Arrivés devant la chapelle Morgain, ils y trouvèrent le valet de la
belle dame de Blancastel; on doit se souvenir qu'il avait refusé de
suivre le duc de Clarence. Il leur demanda s'ils avaient l'intention
de rejoindre leur preux compagnon. «Assurément, répondit Lancelot;
d'ailleurs nous voulons savoir par nous-mêmes si le Val sans retour
ne perdra jamais son nom.»
Lancelot, messire Yvain et la demoiselle descendent et arrivent à
l'entrée de la clôture qui était formée par un apparent brouillard.
La demoiselle tenant à réserver Lancelot pour l'aventure de la Tour
douloureuse, s'adressant de préférence à mess. Yvain: «Vous ne serez
pas arrêté, lui dit-elle, par la mauvaise fortune du duc de Clarence;
on sait trop votre prouesse. C'est ici, je le sais, le pas le plus
redouté de la Grande-Bretagne; jusqu'à présent, les chevaliers qui
ont eu le coeur d'y entrer n'ont pas trouvé le secret d'en sortir.
Si vous êtes plus heureux, vous n'aurez plus qu'à rejoindre Lancelot
devant le château de Karadoc.»
Mess. Yvain dans l'espoir de faire oublier le mauvais succès de
la dernière épreuve, fut ravi de tenter celle du Val sans retour.
Il entra résolument dans l'enceinte vaporeuse, et la demoiselle le
suivit, après avoir averti Lancelot de l'attendre. Hélas! messire
Yvain ne fut pas plus heureux que le duc de Clarence. Il franchit
bien le mur gardé par les deux dragons; mais, sur le pont il fut
renversé, désarmé et porté près des autres prisonniers. La demoiselle
l'ayant vu bien installé dans le château, retourna vers Lancelot:
«Messire Yvain, lui dit-elle, a payé comme les autres tribut au Val
des faux amants. Il fallait, pour en triompher, d'autres vertus que
la prouesse.--Demoiselle, je n'ai pas assurément toutes les vertus
qui font le bon chevalier, mais desquelles voulez-vous parler?--De
celles qui ne permettent pas au chevalier amoureux de fausser la
foi qu'il aurait engagée.--Et qu'arriverait-il à celui qui croirait
posséder ces vertus?--Il abattrait la coutume du Val, et délivrerait
les deux cents chevaliers qui y sont retenus. Croyez-moi, sire,
ne tentez pas une épreuve aussi difficile: le mauvais succès vous
empêcherait de travailler à la délivrance de messire Gauvain. Est-il
donc un seul fils de mère pur de toute infidélité à l'égard de son
amie de coeur?--Par Dieu, dit Lancelot, le temps vous apprendra
si tel est né ou ne devra jamais naître. Suivez-moi et ne craignez
rien.» Elle le suivit, mais sans rien espérer de bon d'une épreuve
aussi difficile.
Lancelot arrive au mur des dragons. Il descend de cheval et pose son
glaive à terre. Quand il veut passer, les dragons s'élancent et lui
ferment l'entrée avec leurs griffes et les flammes qu'ils vomissent.
Il vise le premier entre les yeux et le frappe de sa bonne épée:
l'épée rebondit sans entamer les écailles. Dans son dépit il allait
jeter cette lame, mais il réfléchit qu'elle pouvait lui être encore
d'un bon secours; il la remet donc au fourreau et retenant son écu
devant ses yeux pour échapper à l'haleine enflammée du dragon, il
avance sur lui, le saisit au cou, l'aplatit au mur et de son autre
main lui arrache la langue. Le monstre tombe sans mouvement. Lancelot
se prend à l'autre qu'une chaîne avait empêché de porter secours au
premier. Le dragon lui enfonce ses ongles sur les épaules, mais l'écu
et le haubert le garantissent et lui permettent de saisir le dragon
à la gorge: il l'étreint de son gantelet jusqu'à ce qu'il l'ait bien
étranglé.
Lancelot, après avoir repris son glaive, arrive à la rivière où
messire Yvain était tombé. La planche qu'il fallait franchir était
longue et assez étroite; pendant qu'il la mesurait des yeux, il voit
cinq chevaliers armés sur l'autre bord. «Entendez-vous me disputer
le passage? leur crie-t-il.» Comme il ne reçoit pas de réponse, il
ôte l'écu passé à son cou et le tenant le bras tendu, il avance d'un
pas à la fois prudent et ferme. Au milieu de la passerelle, un des
chevaliers arrive jusqu'à lui le glaive en main. Lancelot lui oppose
son écu et la lance venant à s'y ficher, il tire à lui, jette à l'eau
l'écu et la lance, puis vise le chevalier, le frappe à la gorge et
le rejette sur la rive. Deux autres l'attendaient à l'issue du pont:
il les approche, les frappe d'une main sûre et les renverse; mais en
les poussant sur le gazon, il tombe lui-même: il était déjà relevé,
quand le premier, trop confiant dans ce qui lui restait de forces,
revient sur lui d'un pas chancelant. Lancelot fait pénétrer la pointe
de son glaive dans le haubert du chevalier, le renverse pour la
seconde fois, le saisit dans ses bras et retourne le jeter dans la
rivière. Il s'attendait à de nouvelles luttes avec les deux derniers;
mais il eut beau regarder, il ne les vit plus. «Savez-vous, dit-il
à la demoiselle qui le suivait toujours, ce que deviennent ces deux
gloutons?--Non; mais il vaut mieux que les aventures fuient devant
vous, que vous devant les aventures. Avancez, et puissent ainsi
disparaître tous les autres champions du Val sans retour!»
