux que le cuisinier du
Saint-Père. Quant aux cannes et ombrelles, je vous prouverai qu'il en
peut tenir trois douzaines dans ma _lettiga_ sans qu'il y paraisse.»
--Georges, dit l'Anglais qui se curait les ongles, qu'en pensez-vous?
--Nous pouvons partir, William, répondit celui qui fumait son cigare, à
moins pourtant qu'il n'y ait des brigands dans les montagnes.
Lorsqu'on parla de brigands au muletier, il ouvrit de grands yeux
étonnés comme s'il n'eût jamais entendu ce mot-là. Cette ignorance parut
aux deux étrangers la meilleure garantie de la sûreté des routes. Sir
George ne demanda que le temps de lacer ses souliers de voyage, et
sir William ne réclama qu'un quart d'heure de loisir pour fermer son
nécessaire de toilette. Cangia était partie pour chercher son petit
bagage et tout ce qu'elle possédait en argent et en bijoux. Don Trajan
chargea sur le dos d'un mulet les coffres, boîtes, sacs et cartons des
deux voyageurs.
Il était neuf heures du matin; le grand café de la rue Maëstranza
se remplissait de monde, et Mast'-André en personne y jouait à la
_bazzica_, en buvant une limonade, lorsqu'une jeune fille enveloppée
jusqu'aux yeux dans sa mante noire passa tout auprès de l'illustre
notaire:
--Voilà, dit un jeune homme, une fière toppatelle qui ne va pas à
confesse.
--Elle va au bain, dit un autre, puisqu'elle porte sous sa mante un
paquet.
--De ce pas là et avec cet air agité? dit un troisième, je gagerais bien
que c'est à l'amour qu'elle va faire ses dévotions.
--Confesse, bain, amour, murmura Mast'-André en abattant ses cartes,
moi, j'ai gagné la partie, et je vais à mes affaires et à ma boutique,
comme la fine toppatelle.
Don Trajan avait achevé les préparatifs de départ. Sir William avait
enfourché son mulet et prenait déjà les devants. Sir George, grimpé sur
une chaise, mettait un pied dans la _lettiga_ et le retirait aussitôt,
craignant qu'un mouvement des mules ne le fît tomber avant qu'il pût
s'introduire dans cette boîte. Il maugréait entre ses dents contre cette
façon de voyager du temps de Charles-Quint, et soupirait en pensant aux
chemins de fer et aux routes à la Mac-Adam. Don Trajan mit fin à ses
hésitations en le poussant dans la _lettiga_ comme un paquet. Le vieux
muletier souleva ensuit Angélica par la taille, et l'installa, sans
dire mot à la seconde place, en face de l'Anglais stupéfait de tant de
hardiesse. Un coup de perche dans le flanc des mules et le _hura!_ de
Trajan firent partir l'équipage.
Il faut avouer que la lettiga est un véhicule peu agréable; si les deux
mules qui la portent ne marchent point au même pas, il résulte de ce
défaut d'ensemble un double mouvement d'oscillation que tout le monde ne
peut pas endurer. En outre, si l'une des mules vient à tomber, il y a
beaucoup de chances pour que la boîte s'échappe de ses deux supports,
et ce _déraillement_ n'est pas sans danger quand il arrive au bord des
précipices ou des torrents; cependant, les accidents sont rares,
grâce aux jambes excellentes des mulets et à l'expérience des guides.
L'Anglais fut d'abord distrait de son indignation par la brusquerie du
départ et le _ballotement_ de la lettiga; mais à la porte de la ville,
sir George sortit sa tête par la portière et appela de toutes ses forces
son compagnon de voyage. Il se plaignit amèrement de l'audace de
Trajan, qui avait introduit une seconde personne dans la lettiga sans
permission. Sir William, transporté de fureur à cette découverte, se
tourna vers le muletier en le menaçant de sa canne.
--Pourquoi, lui dit-il en italien, avez-vous donné une place dans cette
lettiga?
--Regardez donc, répondit Trajan, les beaux yeux de cette jeunesse,
et dites un peu si vous n'êtes pas fortuné de voyager dans cette
compagnie-là?
--Il n'y a ni beaux yeux ni jeune fille qui tienne, reprit l'Anglais;
nous avons payé, il nous faut la lettiga entière.
--Signor, répliqua Trajan, ne vous fâchez pas; j'ai voulu prouver à vos
Excellences qu'il y avait de la place pour bien autre chose que deux
parapluies et deux cannes-fauteuils.
--Vous êtes un insolent et un fourbe, s'écria l'Anglais. Nous avons
payé, faites descendre cette personne.