Seulement alors, il vint en pensée à Lancelot d'abattre le gantelet
de sa main gauche, et de découvrir la pierre de l'anneau que lui
avait donné la Dame du lac[81]. Aussitôt, l'eau et la planche
disparaissent, car elles étaient l'effet d'un enchantement. Mais les
épreuves ne faisaient que commencer; l'histoire raconte longuement
les autres: comment il se trouva en présence d'un mur de flammes;
comment, sur un escalier étroit qui conduisait en une suite de
chambres, il lui fallut attaquer trois chevaliers armés de terribles
haches et placés, l'un au premier degré, le troisième au dernier,
le second entre les deux; comment le troisième, après avoir lutté
plus longtemps, courut de chambre en chambre, de cour en jardin,
pour éviter son atteinte. Il avait enfin pu gagner un riche pavillon
où dormait, dans un lit splendide, Morgain la fée, et il croyait
toujours trouver un abri sous le lit; Lancelot qui le serrait de
près, prend à deux mains sommier et couvertures, sans regarder si
quelqu'un y reposait, et les renverse ce dessus dessous[82]. Morgain,
violemment secouée, jette un cri que Lancelot reconnaît pour être
d'une femme. Il en a grand regret, car jamais homme n'évita plus que
lui de causer le moindre ennui aux femmes, dames ou non dames. Mais
d'abord il se remet à la poursuite du chevalier, le joint quelques
salles plus loin, le saisit d'une main et du tranchant de son épée
lui sépare la tête des épaules. Cela fait, il retourne au pavillon
et va s'agenouiller devant Morgain encore tout éplorée: «Dame,
dit-il, je vous offre la tête de ce félon chevalier, pour l'amende de
l'outrage que je vous ai fait sans le savoir.--Ah! s'écrie Morgain,
jamais amende pourra-t-elle effacer une pareille injure!» Au même
instant arrive une demoiselle, les yeux rouges de colère et de
désespoir, la main armée d'un glaive dont elle va frapper Lancelot
par derrière. Lancelot se retourne: «Par mon Dieu, dit-il, si vous
n'étiez une femme, je ferais de votre corps deux tronçons.
[Note 81: Voy. Lancelot, T. I, p. 126.]
[Note 82: «Ce dessus dessoubs.» C'est la forme primitive, au lieu de
notre _sens dessus dessous_.]
«--Eh bien! répond-elle, je vous tuerai ou vous me tuerez. Je ne
puis vivre si je n'ai vengé le tendre ami que vous venez de me
ravir.--Mais, en vérité, le glouton ne méritait pas d'avoir pour
amie dame ou demoiselle; car de ma vie je n'ai vu chevalier aussi
fort, aussi haut de taille et aussi mauvais champion.» Furieuse,
elle se jette sur Lancelot qui l'arrête et lui arrache l'épée
des mains. Un valet accourant à la hâte dit à Morgain: «Dame,
apprenez de merveilleuses nouvelles. La coutume établie par vous est
abattue; les sorties sont libres, plus de cent chevaliers les ont
déjà reconnues.» En même temps paraît ce chevalier, premier ami de
Morgain, pour lequel le Val sans retour avait été destiné: «Bien soit
venue, s'écrie-t-il, la fleur de tous les preux!--Dites plutôt, mal
soit-elle venue! répond Morgain.--Ah madame! dit la demoiselle qui
avait suivi Lancelot, ne parlez pas ainsi du meilleur, du plus hardi,
du plus franc chevalier du monde.--Comment l'appelez-vous? fait
Morgain.--Lancelot du lac.--Eh bien! maudite soit l'heure où tant de
hardiesse lui fut donnée. Maudit soit-il pour être venu dans ce val,
et honnie soit la dame qu'il a loyalement aimée!»
Cependant arrivaient messire Yvain, Galeschin et tous les autres
prisonniers compagnons de la Table ronde. Tous viennent tomber aux
pieds de Lancelot, en le remerciant de les avoir rendus au siècle.