--Comme il vous plaira, signor, dit Trajan; mais je vous avertis que
cette jeune fille nous est nécessaire. Vous vous êtes décidés à partir
trop tard pour arriver aujourd'hui à Catane. Nous serons obligés de
passer la nuit dans un village, ou au _Fondaco della Palma_, espèce de
grange où l'on ne trouve pas de vivres. J'achèterai des volailles et
d'autres provisions en route. La petite fille plumera les poulets,
dressera le couvert, tandis que j'allumerai le feu. Elle sera mon aide
de cuisine; elle changera les assiettes et vous servira le thé, car je
ne pourrais tout faire à la fois; si nous la laissons à Syracuse, vous
attendrez le dîner pendant une heure ou deux, et les plats ne suivront
pas sans de longs intervalles. Si vous arrachez un bouton de votre gilet
ou si vos bretelles viennent à se rompre, la petite a du fil et des
aiguilles pour raccommoder la chose. Une femme est utile en voyage, et
je sais bien ce que je fais.
--Je crois que cet homme a raison, dit sir William.
--Sans nul doute, reprit Trajan. Votre seigneurie aime-t-elle la
_ricotta_, ce fromage blanc si estimé dont tous les étrangers se
régalent en Sicile?
--J'aime beaucoup la ricotta.
--Eh bien, cette jeune fille sait la faire admirablement; et dans les
montagnes, où nous aurons du lait excellent, elle vous préparera des
fromages à vous lécher les doigts.
--George, dit sir William en anglais, nous pouvons garder la jeune
fille; elle changera les assiettes et nous fera de la _ricotta_.
Sir George rentra dans la lettiga sans insister davantage, et se
contenta de lancer à sa compagne de voyage des regards sévères, où le
reproche était tempéré par la pensée du fromage blanc et des assiettes
changées.
Les deux routes de Syracuse à Catane, si on peut appeler routes des
champs et des déserts, passaient, en 1842, l'une par Lentini et l'autre
par Lagnone. Don Trajan, qui n'était pas sans inquiétude au sujet de
l'équipée de Cangia, imagina de conduire ses Anglais par un troisième
chemin qu'il n'eut pas de peine à improviser. C'était un moyen sûr
d'échapper aux gendarmes en cas de poursuite. Il dirigea la petite
caravane sur Mililli, et s'arrêta le soir dans un village appelé
Bagnara, situé au-delà des marais de Lentini. A force d'industrie, le
muletier vint à bout de préparer un souper mangeable. Les deux Anglais
eurent la ricotta qu'ils désiraient, du vin de Marsala, des lits un
peu durs, mais presque propres, et Cangia leur servit les plat et les
assiettes, Don Trajan, craignant que l'_ordinario_ n'apportât dans
la nuit un ordre d'arrêter à Catane la belle fugitive, trouva les
meilleures raisons pour persuader à ses voyageurs de ne pas entrer dans
cette ville.
Son éloquence et sa logique démontrèrent clairement qu'il était plus
agréable et plus prompt de laisser Catane sur la droite pour marcher
vers Paterno et Stilla, où commencent les montagnes. Quand il eut
réussi à faire accepter cet arrangement, le vieux muletier sortit de
l'_osteria_ et se rendit à la nuit hors du village. Du bout de sa perche
il frappa doucement à la fenêtre d'une maisonnette couverte en chaume.
Un paysan ouvrit la lucarne et demanda qui était là?
--_Ave Maria_! dit Trajan à voix basse. J'ai de la pâte étrangère avec
moi.
--Des gens riches? demanda le paysan.
--Riches assez. Le bagage est copieux; les malles sont pesantes.
--Je vais envoyer Bernardino allumer le feu sur la colline.
--N'y manque pas. Don Polyphème te gardera scrupuleusement ta part du
butin.
--Dites lui que j'irai chercher cette part dimanche à Saint-Philippe, et
bonne chance!
Don Trajan cueillit des citrons sur le bord du sentier et en rapporta
une provision à l'_osteria_, afin d'expliquer la courte absence qu'il
venait de faire. Les deux Anglais, aux prises avec le Marsala, causaient
ensemble sur un banc de bois, et Cangia dormait dans la chambre de la
fille du cabaretier. Vers neuf heures du soir, Trajan vit plusieurs feux
allumés sur les montagnes dans la direction de Stilla; il souhaita une
heureuse nuit à ses voyageurs, et se coucha dans la mangeoire de ses
mules, où il s'endormit bientôt d'un sommeil à faire envie au plus
honnête homme du monde.