Morgain prenait sur elle de cacher sa douleur, et se tournant vers
Lancelot d'un visage serein: «Chevalier, lui dit-elle, vous avez fait
bien, et vous avez fait mal. Mal, en rendant la liberté à tant de
coeurs félons qui avaient manqué et manqueront encore à ce qu'ils
doivent aux dames; bien, en leur permettant de reprendre les armes et
de poursuivre le cours de leurs prouesses. Votre amie a droit d'être
fière; elle est de toutes la mieux aimée.--Dame, répond Lancelot,
laissez partir tous ces chevaliers, ou dites ce qui reste à faire
pour les délivrer.--Vous avez assez fait, ils sont déjà libres. Mais
vous m'avez promis d'amender l'injure que j'ai reçue, et j'entends
que vous passiez ici la nuit: demain, je pourrai vous donner congé».
Les prisonniers délivrés voulurent, avant de quitter le Val sans
retour, attendre celui auquel ils devaient leur délivrance. Morgain
l'avait conduit dans la plus riche de ses chambres; mais quand tous
furent endormis, elle se présenta devant sa couche et prononça sur
lui une conjuration qui le retint dans un sommeil qu'elle seule
pouvait rompre. Une litière avait été posée sur deux palefrois
tenant bien l'amble: il y fut doucement transporté. Cependant, la
demoiselle qui l'avait conduit entend quelque bruit et soupçonne
la trahison. Elle saute de son lit à peine vêtue; mais la litière
qui emportait Lancelot était déjà loin: «Ah madame! s'écrie-t-elle,
qu'entendez-vous faire de ce preux chevalier?--Vous est-il de rien,
fait Morgain?--Non, mais nous espérions qu'il délivrerait mess.
Gauvain.--Ne vous affligez donc pas; il pourra vendredi se rendre
devant la Tour douloureuse.--Hélas! dois-je vous en croire, vous si
déloyale envers lui!--Je vous le promets sur ma foi de chrétienne.»
La demoiselle parut satisfaite du serment et laissa Morgain
s'éloigner avec la litière et ne s'arrêter qu'au milieu de la forêt,
dans un réduit secret où elle aimait à séjourner.
Alors elle éveilla Lancelot. Avant qu'il ne fût revenu de sa
surprise: «Lancelot, dit-elle, vous êtes mon prisonnier; j'entends
vous garder, non pour venger l'outrage que j'ai reçu, mais pour
apaiser un plus ancien ressentiment. Vous pourrez cependant vous
éloigner, si vous accordez ce que je veux vous demander.--Parlez,
dame; si je puis le faire, j'y consentirai.» Et il lui tend la main
droite. À l'un de ses doigts Morgain aperçoit l'anneau que lui avait
autrefois donné la reine Genièvre; à sa main gauche était celui de
la Dame du lac. «Je vous demanderai bien peu de chose, lui dit-elle;
donnez-moi l'anneau que je vois à cette main.--Dame, je n'achèterai
pas à ce prix ma liberté; vous n'aurez pas cet anneau sans le doigt
qui le retient.--Oh! je saurai bien l'avoir tout seul.--Non, dame,
quand vous emploieriez toutes les conjurations de Merlin.»
Cette résistance confirma Morgain dans la pensée que l'anneau
était un présent de la reine. Or elle en avait un second presque
en tout semblable: sur l'un et l'autre, deux petites figures se
rapprochaient; seulement, sur l'anneau de Lancelot les figures
tenaient un coeur, et sur celui de la fée elles avaient les mains
entrelacées.
Morgain avait voué à la reine Genièvre une haine furieuse, et voici
quelle en avait été l'occasion: sa mère, la reine Ygierne, vivait
encore quand elle s'était éprise d'une passion désordonnée pour un
cousin de la jeune reine; on ne parlait pas encore de Lancelot.
Genièvre, les ayant un jour surpris dans les bras l'un de l'autre,
avait menacé son cousin d'en parler au roi s'il ne lui promettait de
rompre toute familiarité avec Morgain; l'autre l'avait promis sur les
Saints. À partir de là, Morgain confondit dans le même ressentiment
son frère Artus et la reine. C'est pour assouvir ses projets de
vengeance qu'elle avait quitté la cour sans prendre congé et qu'elle
était allée rejoindre Merlin dans les forêts où il séjournait. Merlin
en était devenu aveuglément épris et lui avait enseigné grande partie
de ce qu'il savait de charmes et d'enchantements. Or, la possession
de l'anneau de Lancelot devait lui donner les moyens de perdre la
reine. Mais nous devons ici laisser Morgain, pour revenir à ceux
qui n'avaient pas encore quitté le Val sans retour, ou des faux
amants[83].
[Note 83: Cette histoire des premières amours de Morgain découvertes
et troublées par la reine Genièvre, est aussi racontée dans le _livre
d'Artus_. Bertolais est le nom de l'amant congédié, et le même désir
de vengeance y décide ce Bertolais à s'attacher à la seconde Genièvre
quand elle vient réclamer la place de la première. Le livre de
Lancelot ne renvoie pas dans cet endroit à celui d'_Artus_, et l'on
en peut tirer l'induction assez vraisemblable de son antériorité.]